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18/09/2021

Petite flamme

"Il fait grand deuil

En cette vie". André VELTER

 

Qu'elle est belle, cette petite flamme qui scintille dans les yeux de qui vient de découvrir Thiéfaine et s'en trouve émerveillé ! Comme elle en dit long, cette petite flamme, sur la claque qu'il a prise et à laquelle il ne s'attendait pas !

Explications : il y a un peu plus d'un an, j'avais parlé de Thiéfaine à un de mes collègues, un prof d'anglais, musicien non pas à ses heures perdues, comme on a coutume de le dire, mais plutôt à ses heures retrouvées, celles que l'on vit en dehors du carcan professionnel. Ce collègue n'est pas spécialement branché chanson française, il préfère tout ce qui vient d'Angleterre ou des États-Unis. Mais il est quand même toujours à l'affût de nouvelles découvertes. Donc, à la fin de l'année scolaire 2020, j'avais exposé à ce collègue ma passion pour l'œuvre d'Hubert, le tout en long, en large et en travers, avec sans doute une petite flamme dans les yeux, moi aussi. Ce collègue m'avait promis d'écouter HFT. Un an et des poussières plus tard, c'est chose faite. Et là, révélation de type électrochoc, claque monumentale. « Aha-Erlebnis », comme on dit dans cette langue de Goethe que j'aime tant. « Aha-Erlebnis », ce n'est pas l'événement qui vous agite quand vous découvrez le groupe Aha. Encore que cela soit possible aussi, après tout ! « Aha-Erlebnis », c'est le déclic qui vous tombe dessus et qui vous fait dire « Aha » ! Genre, pour mon collègue : « Aha, c'est donc ça, Thiéfaine » ! ». Ce « Aha-Erlebnis », vous et moi l'avons également connu un jour. Dans ma vie, ce fut, il y a presque trente ans, le point de départ d'une certaine folie, mais je ne regrette rien car c'est celle-là même qui m'a « toujours sauvée et m'a empêchée d'être folle ». Carrément. J'assume pleinement ces mots qui pourront paraître outranciers à ceux qui n'ont jamais eu besoin d'un accompagnement spécialisé pour vivre...

Bref, revenons à nos moutons : jeudi, mon collègue arrive et m'explique que ça y est, il a acheté les trois premiers albums de Thiéfaine, pour une somme dérisoire de surcroît. Et qu'il ne s'attendait pas à ça. Et qu'il n'en revient pas. Et qu'il s'en veut de ne pas avoir entamé cette vertigineuse plongée bien plus tôt. En substance, voilà ses propos : « Ouah, comme ça sonne, je n'imaginais pas que la langue française pouvait donner un tel rendu dans des chansons. On sent des influences venues d'un peu partout, du rock anglo-saxon, mais aussi de la bonne chanson française. C'est tellement inhabituel, tellement hors norme. Je suis bien décidé à me faire toute la discographie, chronologiquement. Et qu'est-ce que c'est bon musicalement aussi ».

Eh bien, voyez-vous, la petite flamme qui vibrait dans les yeux de mon collègue, elle a illuminé tout mon jeudi, tout mon vendredi, et elle me porte encore en ce samedi. Pour moi, elle est comme une madeleine de Proust qui ravive bien des souvenirs. Par une nuit de septembre 1992, je sortais un peu groggy d'une voiture où je venais d'entendre un chanteur au nom bizarre. Je rentrais chez moi avec une cassette qui allait tourner inlassablement dans un lecteur un peu poussif, tourner tant et tant qu'elle en deviendrait poussive elle aussi. Cette cassette, c'était celle sur la pochette de laquelle il y avait un clap de cinéma. Je crois qu'elle a été pour beaucoup d'entre nous le déclencheur de bien des aventures ! Il y a là une version très habitée des Dingues et des paumés. Le son monte, monte, monte, créant une impatience quasi palpable dans le public. Lorsque survient l'apogée, le rythme chauffe, et toute la salle itou. Et je suis bien certaine que si l'on avait pu voir les yeux de tous ceux qui eurent la chance de se trouver dans le public ce soir-là, on aurait pu y percevoir la petite flamme qui allait briller, quelques décennies plus tard, dans une salle des profs de Moselle !

15/09/2021

Fil à retordre !

"Les soirs de juin sont tragiquement beaux, les vivre, c'est déjà les perdre, la beauté n'est beauté que parce qu'elle contient déjà en elle l'expérience de sa perte". Fabienne JACOB

 

Bon, bon, bon, il faut bien l'avouer : Hubert me donne du fil à retordre depuis quelque temps ! Et ce n'est pas La fin du roman qui viendra simplifier les choses et démêler l'imbroglio dans lequel me voilà perdue. Est-ce là un Thiéfaine nouvelle manière qui s'offre à nous, comme l'écrivait Delphine ? Il est évident que l'écriture s'est clarifiée. Pour autant, les paroles de La fin du roman continuent à receler de nombreux mystères pour moi. Je ne vois pas bien où HFT veut en venir. Fin de quel roman ? Fin d'une civilisation, déjà dépeinte dans Page noire ? Fin d'un chapitre ? Fin de quoi, nom de nom ? Mystère et boule de gomme.

En tout cas, si Du soleil dans ma rue, après m'avoir désarçonnée, a fini par gagner mon affection, La fin du roman se voit pour le moment perdante sur toute la ligne. Déjà, je n'en aime guère la musique. Les paroles, ben, je l'ai déjà écrit plus haut, je n'y pige tout bonnement que dalle, éclairez-moi si votre lanterne y voit mieux que la mienne ! Un point positif à mes yeux, cependant, car il ne saurait y avoir d'obscurité absolue : la voix d'Hubert reste inchangée, belle et assurée. Pas un tremblement qui trahirait la moindre faiblesse. Allez, Cath, console-toi, cette voix qui demeure ferme en dépit du temps qui assassine bien des choses, c'est déjà beaucoup !

Console-toi aussi en te rappelant les albums précédents, qui ne remportèrent pas ton adhésion totale, loin s'en faut. On ne peut pas plaire à tout le monde et à son père, disait le mien, de père. On ne peut pas plaire à tous les coups, dirais-je aujourd'hui dans le contexte qui me fait écrire ce billet.

Alors, oui, je suis un peu déçue. Mais j'essaie de me reprendre illico. De quel droit serais-je déçue ? Après tout, Hubert ne me doit rien, ni à moi, ni à quiconque. Pas même la quasi perfection à laquelle il nous a habitués. Après presque trente années d'un compagnonnage fébrile, proche d'une certaine folie, n'est-ce pas moi qui dois quelque chose à Hubert ? Si, il me semble. Je lui dois un peu d'indulgence. Un peu de patience aussi. Jusqu'au 8 octobre, jour où je découvrirai l'album et où peut-être, insérée dans un ensemble sans doute assez cohérent, la chanson que je juge « coupable » aujourd'hui m'apparaîtra comme une pierre logique de l'édifice...

31/08/2021

Questionnaire de rentrée !

Bon, il faut bien le dire : je n'en ai pas fichu une rame durant ces vacances ! J'aurais eu du temps, pourtant. Eh bien non, que dalle, je n'ai presque pas écrit. Et maintenant que la rentrée approche à pas gigantesques, les idées fusent. C'est toujours comme ça ! Je m'aperçois également que je n'ai pas livré ici une seule note sur les références présentes dans les deux titres qu'il nous a été donné de découvrir dernièrement (c'était pourtant un de mes projets). Décidément, je suis une mauvaise élève ! Je ferai tout en catastrophe une fois que les cours auront repris. Me sentir prisonnière de l'urgence me stimule, il faut croire ! En tout cas, les occasions de revenir sur ce blog seront bientôt légion car cette rentrée promet d'être riche. Nous n'avons pas fini d'entendre parler (de) Thiéfaine, entre la sortie de l'album et la parution d'un nouvel ouvrage sur lui (HF Thiéfaine, animal en quarantaine, de Sébastien Bataille). L'automne n'est pas toujours la foutue saison mélancolique qui fait regretter la "vive clarté de nos étés trop courts" !

En cette presque rentrée, j'ai eu l'idée de vous soumettre un petit questionnaire portant sur (comme c'est étonnant !) votre rapport à l'œuvre de Thiéfaine. Je vais moi-même m'amuser à répondre à ces questions ! Je vous propose également, si le cœur vous en dit, d'en poser d'autres à votre tour. Si chacun en ajoute une ou deux (ou davantage) de son cru, nous aurons de quoi bavarder ensemble durant les longues soirées de septembre !

 

Voici les miennes, suivies de mes réponses, tant qu'à faire !

La chanson / les chansons que vous avez écoutée(s) des milliers, voire des milliards de fois, sans jamais vous en lasser :

Mathématiques souterraines (toujours autant de frissons à chaque fois que je l'entends), Les dingues et les paumés, Autoroutes jeudi d'automne, Redescente climatisée, 542 lunes et sept jours environ, Annihilation, En remontant le fleuve, Petit matin 4.10 heure d'été.

 

La chanson qui est étroitement liée à votre histoire personnelle :

Je t'en remets au vent, la seule chanson de Thiéfaine que ma mère aimait ! 

 

La chanson qui a fait tilt en vous dès la première écoute et vous a conduit(e) à vous plonger dans l'œuvre de Thiéfaine :

Mathématiques souterraines. Le choc de ma vie !

 

La chanson que vous n'aimez pas, malgré tous vos efforts :

Mytilène Island.

 

Votre meilleur concert :

Alors là, j'hésite ! Je crois quand même que celui dont le souvenir me procure le plus d'émotions est celui de Verdun (août 2019). Les rues et les quais, le long de la Meuse, débordant d'une foule en délire, m'ont marquée à tout jamais. Je me souviens avec un émoi quasi similaire du concert qui avait eu lieu à la salle Poirel de Nancy lors de la tournée en solitaire. A un moment, tout le public s'était levé, comme un seul homme, pour acclamer Thiéfaine, et c'était beau !

 

La chanson que vous n'avez pas aimée à la première écoute et que vous avez fini par apprécier à force de persévérance :

Du soleil dans ma rue ! Comme quoi, en écrivant "ne désespérez jamais, faites infuser davantage", Henri Michaux avait raison !

 

Une chanson dont vous vous êtes lassé(e) :

J'ai beau chercher, je ne vois pas ! Je n'ai même pas réussi, contrairement à certains, à me lasser de la Fille du coupeur de joints

 

La ou les chanson(s) que vous souhaiteriez (ré)entendre lors de la prochaine tournée (essayez de limiter votre choix, si possible, et de mentionner de préférence des titres qu'HFT n'a jamais - ou que rarement - interprétés sur scène !!) :

Maalox Texas Blues, Juste une valse noire, Vendôme Gardenal Snack

10/07/2021

Géographie du vide

Géographie du vide (sortie prévue le 8 octobre), ce sera ça :

Du soleil dans ma rue

Page noire

Fotheringhay 1587

La fin du roman

Nuits blanches

Prière pour Ba'al Azabab

Eux

Reykjavik

Vers la folie

L'idiot qu'on a toujours été

Combien de jours encore

Elle danse

 

Déjà, mon imaginaire s'enflamme au contact de ce Zippo enchanteur ! Eux, c'est qui ? Reykjavik, pourquoi ? Fotheringhay, c'est quoi ? Petit tour rapide sur Wikipédia, qui m'apprend que Fotheringhay est un village et une paroisse civile du Northamptonshire, en Angleterre. Plus loin, je découvre que le château de la commune est, au XVème siècle, l'une des résidences des chefs de la maison d'York et qu'aujourd'hui, il ne reste de ce château que la motte castrale. Je poursuis mes recherches : c'est à Fotheringhay que la reine Marie Stuart passe les derniers jours de sa vie. Elle y sera exécutée le 8 février 1587. 

Prière pour Ba'al Azabab nous emmène tout à fait ailleurs. De grands écarts en perspective, je le sens ! Ce que je sens aussi, c'est que l'impatience va aller crescendo de maintenant à octobre ! Il y a de quoi rêver sur ces titres qui débordent de promesses. Je vais les emmener avec moi, sur la route des vacances, et me laisser aller à toutes les tempêtes qu'ils voudront bien déclencher dans mon esprit !

Et vous, ça vous inspire quoi, tout ça ? 

 

27/06/2021

J'ai changé d'avis, comme dans la chanson d'Aubert !!!

"Y a du soleil dans ma rue mais je ne sais pas quoi en faire". Hubert-Félix THIÉFAINE

 

Il arrive que certaines chansons de Thiéfaine me donnent du fil à retordre. Justement parce qu'elles me semblent, de prime abord, rompre avec le fil conducteur de l'œuvre (oui, je pense qu'il y en a un). Ainsi, j'ai mis des années, je crois, avant d'intégrer « psychologiquement » Les mouches bleues à l'ensemble de l'édifice. Mytilène Island attendra encore...

Du soleil dans ma rue a bien failli connaître un sort identique. Première écoute : sidération. Oui, carrément. Une réaction du genre « mais qu'est-ce qu'il est allé nous faire là, notre Hubert ? ». J'ai découvert cette chanson un vendredi matin. Le dimanche suivant, après plusieurs auditions, j'étais catégorique : jamais je ne pourrais aimer ce titre. Et puis, et puis... Ce vendredi soir, je ne sais pas pourquoi, j'avais la mélodie dans la tête. Je repensais également aux paroles, qui m'avaient d'abord déconcertée, malgré une entrée en matière pourtant adoptée d'emblée : « Y a du soleil dans ma rue, mais je ne sais pas quoi en faire ». Avouez que c'est très thiéfainien, ça, avoir du soleil dans sa rue, mais ne savoir qu'en faire ! Youpi, c'est chouette, toute cette lumière et cette chaleur, mais pas moyen d'en tirer quelque chose. C'est comme les conneries de barbecues du mois de mai. C'est sympa, mignon, tout ce que vous voulez, mais quand on a un sentiment tragique de l'existence, impossible d'adhérer totalement !

Bref... Donc, ce vendredi soir, je réécoute la chanson. En mettant de côté mes premières réticences. Que je peux énumérer ici : ces chœurs féminins qui parsèment le morceau, cela me fait un effet bizarre, cela me rappelle les années 80, et même très précisément un truc qui martelait « il en a marre de cette nana » dans la chanson de Bruel. Autres réticences ? La musique, doucereuse, genre tube de l'été incitant à danser sur la plage, et les ruptures de rythme dans cette même musique.

Après mûre réflexion, et juste avant de réécouter la chanson, je me suis dit que ce n'était pas possible qu'Hubert ait eu l'intention de nous balancer un truc destiné à nous faire chalouper à côté d'un quelconque Club Mickey en juillet. Donc, je m'interroge avant de réécouter ladite ballade : tout cela ne serait-il pas plutôt traversé d'une profonde ironie ? Une expression me revient, inventée un jour par ma fille aînée à propos des femmes qui sortent avec des hommes plus âgés qu'elles : ce sont des cougars inversées. Et voilà l'analogie : ce morceau, faussement léger et sautillant, ne serait-ce pas un tube de l'été inversé ? Genre « je vous fais croire que, mais en fait pas du tout, loin de moi cette idée ». Quand on y regarde de plus près, le texte est d'un triste et d'un lourd incommensurables... C'est tout sauf un tube de l'été : ici, l'image du rat dans la poussière m'évoque Une charogne de l'ami Baudelaire. Là, « faisons semblant d'être amoureux » vient flinguer tout espoir d'une idylle sincère. L'amour n'est que de surface, un trompe-l'œil facétieux qui n'en pense pas moins. Que voulez-vous, « nous n'avons plus le temps d'imaginer l'amour au temps des sentiments »... De plus, la faucheuse rôde dans les parages, et elle est loin d'avoir pacifiquement déposé les armes. Au contraire : elle est capable de dézinguer quarante mille fois chacun des sept milliards d'humains que nous sommes.

Alors, Du soleil dans ma rue, petite guimauve, joli susucre, tendre romance ? Non, certainement pas : cette chanson, c'est l'absolu antitube de l'été !

Et vous, qu'en pensez-vous ? Et que dites-vous du titre de l'album à venir, Géographie du vide ? Pour moi, c'est très cioranesque, on n'est pas loin de Syllogismes de l'amertume, quelque chose comme ça. Bref, j'adore ! Ce que j'adore aussi, c'est être complètement déroutée (et avec Thiéfaine je suis servie, cela fait presque trente ans qu'il me promène de surprise en étonnement : jamais aucune autre œuvre ne m'aura autant amenée à écarquiller les yeux, ou plutôt les oreilles !). Ce que j'adore, c'est ne plus savoir sur quel pied danser. Croire d'abord, comme avec Du soleil dans ma rue, qu'il faut danser, puis me rendre compte qu'il n'en est pas question une seule seconde, et qu'il conviendrait plutôt, devant tant de misère, de s'écrouler de tout son long, dans la poussière, les bras en croix...

Oui, après mûre réflexion, j'adopte cette chanson, complètement ! C'est bizarre, mais c'est ainsi. Je ne suis pas avare de contradictions. Et comme dit la sagesse populaire, n'est-ce pas, il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. C'est plutôt sympa de se dire ça pour conclure, cela permet de se ranger soi-même, tranquillos, dans la catégorie des non-imbéciles !

16/05/2021

Une équipe qui gagne !

"L'homme dérive

et la terre avec

de loin en loin 

un sanglot surnage". Paul VALET

 

C'est drôle, tout de même, n'est-ce pas, d'avoir fait d'un artiste son compagnon de vie ? D'avoir tellement intériorisé son œuvre qu'on la sent, qu'on la sait partie intégrante de soi-même... C'est une histoire d'affinités électives, j'imagine. Quelque chose nous prédestinait à rencontrer cette œuvre et à la recevoir en nous comme un grand choc. Quand on a connu ce genre de révélation (oui, carrément, révélation, j'ose le mot), on ne peut qu'en être infiniment reconnaissant à l'artiste qui l'a suscitée. Thiéfaine, ce fut pour moi, il y a presque trente ans, comme une décharge électrique. Délicieusement dévastée par la beauté d'un vers (« tu voudrais qu'il y ait des ascenseurs au fond des précipices »), je me mis à engloutir boulimiquement tout ce qui avait trait au chanteur jurassien (dont j'ignorais, d'ailleurs, qu'il était jurassien). À l'époque, on ne trouvait pas grand-chose sur le bonhomme. L'immense toile que nous connaissons aujourd'hui n'avait pas encore déployé ses ailes. HFT, c'était l'artiste un peu maudit, un peu obscur, sorti tout droit des bas-fonds, dont on se passait les albums sous le manteau. Une fois initié à son univers, on avait l'impression de faire partie d'un petit cercle où n'était pas forcément admis le premier venu. Et c'était bon de se sentir familier de ce monde interlope, peuplé de curieux personnages. C'était un peu comme un théâtre magique à la Hermann Hesse où l'on pouvait se réfugier à sa guise. Où il suffisait d'appuyer sur un bouton pour déclencher de vertigineuses émotions. On se sentait compris. Quelque part, quelqu'un avait su dire tout haut, et avec les mots qu'il fallait, ce qu'on ressentait tout bas. Je me souviens d'avoir pensé alors « je ne suis plus tout à fait seule ».

La découverte de cette œuvre fut pour moi à peu près ce que devait être celle de Romain Gary, quelques années plus tard. Impression d'arriver en terre familière, d'avoir trouvé le point d'ancrage vers lequel était tendue toute mon existence.

Il m'arrive de ne pas lire Gary et de ne pas écouter Thiéfaine pendant de longues périodes. Non qu'il y ait lassitude. Simplement, ces deux œuvres coulent en moi, et à flots, s'il vous plaît. J'en suis tellement imprégnée que les mois sans sont tout de même des mois avec. Comprenne qui pourra !

J'ai vu Thiéfaine presque cinquante fois en concert. Pourquoi se gêner puisque j'aime tellement ça ? J'ai beaucoup côtoyé l'œuvre (et je continue, bien sûr), mais pas l'homme. Cinq ou six rencontres comme ça, dans les loges d'une salle de concert. Ce n'est pas ce que je recherche, en fait. Thiéfaine, je n'ai rien à lui dire, c'est-à-dire qu'il y aurait trop à dire et que ce n'est pas la peine de commencer. À chaque fois, je me suis sentie gênée en face de lui. Comme si d'avoir fréquenté à ce point son œuvre m'avait ouvert impudiquement toutes les portes de son intimité. Je n'ai pas jugé utile de réitérer ces entrevues où j'étais plus godiche que spirituelle !!!

Certains parleront d'un truc malsain, peut-être, d'un fanatisme idiot dont il serait peut-être bon de se guérir (à mon âge, tout de même, c'est pas Dieu possible d'être encore fourrée dans des admirations pareilles !). On pourrait sans doute me conseiller une thérapie, un désenvoûtement, que sais-je ? Taratata, je vous balaie toutes ces bonnes intentions d'un revers de la main : on ne change pas une équipe qui gagne !

13/05/2021

Page noire : premières impressions.

"La terre a perdu sa solidité et son assise, cette colline, aujourd'hui, on peut la raser à volonté, ce fleuve l'assécher, ces nuages les dissoudre. Le moment approche où l'homme n'aura plus sérieusement en face de lui que lui-même, et plus qu'un monde entièrement refait de sa main à son idée - et je doute qu'à ce moment il puisse se reposer pour jouir de son œuvre, et juger que cette œuvre était bonne". Julien GRACQ

 

Alors, vous aussi, vous vous l'êtes pris en pleine face, votre uppercut ? Personnellement, j'ai mal aux yeux en ce début d'après-midi, et je ne sais plus si c'est d'avoir trop fixé les écrans entre hier et aujourd'hui (et vas-y que je t'épluche les commentaires des uns et des autres, et vas-y que je te lance des recherches débridées sur Telemann, Mahler, le mont Sinaï, Rembrandt, et j'en passe), ou si c'est d'avoir trop pleuré devant tant de vérité crue. Cette Page noire, c'est notre époque qui nous saute à la gueule comme le retour d'une flamme qu'on ne pourrait plus maîtriser. T'as voulu jouer avec le feu, mon gars, eh bien danse, maintenant, au milieu de l'incontrôlable brasier ! Un de ces quatre matins, quand tout aura bien cramé, il ne te restera plus qu'à tenter de danser sur les braises moribondes d'un monde englouti.

Que dire, et par où commencer ? Première écoute hier, dans ma voiture, sur un parking. Pas possible d'être à la maison à 18 heures, mais j'avais quand même tout prévu. Être à l'heure dite devant mon téléphone : motif impérieux. Même que s'il avait fallu, je me serais fait une attestation pour ça. Il y a des fois où utiliser les formulaires d'autorisation de délirer de notre sinistre époque est justifié par un besoin vital.

Première écoute, premier coup de poing : ça cogne sévère. La voix d'Hubert dans un registre où on ne l'attendait pas. Le texte : un tsunami qui dévaste tout sur son passage. Un constat sans appel, et ce dès les premiers mots : plus le temps d'imaginer le pire. Peut-être parce que nous avons déjà les deux pieds dedans (ou au bord, je ne sais pas) et que penser pouvoir faire marche arrière serait folle prétention (en même temps, cela nous ressemblerait bien).

Quel regard Hubert pose-t-il sur les temps troublés où il nous faut vivre ? Nous brûlions de le savoir, n'est-ce pas ? Eh bien voilà, c'est là, sous nos yeux. Évidemment que ça ne pouvait pas être joyeux, évidemment que cela n'allait pas ressembler à un feu d'artifice où les belles bleues arrachent des cris de liesse à un public endimanché pour l'occasion.

Le clip ? Âmes sensibles s'abstenir. Ou, au moins, se préparer à quelque chose de violent. Moi, j'avoue que ces larmes de sang noir se répandant sur le sol, ça m'a retournée. Le visage d'Hubert figé dans un impitoyable plâtre, je n'ose même pas vous dire quelles images cela m'évoque. Bref... Au commencement du clip est le chaos. Un big bang désordonné d'où émerge, peu à peu, quelque chose. Et même quelqu'un. Hubert sur un socle de rêve. On sait, grâce à une autre chanson, que cela ne présage rien de bon. Qu'à un moment donné, chute ravageuse il y aura. Et cela arrive bel et bien. La tête tombe de son socle de rêve pour exploser en « millions d'étincelles ». La désagrégation s'amorce dans les sanglots orgiaques du saxo. Peu après, terminé, tout le monde descend. Retour au chaos originel. Fin de partie brutale, comme un couperet. La musique s'arrête sans prévenir, un peu comme la vie parfois. Et toi tu restes là, pantois(e), ne sachant que dire. Gardant en toi ce fracas qui t'a répandu(e), en morceaux, au sol. Oui, je sais, j'y vais un peu fort, peut-être. Mais je ne me suis pas remise de ce que j'ai vu et entendu hier, à 18 heures, sur un parking. Et j'en ai redemandé et repris toute la soirée, jusqu'à épuisement.

Ce nouveau titre est à l'image de bien d'autres : il réalise la prouesse de s'inscrire dans une certaine continuité tout en s'en éloignant. Un petit pas de côté qui n'est pas une rupture. Je vois là quelque chose qui s'apparente à un pied-de-nez, genre « vous pensiez me trouver ici, eh bien c'est ailleurs que je suis, encore plus loin, ailleurs ». C'est comme ça avec Hubert : pas de routine, pas de zone de confort. Toujours il lui faut explorer des territoires inconnus. Se mettre en danger. Marcher en zigzags au bord des falaises tout en scrutant l'horizon parce que même pas peur.

« On n'en finit jamais d'écrire la même chanson » : c'est vite dit !

12/05/2021

Page noire

"Nous n'avons plus le temps d'imaginer le pire". Hubert-Félix THIÉFAINE

 

Nous n'avons plus le temps d'imaginer le pire

d'imaginer la peur à l'heure du temps zéro

nous n'avons plus le temps pour les larmes et les rires

plus le temps de flirter avec les chaînes infos

notre besoin de paix, d'amour et d'illusion

s'est perdu dans le feu de notre hypocrisie

quand nous cherchions en vain, là-bas, dans les bas-fonds

sous le marbre des morts l'entrée d'un paradis

 

nous n'avons plus le temps d'imaginer le pire

d'imaginer nos yeux de chiens hallucinés

nous n'avons plus le temps pour les larmes et les rires

plus le temps d'éviter à nos corps de sombrer

les rats inoculés ont quitté l'arrière-cour

et les mouches tombent avant de goûter au festin

quand de joyeux banquiers cherchent un nouveau tambour

pour battre le retour du veau d'or clandestin

 

nous n'avons plus le temps d'imaginer le pire

d'imaginer nos lois tombant d'un Sinaï

nous n'avons plus le temps pour les larmes et les rires

plus le temps d'oublier ceux qui nous ont trahis

le décalogue se brise en milliards de versions

mais les nouveaux Moïse n'intéressent plus Rembrandt

et dans les ruines obscures des salles de rédaction

les rotatives annulent le Sacre du printemps

 

nous n'avons plus le temps d'imaginer le pire

d'imaginer nos pleurs d'esclaves à Babylone

nous n'avons plus le temps pour les larmes et les rires

plus le temps de prier les vierges et les madones

j'entends les harmonies d'un chant de rémission

d'un cantique atonal aussi vieux que nos races

et puis j'entends les cloches de la résurrection

quand j'arrache le suaire qui nous colle à la face

 

nous n'avons plus le temps d'imaginer le pire

d'imaginer nos rêves au rythme du chaos

nous n'avons plus le temps pour les larmes et les rires

plus le temps d'affronter la beauté de nos mots (maux ?)

j'ai rangé nos désirs au fond de l'univers

entre deux météores et une comète en feu

et j'ai mis de côté Telemann et Mahler

pour ne pas oublier la B.O. de nos jeux

 

nous n'avons plus le temps d'imaginer le pire

d'imaginer l'amour au temps des sentiments

nous n'avons plus le temps pour les larmes et les rires

la nuit gronde et se lève du côté de l'Orient

les visions incolores des peuples asservis

demain joueront peut-être avec un jour nouveau

quand les enfants cosmos en visite à Paris

caresseront les chevreuils aux sorties du métro

 

Paroles : Hubert-Félix Thiéfaine

Musique : Arman Méliès