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19/01/2022

"En ma fin gît mon commencement"...

"Rien ne sert à celui qui possède un cœur fougueux que le monde extérieur lui offre paix et bonheur, sans cesse se créent en lui-même de nouveaux périls et de nouveaux malheurs". Stefan ZWEIG, Marie Stuart.

 

Dans une interview assez récente d'Hubert-Félix Thiéfaine, j'ai appris que la chanson Fotheringhay 1587 lui avait été inspirée par sa lecture de la biographie que Stefan Zweig avait consacrée à Marie Stuart. C'était assez pour me donner envie de lire ce livre, d'autant queZweig est un auteur que j'aime particulièrement !

Voici le résumé que l'on trouve sur la quatrième de couverture : Reine d'Écosse à l'âge de six jours, en 1542, puis reine de France à dix-sept ans par son mariage avec François II, Marie Stuart est veuve en 1560. Elle rentre alors en Écosse et épouse lord Darnley avant de devenir la maîtresse du comte Bothwell. Lorsque ce dernier assassine Darnley, Marie doit se réfugier auprès de sa rivale, Élisabeth Ire, reine d'Angleterre. Celle-ci la retiendra vingt ans captive avant de la faire condamner à mort. Son courage devant le supplice impressionnera les témoins, au point de métamorphoser celle que l'on disait une criminelle en une martyre de la foi catholique. Sur cette figure fascinante et controversée de l'histoire britannique, Stefan Zweig, le biographe de Marie-Antoinette, a mené une enquête rigoureuse. Ce récit passionné et critique nous la restitue avec ses ombres et ses lumières, ses faiblesses et sa grandeur.

 

Le livre de Stefan Zweig nous entraîne dans les abîmes des passions humaines et une multitude de complots politiques. De tout cela, ainsi que d'une foule de péripéties inattendues, se tisse le destin de Marie Stuart. Il est franchement impossible de faire un résumé de l'ouvrage de Zweig. Le mieux est encore de le lire !

En tout cas, le chapitre qui précède l'épilogue s'intitule En ma fin est mon commencement. J'en recopie quelques passages ici, ça peut toujours servir à la compréhension de la chanson !

 

« En ma fin est mon commencement » : cette parole dont le sens, alors, n'était pas encore très clair, Marie Stuart l'avait jadis brodée sur une étoffe. À présent sa prédiction va se réaliser. Sa mort tragique rachètera aux yeux de la postérité les fautes de sa jeunesse, elle leur donnera un tout autre caractère, elle sera en vérité le début de sa gloire.

(…)

Marie Stuart utilise ses derniers moments avec un sang-froid et une mesure qui autrefois lui étaient, hélas ! étrangers. Grande princesse, elle veut une mort grandiose, et avec son sens parfait du style, qui toujours la distingua, avec son goût artistique et héréditaire et sa dignité innée au moment du danger, elle prépare son trépas comme une grande cérémonie, une fête, un triomphe. Rien ne doit être improvisé, abandonné au hasard, à l'humeur du moment ; tout doit être calculé, d'un effet imposant, d'une royale beauté. Chaque détail a sa place comme une strophe touchante ou puissamment émouvante dans le poème héroïque d'une mort exemplaire. Pour avoir le temps de recueillir ses pensées et d'écrire tranquillement les lettres nécessaires, Marie Stuart a commandé un peu plus tôt que d'habitude son repas, auquel elle donne la solennité d'une cène. Après avoir mangé, elle réunit autour d'elle tous ses serviteurs et se fait passer une coupe de vin. Gravement, mais le visage serein, elle lève le calice au-dessus de ses fidèles, qui tous sont tombés à genoux. Elle boit à leur santé et les exhorte ensuite à rester dévoués à la religion catholique et à vivre en paix entre eux. Elle leur demande pardon à tous, individuellement – on dirait une scène de la Vie des saints – des torts que, consciemment ou inconsciemment, elle a pu avoir envers eux. Alors elle remet à chacun d'eux un souvenir : des bagues, des joyaux, des colliers et des dentelles, toutes ces petites choses précieuses qui ont autrefois orné et égayé sa vie. Ils reçoivent ces présents à genoux, en silence ou sanglotant, et la reine, malgré elle, est remuée jusqu'aux larmes par la déchirante affection de ses fidèles.

15/01/2022

Chenôve, Clermont-Ferrand, Voiron, Besançon !

"Le spectacle du monde d'aujourd'hui, dans son insanité ahurissante, serait également très drôle s'il n'était terrifiant. Imaginez qu'au lieu d'en être un des acteurs involontaires vous soyez seulement spectateur. Assis sur la Lune, vous regardez la terre avec de grosses jumelles comme aux courses. Que voyez-vous ? Une maison de fous". René BARJAVEL

 

 

Il faut bien peu de choses pour perturber une vie humaine, et ce n'est sûrement pas Hubert qui me contredirait. La frontière est ténue qui sépare l'ordre du chaos, la tranquillité de l'emmerdement maximal... Parfois, le corps se met à déraisonner sans avoir crié gare. Un matin, vous vous levez et c'est le grand chambardement dans vos cellules. Toute maîtrise vous échappe. Et puis, et puis, peu à peu, avec quelques coups de pouce savamment administrés à votre faiblesse, ce corps qu'on a été tenté un moment de considérer comme un ennemi se remet à vous obéir. Le voilà même qui va puiser dans les ressources insoupçonnées dont il dispose, et c'est reparti pour un tour !

Quand je pense qu'avant le début de la tournée des quarante ans, j'avais pour seule hantise un mauvais rhume ou un petit dérèglement gastrique ! Cette fois, l'heure est plus grave, et j'ai peur de retomber soudain dans cet état qui a fait de moi, presque une semaine durant, une marionnette impuissante sur un lit d'hôpital. J'ai peur de croiser le coronavirus sur la route qui me sépare du concert au Grand Rex et que ce crétin ait l'extrême indélicatesse de m'attaquer. Purée, ça en fait des obstacles à surmonter avant le jour J ! Que de bombes H à désamorcer ! Cette fois, il me faut invoquer, en plus du Seigneur fou des bacchanales et de Wakan-Tanka, le fox à poil dur, en espérant la clémence de tous les trois. Peut-être faut-il que je leur taxiphone d'un pack de Kro la moindre de mes craintes ? Que je leur envoie un recommandé avec accusé de réception ?

Je sais, je sais, d'aucuns me rétorqueront que j'ai vu Hubert plus souvent qu'à mon tour et que louper une date ou deux sur la tournée qui vient de démarrer ne serait pas plaie mortelle. Oui, mais plus souvent qu'à mon tour, ce n'est pas encore assez. Plus souvent qu'à mon tour, ce n'est, finalement, qu'une moyenne d'une fois par an depuis la naissance. Je crois que c'est ça. J'ai arrêté les comptes pointilleux il y a quelques années, mais, à la louche, il y a comme une histoire de 48 concerts pour 48 années de vie. Et j'aimerais que l'année 2022, hautement symbolique à mes yeux puisqu'elle marquera mes trois décennies de compagnonnage avec Hubert, me permette de prendre quelques foulées d'avance. C'est toujours bien, les foulées d'avance. Il faut être prévoyant en cette vie où l'on ne peut rien prévoir !

Bon, bref, assez parlé de mon nombril, je crois savoir que les trois premiers concerts de la tournée (Chenôve, Clermont-Ferrand et Voiron) ont allumé des étoiles (à jaillissement durable) dans les yeux de ceux qui ont eu la chance d'y assister. Théoriquement, je devais me tenir éloignée de tout réseau social ou site susceptible de m'éclabousser d'infos malencontreuses. Comme pour la tournée des 40 ans, je voulais arriver au Grand Rex comme on débarquerait, le pied ému (oui !), sur une terre inconnue. Bon, sur mon lit d'hôpital dimanche soir, je n'ai pas pu résister : j'ai pulvérisé la promesse que je m'étais faite à moi-même. La vie est semée d'imprévus qui vous sautent à la gueule, c'est un fait. Et vous voilà jurant qu'il ne faut jamais dire jamais, vous qui trouviez jusqu'alors ce proverbe un tantinet ridicule. Ce qui prouve aussi que jamais il ne faut dire qu'on n'emploiera jamais ce genre de proverbes !!!

Donc, je sais tout, mais je ne trahirai rien. Je sais comment s'ouvre le grand bal de cette tournée Unplugged, je sais qu'elle est magistrale et qu'elle risque de m'arracher quelques frissons et sans doute aussi quelques larmes.

Ce soir, c'est Besançon. Alors que les verres de vin jaune se lèvent dans un merveilleux fracas et qu'en terre franc-comtoise le plus beau des accueils soit réservé à l'enfant du pays !

01/01/2022

Vœux pour 2022

"J'ai deux pieds

L'un patauge dans la boue

Et l'autre

Dans l'abîme". Paul VALET

 

Je sais, c'est rêveur et peut-être même démesurément optimiste d'espérer mieux, plus grand, plus beau, de chaque nouvelle année qui commence. Avec le temps, comme tout s'en va (c'est bien connu), j'ai plutôt appris à appliquer la méthode thiéfainienne qui consiste à « inespérer » (cf. stratégie de l'inespoir) ! Moins de risques de déconvenues, plus de chances d'être agréablement surpris(e). Chaque année apportera avec elle, quelle que soit l'énergie de nos espérances, son lot de tristesses, d'emmerdements et de deuils. C'est un fait indéniable, n'est-ce pas, à quoi bon s'aveugler ?

Pourtant, bien que méfiante par nature devant tout nouveau calendrier encore vierge (c'est moi qui ai inventé l'optimisme), me voilà piégée malgré moi... Dans huit jours, s'ouvrira la nouvelle tournée d'HFT et je ne peux m'empêcher de prier le Seigneur fou des bacchanales et/ou Wakan-Tanka, c'est selon l'humeur du jour. « Faites qu'aucun concert ne soit annulé, ni même reporté », me dis-je à peu près toutes les minutes. Parenthèse : reporté, d'accord, à la rigueur, ce serait moindre mal, mais moi, en mon for intérieur, j'ai déjà commencé à me préparer, à m'habiller le cœur, comme disait Saint-Exupéry. S'il faut remettre à plus tard la séance d'habillage, ça va vraiment me gonfler. Et alors, si, pour je ne sais quelle raison, une date vient à être annulée et pas reportée, là je vais carrément me fâcher avec le Seigneur fou des bacchanales et/ou Wakan-Tanka. Sans doute avec les deux, tant qu'à faire ! Non mais ! La mauvaise plaisanterie covidienne a assez duré. On veut des artistes sur scène, transpirant devant nous comme au bon vieux temps. Pour ce qui est d'HFT, on veut visiter toute la discographie, toute la panoplie d'ambiances, aller de la plus feutrée à la plus rock'n'roll qui déchire sa race. On veut en redemander jusqu'à extinction des feux. Je ne dis pas jusqu'à plus soif, parce qu'en ce qui me concerne, plus soif et HFT = impossible duo !

On veut une année 2022 qui nous fasse décoller de nos foutues charentaises. On les a trop vues, celles-là, ainsi que l'horizon rétréci auquel elles nous condamnent. On veut reprendre la route, le cœur complètement chamboulé à l'idée de retrouvailles attendues comme un rendez-vous d'amour, les inconvénients du rendez-vous d'amour en moins !

On veut une année 2022 qui chante, qui danse, qui bouge.

Allez, un peu de rêve en ce premier janvier où l'on aurait quand même un peu tendance à flipper : je souhaite à Thiéfaine et à ses musiciens de passer les douze mois qui viennent dans un vertige de prises de son, balances, concerts, loges, et tout ce qui va avec. Je souhaite à tous les thiéfainiens, toutes les thiéfainiennes de choper au passage, comme des bienheureux, des gouttes de ce délicieux vertige (je me le souhaite aussi !). Parce qu'il n'y a que ça de vrai ou presque.

04/12/2021

CharlElie Couture et sa fille Yamée étaient à L'Autre Canal (à Nancy) hier !

"Mais il ne reste jamais rien

De ce qui est vécu

Quelques grains oxydés

Sur de la paraffine

Et des souvenirs idiots qui donnent un peu de lumière

Les jours de pluie". CharlElie COUTURE

 

L'art est ce qui donne à la vie cette part de liberté et de sauvagerie qui la rend digne d'être vécue. L'espace de mutinerie dont elle a besoin pour ne pas s'atrophier sur un bout de lorgnette sans horizon. Les artistes sont ces êtres bénis des dieux et dotés d'un supplément d'âme qui rejaillit sur tout ce qu'ils touchent, sur tous ceux qu'ils croisent. Tu passes quelques heures en leur compagnie, et soudain ton fardeau te semble moins lourd, ton existence plus pleine.

Depuis de nombreuses années, je rêvais de voir CharlElie Couture sur scène. Je l'écoute depuis l'année de la troisième. Comme quoi c'est pas d'hier. Un jour, un prof de maths plus subtil que les autres eut l'idée de me mettre entre les mains une poésie incandescente nommée Poèmes rock. Je n'en décrochai plus jamais. Le même prof de maths me fit découvrir aussi Lavilliers et un type dont le nom à tiroirs m'intriguait : Hubert-Félix Thiéfaine. La magie n'opéra pas. Dès le lendemain, après une écoute sans doute bâclée, je rendis à mon prof les deux CD qu'il m'avait prêtés. Véridique et honte à moi ! Mais je ne perdis pas tout quand même. Les Poèmes rock avaient un goût de revenez me voir dans mon fauteuil en cuir aux accoudoirs pelés. Bien sûr, Comme un avion sans aile. Mais pas seulement. Il y avait aussi cet instrumental un peu délirant, Le chant de la colline, dont j'aimais les petits sautillements sauvageons. La ballade de Serge K et cette triste « envie suicidaire dans un hangar désert ». La lancinante Envie de l'eau qui savait si bien dire la torpeur des jours caniculaires. Et ce fauteuil en cuir où tu te croyais confortablement installé et dont le refrain, sans avoir crié gare, venait te décalquer la tête. Cela racontait admirablement ces moments où il ne se passe rien et où le cœur s'emballe d'impatience et de rage.

Il y avait tout cela et plus encore. Il y avait aussi cette voix un brin nasillarde, désinvolte, presque détachée. Et, en parallèle, un certain regard posé sur les êtres et les choses, comme une tendresse. CharlElie devint, comme bien d'autres, un compagnon de route. Mais, jusqu'à hier soir, je ne l'avais jamais vu sur scène. Comme il est d'origine nancéienne et loin d'avoir renié ses racines, il m'arriva de le croiser à plusieurs reprises dans la ville de Stanislas et des bergamotes. Notamment pour des séances de dédicaces. Ce qui me frappa à chaque fois, c'était l'accessibilité du bonhomme. Si bien que j'osai même, un jour, lui demander de poser sur la même photo que moi. Ce que je n'ai jamais fait avec Hubert ! Peut-être parce que j'ai toujours senti que prendre la pose avec moi ou d'autres n'était pas du goût de notre homme. Bref... Il y a deux ans, je crois, CharlElie était au Livre sur la Place, à Nancy, et je lui dis que ne l'avoir jamais vu sur scène faisait partie de mes plus grands regrets. Ce n'était pas un problème pour lui et, avant que je ne m'en aille, il me dit : « La prochaine fois que je passe dans le coin, tu viens me voir, ok ? ».

Chose faite, hier soir. Et alors, pouah, je n'ai pas de mots assez doués pour dire mon admiration. La soirée s'est ouverte sur une prestation d'une des filles de CharlElie, Yamée. La demoiselle a un charisme et un talent fous. Elle arrive et elle prend toute la place. C'est comme ça, ce n'est pas qu'elle veuille prendre toute la place, c'est que les dieux l'ont dotée de ce fameux supplément d'âme dont je parlais plus haut et qui fait de celui qui l'a une sorte de magicien, de celle qui l'a une sorte de charmeuse de serpents. Cela démarrait fort. Mise en bouche à la fois délicate et puissante.

Et puis, et puis, lui. Lui et ses quatre musiciens. Tous parés d'un sourire qui leur monte jusqu'aux oreilles comme un flambeau. La joie d'être là et de mettre à nos pieds le plateau d'argent d'un univers qui n'a pas d'équivalent dans la chanson française. Au passage, CharlElie raconte comment telle chanson ou telle autre lui est venue. J'apprends que La ballade de Serge K (toujours si malheureusement d'actualité) est née d'un fait divers lu dans L'Est Républicain. C'est l'histoire d'un homme qui se laisse mourir dans un hangar. C'est l'histoire d'une solitude si pesante qu'à la fin elle broie.

Heureuse coïncidence, une large part est faite, durant le concert, aux Poèmes rock, ceux-là même qui, l'année de la troisième, me firent souvent remettre les révisions pour le brevet à d'inatteignables calendes grecques. C'est que j'avais mieux à faire. J'avais dans la tête plus de chansons que de dates historiques et de théorèmes, c'était plus fort que moi. La faute à mon prof de maths, que voulez-vous ! À mes yeux, les Poèmes rock valaient bien tout l'or de tous les Albatros du monde !

Bref, je m'égare. Je reviens à hier. Ça fait du bien de voir un artiste qui, à soixante-cinq ans, n'a rien perdu de sa flamme et de sa hargne. Qui t'égratigne en passant une république en marche vers toujours plus d'absurdité. Qui te dit que le passé, oui d'accord, mais d'abord le présent et l'avenir. Se retourner, oui, mais pour mieux avancer. « Le mouvement, c'est la vie », dit-il à un moment donné. Et cela me chavire l'âme. Ma mère disait exactement la même chose, mais dans le sens inverse : « la vie, c'est le mouvement ». Comme quoi, tant que survivra l'art, ce non-essentiel carrément indispensable, il y aura toujours suffisamment d'espace ici-bas pour que les grands esprits se rencontrent !

 

P.S. : Envie de dédier ce billet au quinquagénaire rencontré hier soir, fan de CharlElie Couture comme je peux l'être d'Hubert, et dont la passion m'a bouleversée ! 

21/11/2021

En un mot comme en cent : inattendu !

"Je choisis toujours pour errer sur la terre les lieux où il y a assez de place pour tous ceux qui ne sont plus là". Romain GARY

 

En art, ce qui m'a toujours semblé primordial, c'est l'effet de surprise. Exemple dans le domaine que j'affectionne tout particulièrement : la littérature. Ce que j'aime, ce sont les images qui arrachent le lecteur à sa tranquillité assise, le faisant soudain décoller de son fauteuil. En d'autres termes, thiéfainiens cette fois : trouver la fréquence que je n'attendais pas, voilà quelque chose qui me fait bicher. J'ai rencontré cela chez Gary ou encore Bianciotti. Ces deux-là sont très forts pour mettre côte à côte des mots que l'on croyait définitivement fâchés, impropres à la fusion. J'ai trouvé cela chez Thiéfaine aussi. Notamment sous la forme d'oxymores vertigineux. On peut dire qu'HFT est l'orfèvre de l'oxymore. De « blancs corbeaux » en « noires étendues de neige », en passant par « scandale mélancolique », il y a là tout un théâtre magique où s'associent, tels de majestueux malfaiteurs, des termes que tout semblait devoir renvoyer à jamais dos à dos dans des geôles séparées. Pas de geôles ici, mais plutôt une explosion de liberté ! C'est la magie de l'inattendu. Dans l'œuvre de Thiéfaine, elle occupe une place phénoménale. « Toi qui entres ici, abandonne toute espérance », avertissait Dante. Ramenée à Thiéfaine, cette sentence pourrait être quelque chose comme « Toi qui entres ici, abandonne toute attente ». Il ne sert à rien d'attendre quoi que ce soit ici car, de toute façon, toute attente sera piégée (et n'est-ce pas merveilleux ?), toute zone de confort dézinguée comme il se doit. Façon rock'n'roll. Ainsi en est-il d'un grand nombre de chansons du nouvel album. J'aimerais revenir en particulier sur trois d'entre elles. Ce sont celles qui m'ont le plus déroutée au départ. Au sens premier du terme : « égarer quelqu'un de sa route ». Ça tombe bien : je raffole de ces sorties de route qui font découvrir les bosses du paysage quand la voie toute tracée n'en donnait à voir qu'un plan rectiligne et monotone.

D'abord Nuits blanches. Si l'on s'en tient à la lecture du texte, sans y associer aucune musique (imaginons qu'on ait encore les oreilles vierges de toute écoute), on est en droit d'attendre un ensemble mélancolique. Des accents déchirants, cafardeux. Or, il n'en est rien. Le rythme est enjoué, presque dansant, et la musique tourbillonnante. La première fois qu'on écoute cette chanson, on s'attend à une plongée dans d'obscurs abîmes. On a tout faux. Abandonner toute attente, disais-je. Car le musicien Lucas Thiéfaine joue ici avec l'auditeur comme la lumière, au matin, joue avec les vitraux : tout rythme qui semblerait vouloir s'installer ici est systématiquement démonté. On ne fait que tomber dans autre chose que ce à quoi on aurait pu s'attendre. Et l'adieu que semble véhiculer le texte (« je te laisse en partant mon sourire le plus doux, mes larmes les plus tendres et mes tendres murmures ») est démenti un peu plus loin. Il ne s'agit pas de prendre définitivement congé, il s'agit seulement d'apprendre à redevenir fou. Ouf, on aime mieux ça, d'abord parce que les adieux nous laminent, ensuite parce que la folie nous va si bien.

Prenons maintenant Prière pour Ba'al Azabab. Tiens, on pourrait, pour la qualifier, utiliser un oxymore : prière sacrilège. Ici, on ne frôle pas le blasphème, on y saute à pieds joints, avec cette jouissance qui ne s'offre qu'aux habitués du « rayon des fruits défendus ». Là aussi, musicalement, des ruptures, des claques, des secousses. Des petites strophes relativement pépères (j'ai bien écrit « relativement pépères » !) qui aboutissent en apothéose dans le feu d'artifice d'un refrain déjanté. J'ai écouté ça dernièrement assez fort en voiture, avec une amie, et nous avons fini par éclater de rire, tant était comique notre impression de trimbaler une discothèque où se jouaient de mystérieuses extases !

Enfin, j'en viens à L'idiot qu'on a toujours été dont l'architecture échappant à toute règle un tant soit peu raisonnable me ravit plus encore que les deux chansons précédemment évoquées. Là aussi, je crois que Lucas s'en est donné à cœur joie. Je le soupçonne même d'avoir bien ri à l'avance du petit tour qu'il allait nous jouer en nous livrant ce morceau où l'inattendu côtoie le barge, et sur une longue distance, s'il vous plaît. Cela commence tout doucement, dans une brume tranquille. Et puis voilà que le voyant solitaire du premier vers se met à clignoter sérieusement et même furieusement. Soudain, on ne le contrôle plus ! Le voilà qui imprime un rythme délirant à une musique qui part en roue libre. Là aussi, c'est une discothèque qui se déploie dans une splendeur baroque. Tu crois que, mais en fait non. Abandonne toute attente, toute croyance, je te dis. Ce qui t'est demandé ici est de l'ordre du subtil : il faut que tu viennes là en te dépouillant d'à peu près tout ce que tu connais. Que tu foules innocemment cette terre inconnue en refusant d'avance de la comparer à d'autres sols familiers.

« Après les ovations du dimanche des rameaux » marque une césure dans le morceau. On croirait soudain avoir affaire à un cantique d'église … si ce dernier n'était pas très vite envahi par de folles saccades qui transforment la musique en une orgie d'on ne sait plus trop quelle nature. Ah, que c'est bon ! Divin, même, tiens !

Et le plus surprenant a été gardé pour la fin : Thiéfaine se mue ici en sublime orateur revenu de toutes les transes (ou fonçant droit dessus, là non plus on ne sait plus trop). Ça monte, ça monte, ça monte encore, et paf, ça redescend brutalement. Puisqu'ici le silence a (et est) le dernier mot, le voilà qui impose sa loi : que plus rien ne bouge, et place à un autre monument de l'album : Combien de jours encore.

Impossible de le cacher : depuis le 8 octobre, je suis sous le charme de Géographie de vide. Je ne m'attendais pas à de telles étincelles. De bout en bout, on sent que l'équipe qui a travaillé sur ce joyau s'est éclatée. C'est audacieux, c'est espiègle, c'est désobéissant. Et moi je retrouve l'émotion de mes 19 ans, celle qui, lorsque je découvris Thiéfaine, me transbahuta fort loin, dans un autre monde. Ce n'est tout de même pas mal de pouvoir s'offrir ainsi, inopinément, une cure de jouvence !

26/10/2021

Figures libres

"Dans la zone onirique où je gare ma planète

un vieux cadran fossile mesure le temps perdu". Hubert-Félix THIÉFAINE

 

Le lundi qui a suivi la sortie de Géographie du vide, un de mes collègues, croisé devant le portail du collège où je bosse (et où, parfois, j'ai plutôt l'impression de perdre ma vie à la gagner), m'a abordée de la sorte : « Une question me brûle les lèvres : comment est le dernier Thiéfaine ? ». Ce à quoi j'ai répondu : « Écoute, personnellement, j'adore, mais je ne suis peut-être pas la mieux placée pour en parler. Disons que je ne suis pas forcément objective ». Au fil des jours et des semaines, lisant ici et là les différents commentaires suscités par ce que certains qualifieraient volontiers d'objet du délit, quand moi je parlerais plutôt d'objet du délice, je me suis forgé une petite idée parmi bien d'autres : nul n'est objectif quand il parle de Thiéfaine, en tout cas parmi les gens qui le suivent depuis des décennies. J'ai rarement vu cela ailleurs. Il y a comme une frénésie, frôlant parfois l'absurde. C'est un fait : Hubert déchaîne les passions. Sans doute est-ce le propre des grands de ce monde, de ceux qui semblent miraculeusement pouvoir échapper à l'appellation « communs des mortels ».

À propos de cet album, j'ai lu, comme vous, je pense, tout et son contraire. Suivis, le tout et le contraire, de commentaires disant eux aussi tout et son contraire. Et ainsi de suite jusqu'à épuisement des arguments. Parfois jusqu'à empoignade virtuelle.

Alors, ce dernier album, c'est du Thiéfaine ou c'est pas du Thiéfaine ? C'est Thiéfaine reniant Thiéfaine, c'est Thiéfaine caricaturant Thiéfaine ? Oui, j'ai lu cela aussi, quelque part. Et cela m'a passablement contrariée. Qu'on n'aime pas une œuvre me semble tout à fait envisageable, mais qu'on aille la salir, la dézinguer, la bousiller sur cette place publique que sont désormais les réseaux sociaux : non ! Dans le village où j'ai passé mon enfance, les anciens disaient toujours : « Si tu n'aimes pas la soupe, c'est ton droit, mais n'en dégoûte pas les autres ». Sagesse populaire, certes, mais sagesse élémentaire.

Bon, il se trouve que pour ma part, j'ai été chanceuse et que je n'ai eu besoin que de quelques écoutes pour entrer dans ce nouvel album. Aujourd'hui, j'en aime toutes les chansons, toutes les couleurs, toutes les ambiances. C'est un véritable patchwork. C'est sûr, il peut requérir un peu de temps et de patience. Ce n'est pas l'album qui s'offre facilement, comme ça, en un tour de main. Et dire que certains peuvent avoir vu là-dedans un coup de commerce ! Il faudra m'expliquer ! Je répète ce que j'ai déjà écrit plusieurs fois ici (et même ailleurs) : je ne vois dans Géographie du vide que l'expression d'une audace folle. Je parlerais volontiers de témérité. Thiéfaine aurait pu se caricaturer, il aurait sans doute fait cela très bien, avec un peu d'entraînement, mais je crois que ce n'est pas le genre de la maison. « On n'en finit jamais d'écrire la même chanson » : même pas sûr !

Je vous livre ces lignes après avoir, ce soir encore, écouté l'album. Et après en avoir savouré toutes les infinies nuances. J'ai pleuré quand j'ai entendu Reykjavik. Cette chanson me bouleverse parce que oui, le cœur a ses raisons que soi-même on ignore. J'ai encore pleuré en entendant Combien de jours encore. Les paroles de cette chanson sont d'une complexité virtuose : elles disent tour à tour l'espèce de nostalgie qui peut vous étreindre quand on imagine la fin et le soulagement qu'on est en droit d'attendre de cette même fin. On peut ne pas follement aimer la vie, mais lui reconnaître tout de même quelques petits avantages.

Alors, ce dernier album, c'est du Thiéfaine ou c'en est pas ?! Je n'ai pas vraiment répondu à la question, mais pour moi il est évident que c'est trois fois oui. Géographie du vide, c'est Thiéfaine refusant d'aller dans le sens du courant, comme toujours. Il n'a jamais été, je crois, l'artiste des figures imposées. Toujours celui des figures libres, lui-même en étant une, et pas des moindres, non mais !

17/10/2021

De l'audace avant toute chose !

« Sans prendre de risques, on est dans une situation un peu bourgeoise, on devient « Les Assis » de Rimbaud. Ça m'intéresse d'aller là où j'ai envie et non pas là où on me souhaite ». Hubert-Félix THIÉFAINE (extrait d'une interview donnée à L'Est Républicain).

 

Au début de mon précédent billet, je revenais sur ma rencontre avec l'œuvre de Thiéfaine. Je disais l'émerveillement qui fut le mien alors, mais aussi l'étonnement. Jamais je n'avais rien entendu de tel. Il y avait là tout ce que j'avais toujours souhaité entendre sans jamais oser le demander, certaine que cela n'existait pas. Des musiques frôlant parfois l'ivresse (je pense notamment à celles d'Alambic/sortie-Sud). Des paroles flirtant avec le surréalisme (« j'étais beau comme un passage à niveau » n'étant qu'un exemple que je choisis parmi tant d'autres possibles !). Une ironie grinçante pouvant aller, si ça lui chantait, jusqu'au glaçant. Des pochettes un tantinet flippantes. À quelques semaines de mes 19 ans, j'adoptai d'une seule pièce cette galaxie totalement foutraque qui se faisait volontiers le refuge des bancroches et des estropiés. Des dingues et des paumés, quoi. Mes amis, pour la plupart, me regardaient bizarrement quand j'évoquais Thiéfaine. Ils trouvaient que son univers était glauque. Je ne partageais mon incandescente passion qu'avec de rares initiés. HFT, c'était comme une substance illicite qu'on se refilait sous le manteau, dans une arrière-cour obscure.

Si je tente d'analyser les choses avec le recul que devraient pouvoir m'offrir 29 ans de fouilles menées sans relâche dans une œuvre complexe et multiple, je peux dire que ce qui me happa d'emblée, c'est l'audace absolue qui la caractérisait. Du jamais entendu nulle part ailleurs, comme je l'écrivais plus haut. Du vertigineux qui me retournait l'âme, me la mettait sens dessus dessous tout en me l'apaisant !

Nous étions en septembre 1992. Thiéfaine avait déjà, dans les différents albums qu'il avait commis jusque là, montré la multitude de cordes dont il savait orner son arc. Des ruptures me sautaient aux yeux. Dernières balises avant mutation n'était pas De l'amour, de l'art ou du cochon. Chroniques bluesymentales ne ressemblait pas vraiment à Soleil cherche futur. Pourtant, dans ce dédale fait de zigzags et de virages, je percevais une réelle cohérence. Incontestablement, c'était le même artiste qui s'exprimait d'album en album. Cela ne faisait aucun doute pour moi qui découvrais tout simultanément, L'Agence des amants de madame Müller en même temps que Nyctalopus Airline. Je comprenais qu'entre les deux, le chanteur avait parcouru du chemin. Qu'il s'était renouvelé tout en restant lui-même.

8 octobre 2021. Presque trois décennies ont passé sur l'enchantement originel, sans jamais parvenir à lui coller une seule ride. Pas même un cheveu blanc. Que faut-il retenir de ce nouvel opus (nyctal-opus !!) qui en a déconcerté plus d'un, que ce soit parmi les fans de la première heure ou les récemment atterris sur la galaxie dont je parlais dans un autre paragraphe ? Eh bien, je dirais qu'il faut en retenir, une fois encore, la belle impertinence. Avec Hubert, ce n'est pas « on prend les mêmes et on recommence » ! Décliner indéfiniment Alambic/sortie-Sud et arpenter jusqu'à l'épuisement des territoires déjà explorés, très peu pour lui. Cela ne lui dit rien qui vaille de se tenir assis bien droit, comme dans le poème de Rimbaud. Assis veut dire immobile et frileux. Fonctionnaire, en somme, dans tout ce que cela a de pas très palpitant. Non, à 73 ans, Thiéfaine a choisi de troquer le fauteuil moelleux contre un sous-marin en folie ! Cap sur des profondeurs laissées vierges jusqu'à présent. Expédition dans les abysses, à des lieues de ce qu'il a déjà fait. Cela peut paraître inconfortable, voire incompréhensible, à certains. C'est qu'Hubert ne nous emmènera jamais que là où il a décidé d'aller lui-même. On suit ou on ne suit pas. Bon, ben moi je suis. Ce n'est pas que je sois le bon toutou à son maîmaître, mais il se trouve que cet album, je l'adore, du début à la fin, et que je n'ai pas eu à me forcer. En l'écoutant dans son ensemble, j'y ai perçu la même cohérence que celle que j'évoquais plus haut. Une grande liberté de ton aussi. J'adore que Géographie du vide s'ouvre sur Du soleil dans ma rue. Avec le premier vers, tu te crois rendu aux abords d'un été rougeoyant et tu te réjouis, toi qu'enchantent les canicules. Sauf que le deuxième vers te renverse, tel un couperet : Ok, du soleil, « mais je ne sais pas quoi en faire ». N'est-ce pas là un excellent résumé de l'œuvre tout entière ? Avec le premier vers, on a frôlé l'optimisme. Que c'en était même inquiétant ! Hubert ne nous a pas habitués à ça. Avec le deuxième vers, Hubert redevient Hubert. Faudrait tout de même pas aller croire qu'un miracle nous l'aurait réconcilié avec les « conneries de barbecues » ! Du soleil dans ma rue, c'est la chanson qui dit l'incompatibilité d'humeur entre HFT et la lumière. Tout l'album est un festival de choses inattendues. Jusqu'à la dernière chanson, Elle danse, dont le chanteur a dit qu'elle était un peu sa Madame Bovary. C'est-à-dire que sans doute, elle parle de lui, avec la pudeur que permet l'emploi du pronom personnel féminin, sorte de voile jeté sur la douleur. D'accord, il y a incompatibilité d'humeur entre lui et la lumière, mais cela ne l'a jamais empêché de danser. Peut-être même que c'est cela qui l'a fait danser. Genre sagesse tirée de Sénèque (« La vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe, c'est d'apprendre à danser sous la pluie »).

Géographie du vide ou l'art de ne pas être là où on était attendu. L'art d'envoyer des pieds-de-nez, quand ce ne sont pas des doigts d'honneur, au déjà-vu. L'art de lui dire « je t'emmerde », mais avec une somptueuse élégance. Géographie du vide ou l'audace poussée à l'extrême (et notre chanteur a 73 ans, je le répète !).

Septembre 1992, octobre 2021 : à presque trente ans de distance, le même uppercut envoyé dans la face. Et vous savez quoi ? Je tendrais bien l'autre joue, manière de dire que j'en redemande !

13/10/2021

Il se fait tard, mais j'ai encore envie de parler de Géographie du vide !

"Combien de jours encore et combien de tunnels

avant de chevaucher les années sans lumière

avant d'effeuiller l'ombre et le vide éternel

délivrés à jamais du poids de l'univers". Hubert-Félix THIÉFAINE

 

Lorsque je découvris Thiéfaine, il y a 29 ans déjà (bon sang, je m'en souviens pourtant comme si c'était hier – ça y est, voilà la phrase typique des vieux...), je fus submergée par une avalanche d'émotions diverses et variées. Dans certaines chansons, je trouvais une profonde déréliction qui ressemblait à celle qui me visitait régulièrement alors. Dans d'autres, je me prenais en pleine face une ironie mordante qui n'était pas pour me déplaire. J'adorais le côté inattendu de certains vers (cela allait de « tu as la splendeur d'un enterrement de première classe » à « ce soir je sais que Dieu est un fox à poil dur », en passant par « les quais seront encombrés de pendus » ou bien encore « je demanderai ta main pour la couper »). C'était, il faut bien le dire, du jamais vu, du jamais entendu nulle part ailleurs. De quoi me chambouler profondément. Pour la vie, même. Mais ça, je ne le savais pas encore...

J'aimai d'emblée les collisions inattendues entre certains mots qui semblaient devoir à tout jamais s'exclure. Mais non, ils devenaient soudain d'évidentes épousailles parce qu'un chanteur habile et audacieux avait su les faire se télescoper sauvagement !

Vingt-neuf ans et un mois plus tard, je découvre le 18ème album d'HFT. Le jour où il arrive dans ma boîte à lettres (je devrais dire à factures car plus personne n'écrit de lettres aujourd'hui et le courrier se résume à ce que nous envoient le Trésor Public et quelques autres acharnés des échéances à honorer), je l'ouvre avec une certaine émotion et même une légère appréhension. C'est toujours comme ça, les rendez-vous d'amour. On ne sait jamais à l'avance si cela va le faire ou pas. Quelques semaines plus tôt, j'ai entendu La fin du roman, et je n'ai pas vraiment accroché, alors je me demande de quoi ce nouvel album sera fait et si la magie va opérer comme tant de fois.

Première écoute déroutante. Je ne saurais dire si j'aime. Ce qui est certain, c'est que je suis surprise. Bousculée, même. Il faut dire que Géographie du vide renferme des choses inattendues. Notamment cette prière ébouriffée sur un rythme qui frôle la transe : « Seigneur fou des bacchanales, ne me délivrez pas du mal ». Mais pas que. La première idée qui me vient, en découvrant l'album, c'est « oxymore musical ». Thiéfaine et les musiciens avec lesquels il a travaillé font se rencontrer des univers qui auraient pu rester à tout jamais parallèles. L'idiot qu'on a toujours été en est peut-être le meilleur exemple. On lit le texte et l'on pourrait s'attendre à une musique type Annihilation ou En remontant le fleuve. Eh bien non, ce sera une « fresque musicale » (l'expression est de Thiéfaine) d'une ampleur vertigineuse. À un moment, on est presque dans le cantique. C'est une espèce de folie qui nous emporte dans toutes les ambiances possibles et imaginables (et même les inimaginables, on y a droit aussi : bingo !). Moi, ça m'évoque une espèce de toccata 2021 en folie ! Ou, dans un autre genre, les auto-tamponneuses à la fête foraine, quand elles vous foncent dessus tous azimuts et que vous ne pouvez qu'attendre le prochain choc qui vous dévissera la tête !

Du soleil dans ma rue ouvre le bal, avec son ironie tranchante comme un silex. Comment ai-je pu, il y a quelques mois, penser une seule seconde qu'il s'agissait là de premier degré ? Évidemment qu'on est dans la farce. Le truc s'annonce comme une romance et finit en charpie. « Faisons semblant d'être amoureux », c'est d'un triste : ça veut dire qu'on ne l'est pas... Alors la musiquette enjouée derrière, c'est du pipeau, bien sûr. Une manière de nous faire croire que, alors que non, pas du tout. Je note également la petite facétie qui fait chanter aux chœurs « Atmosphère » sur le même ton qu'Arletty. D'ailleurs, si on veut parler de facéties, eh bien, il y en a un peu partout dans l'album. On pourrait s'amuser à en faire le « recensement ». Si vous en constatez d'autres, n'hésitez pas à les mentionner. J'en ai relevé plusieurs, mais elles ne me reviennent plus, à cause de l'heure tardive.

Mais qu'on n'aille pas croire que tout se résume à un truc du style « farces et attrapes à tous les étages ». Non, ce serait trop simple. Bien que Thiéfaine se dise volontiers plus heureux aujourd'hui qu'il y a quelques années, on perçoit quand même encore, dans de nombreux textes, le « pantin déglingué » qui « traîne une vieille caisse marquée fragile ». Reykjavik, à ce propos, me bouleverse. J'y vois la complainte d'un homme qui ne sait pas bien où est sa place dans ce monde, ici ou ailleurs, c'est flou, brouillé, indétectable. Et me vient à l'esprit cette expression allemande que j'ai si souvent employée pour moi-même : « fehl am Platz ». C'est quand on ne se sent pas à sa place là où l'on est, pas là où on devrait être. Se sentir « fehl am Platz », pour moi, c'est boire jusqu'à la lie un sentiment d'étrangeté...

Reykjavik, donc, me bouleverse, mais aussi Vers la folie et Combien de jours encore. Voilà deux chansons que je rapprocherais de Petit matin : on les écoute à la fois avec délice et effroi. Elles sont d'une indicible beauté, mais elles mettent un peu mal à l'aise. C'est qu'on ne voudrait pas non plus se repaître du mal-être qui les a fait naître, n'est-ce pas...

Il y aurait tant à dire encore, mais il se fait réellement tard et je suis fatiguée ! Je voudrais bien trouver des mots corrects pour conclure, mais vers lesquels aller ? Je ne sais pas. Peut-être dire, simplement, que cet album m'enchante. Deux mots pour le caractériser ? Audace et insoumission. Voilà Thiéfaine sur un chemin où on ne l'attendait pas. Et il ne nous dit même pas « qui m'aime me suive », parce que je crois qu'il n'en a rien à battre, il est au-dessus de tout ça. Il a fait ce qui lui a plu et si ce n'est pas du goût de tous, rien à cirer.

Oser se réinventer à 73 ans, prendre, une fois encore, un virage en épingle à cheveux et foncer obstinément, j'y vois même plus que de l'audace et de l'insoumission, j'y vois une certaine forme de courage ! Alors je dis « chapeau bas » !