02/10/2026
Cher Hubert....
Cher Hubert,
Me poser quelques instants et t’écrire… Parce qu’il est des urgences qui vous explosent à la gueule. J’aurais aimé reprendre mes esprits avant de m’adresser à toi. Mais les reprendrai-je jamais ? Et, d’ailleurs : en avais-je tant que ça ?! Si je dois attendre de retrouver la sérénité avant de rédiger une bafouille à ton intention, alors … de cette bafouille je n’accoucherai jamais. L’inéluctable a été prononcé. La sentence est raide comme l’injustice dont elle découle. Je ne sais même pas s’il me reste encore les yeux pour pleurer, j’évite de croiser mon regard dans la glace. Je le devine embué, fuyant, meurtri. Depuis que je sais ce que tout le monde sait, je ne fais que des conneries : hier, en rentrant chez moi en bus, j’ai loupé l’arrêt habituel tant j’étais embourbée dans mon incommensurable affliction. Ce matin, je suis allée en cours en ayant oublié mes preps… J’ai improvisé avec les moyens du bord, qui n’étaient pas foule au vu de mon état. C’est que, vois-tu, cher Hubert, le sol se dérobe sous mes pieds…
Quelque chose a changé du tout au tout entre le 30 septembre et le 1er octobre, et je n’en reviens toujours pas. Il y a eu une déflagration dans la nuit, alors que je dormais comme une crétine, ayant oublié un peu vite que « le bonheur, ce n’est pas grand-chose, c’est du chagrin qui se repose », comme chantait Léo Ferré. Ta tournée d’adieux, annoncée en mars, n’avait pas tout pour me plaire, pardonne-moi. Le mot « adieux » me semblait de trop. Comme une indécente incongruité. Dans mon entourage, on s’est toujours inquiété de savoir ce que je deviendrais le jour où tout cela s’arrêterait : les tournées, les nouveaux albums, la frénésie… Moi, je refusais d’y penser. Je te voyais, je te voulais immortel, dandy sublime « balayant l’éternité ». Ayant accompli le miracle de susciter la jalousie des dieux, et bien fait pour eux, d’ailleurs, parce qu’avec leurs voies impénétrables à la con, côté injustice ils se posent là.
Donc, oui, le mot « adieux » me déplut fortement, et d’emblée. J’essayai très vite de me raisonner, je me disais : Hubert fait comme Barbara, il aime mieux s’en aller du temps qu’il est beau, qu’on ne le voie jamais fané sous son chapeau (oui, j’adapte le texte au contexte). Je me disais aussi : Ok, ça se tient et ça se comprend. Et j’avais presque fini par en prendre mon parti. Je dis bien presque…
J’étais à des lieues d’imaginer les raisons qui t’avaient amené à envisager cette tournée et à la présenter d’entrée de jeu comme l’ultime.
Ainsi, donc, la maladie ne t’épargnera pas, toi non plus, toi que je croyais intouchable et au-dessus de toutes les lois qui président à la destinée du commun des mortels. Parce que tu n’es pas le commun des mortels. Tu es tout sauf commun. Malheureusement, je ne peux écrire que tu es tout sauf mortel. Et ça me fait terriblement mal…
En septembre, j’ai fêté, sans tambour ni trompette, mes trente-quatre ans de compagnonnage avec ton œuvre. Je n’ai même pas honoré ces noces d’ambre (j’apprends à l’instant qu’elles s’appelaient ainsi : comme c’est beau) d’un petit billet sur ce blog. Je me disais que j’allais lasser tout le monde avec mes conneries. Mais je pensai chaque jour à ces noces. Bénissant encore, trente-quatre ans après, la nuit qui me fit pénétrer dans ton univers, où j’entrai comme on entre en religion (désolée), comme on entre dans un sanctuaire (re-désolée). J’ignorais, cette nuit-là, pour quel voyage je venais de prendre un ticson. J’apprendrais par la suite, en la vivant, que ma vie entière allait être liée à ton œuvre. Que chacune de mes joies, que chacune de mes tristesses, tu les accompagnerais de près. Pas un moment vécu ou presque sans que tes mots s’en mêlent. La liste de ces moments serait trop longue à établir, mais dans ma tête, je la connais par le menu, je sais sa nécessité absolue, je sais qu’il n’aurait pu en être autrement. J’étais faite pour ton œuvre et pour m’en imbiber jusqu’à la moelle. Parce que c’était elle, parce que c’était moi, et qu’on avait des milliards de choses à se dire… C’en fut souvent troublant. Je la porte en moi comme un trésor. Invariablement, « quand certains jours pour moi ça rigole pas des masses », c’est dans tes mots que je trouve les ascenseurs qui permettent de remonter des précipices. Mais là, de ce putain de précipice où me voilà comme tant d’autres, je fais comment - et avec quels mots - pour remonter ?
Tu seras demain à Lannion, pour la première date de cette ultime tournée. Je sais que tu y seras accueilli avec respect et tendresse. Je compte sur les Bretons. Je suis certaine qu’ils seront à la hauteur. À la hauteur du défi qu’ils auront à relever : faire comme si tout allait bien, comme si tout était normal, alors que rien, sur cette tournée, ne le sera. Alors que rien n’ira réellement bien.
Quant à moi, je me prépare pour le 22 octobre à Yutz. Je ne dis pas que je m’y rendrai la fleur au fusil. De toute façon, j’aime pas les fusils et je n’avais pas l’intention d’en prendre un, même si, quand même, c’est pas l’envie qui m’en manque : il y aurait bien, ici ou là, quelques dieux à flinguer, sans pitié et sans autre forme de procès. Je ne dis pas que la soirée du 22 se fera sans larmes et sans encombre. Je me connais. Dès que tu vas arriver sur scène, je vais pleurer. Parce que je suis comme ça, moi : une pauvrette dont le cœur est tout mou, sur les bords et au milieu. Mais je te promets de faire bonne figure. Parce que tu le vaux bien. Parce que tu le mérites. Parce que je sais combien, à toi aussi, il t’en coûte de nous quitter.
Cher Hubert, tu es là, et c’est merveilleux. Tu es là depuis trente-quatre ans et pas un seul cheveu blanc n’est venu pousser sur mon amour. Ça s’est fait comme ça, je ne sais pas pourquoi. Parce que c’était toi, parce que c’était moi. Parce que nous avions quelques accointances à célébrer ensemble. Deux larrons en foire, je te dis. J’ai été et je reste la plus heureuse de tes groupies : si, il y a trente-quatre ans, on avait dit à la jeune fille que j’étais alors qu’elle s’apprêtait à entrer dans un univers qui l’accompagnerait sa vie durant, aurait-elle pu le croire tant cela ressemblait à un conte de fées ?
Ce conte de fées, je l’ai vécu, je le vis encore et je le vivrai toujours. Toutes les folies que pour toi j’ai commises, me faire engueuler par mon mec d’il y a trente ans parce qu’il crevait de jalousie dès que je prononçais ton nom, parcourir les routes les plus improbables de France, parfois dans des conditions de circulation défiant l’entendement, quitter une réunion parents-profs à 19h alors que ça se bousculait encore au portillon et m’en foutre superbement parce que sur mon planning il y avait plus important (un concert de toi), me procurer en quarante exemplaires des revues, des articles, des livres, des CD, des vinyles, claquer mon fric comme si j’en avais tant que ça pour le plaisir de te voir quatre soirs de suite, acheter sur une tournée un cendrier estampillé « 113ème cigarette sans dormir » alors que je ne fume plus depuis plus de vingt ans, écrire sur ce blog en employant par moments des mots de midinette, toutes les folies que pour toi j’ai commises, je ne les regrette pas. Que vaudrait un amour qui se désolerait d’avoir été fou ? Trois fois rien. Et le mien, ce n’est pas trois fois rien. Pour tout ce que tu es, pour tout ce que tu sèmes dans ma vie et dans plein d’autres, cher Hubert, je te dis : MERCI !
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