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01/11/2020

De la poésie jusqu'au bout des doigts, ou plutôt des ailes !

De la poésie jusqu'au bout des doigts, ou plutôt des ailes : un texte d'Isabelle. 

 

Au début je n'aimais pas trop, mais Thiéfaine faisait rire aux éclats un de mes amis poitevin. L'histoire du séminariste à motocyclette, il adorait ! Nous participions alors à un chantier de jeunes, du côté de Besançon, et sous le soleil de juillet, nous transpirions à grosses gouttes (Joëlle et Christian, si vous passez par là … on ne sait jamais). Hubert commençait à faire parler de lui dans la région. Je découvrais que ça sonnait vraiment juste. Il y avait des défis à relever et pas des moindres ! J'écoutais Ad orgasmum aeternum en pleurant. C'est sûr, j'avais raté mon orientation, j'aurais dû être barmaid plutôt qu'assistante sociale !

Les années passées, j'arrêtais de fumer, mais de mon vol plané, je décidais de ne jamais atterrir. Depuis Tout corps vivant branché sur le secteur, il ne manque pas un seul laser à ma discothèque, de quoi apporter ma contribution à la retraite du chanteur. Déniché par un dimanche chanceux, un magnifique coffret répondant au doux nom de Séquelles est venu enrichir ma caverne d'Ali Baba. L'agence des amants de madame Müller dans sa version live en 14 minutes... C'est vrai ça, monsieur le commissaire, qui n'a pas sa névrose ?

Sous l'effigie bienveillante du corbeau, la tournée Homo Plebis Ultimae Tour est passée par La Commanderie. Le 5 mai 2012, la salle s'est remplie d'adolescents de tous les âges. Dans une lumière bleutée évoquant les mystères de la nuit ou le fond de l'océan, l'enfant de la cité a fait une entrée magistrale, saluée par les applaudissements, les sifflements du vent à 11500 mètres, les déchaînements et les cris de joie. Je me suis sentie gonflée à bloc ! Annihilation résonnait de façon très particulière. Dans cette salle, quelques années auparavant, Hubert fut l'invité surprise de son ami Yves Jamait. Le 5 mai, le public s'appelait « Jura Nord ». Dans un programme de deux heures, c'est la carrière et les albums du chanteur qui ont défilé, en même temps que quelques tranches de ma vie et de ses variations. Il y a de l'intemporalité ou de l'uchronie dans les chansons de Thiéfaine, il n'y a pas d'âge pour les écouter et d'ailleurs je n'ai pas d'âge. J'aurais bien aimé me hisser sur de solides épaules et m'élever au-dessus de toutes les têtes folles qui se balançaient devant moi. Alors j'ai détourné le regard, l'ombre des mains de l'homme-corbeau dansait sur le mur. De la poésie, jusqu'au bout des doigts !

Depuis ce jour, je ne regarde plus de la même façon les corneilles se poser sur ma route. J'éprouve même de l'affection pour elles. À quoi ça tient !

30/10/2020

Comme un Dom Pé 67 ou quelque chose dans le genre...

"J'arrive de si loin

Que ma présence me pèse". Paul VALET

 

Allez, ce soir, j'ai eu envie de me livrer moi aussi au petit "exercice" que j'avais proposé sur ce blog ! Je sais bien que le Cabaret a recueilli plus d'une fois mes petites expériences thiéfainiennes, des premières aux plus récentes, mais bon, mais bon... Vos textes ont ranimé un peu de flamme en moi, alors voilà, c'est tout chaud, c'est pour vous, en attendant vos textes (on m'en a promis quelques-uns encore) :

Septembre 1992. Il y a un type, dont j'ignore à peu près tout, qui vient de chambouler ma petite vie. Quelques mots de lui dans une R18 (« Tu voudrais qu'il y ait des ascenseurs au fond des précipices ») ont suffi à me faire succomber à ses blessures. Et voilà, choc frontal avec délicieux dommages collatéraux et même plus encore car affinités maximales ! Ce n'est pas trouver chaussure à son pied, c'est mieux : c'est trouver univers à son âme ! Je suis encore à l'âge de tous les extrêmes. Les précipices, ça me connaît. Les ascenseurs, un peu moins. C'est l'âge où l'on croit, quand on trébuche, qu'on ne se relèvera jamais. On aime et on croit que c'est la dernière fois. On désespère et on croit qu'on est le seul à être engrillagé ainsi dans le désespoir. On pense que nul ne sait pourquoi on en est là, ni à quel point on en est là, et pas ailleurs. Et donc, Hubert arrive dans ma vie jusque là un peu empotée, et je sais soudain que lui, il sait. S'il parle si bien de l'envie de s'engouffrer dans un ascenseur quand on est au fond du précipice, c'est qu'il n'a pas fait qu'effleurer les abîmes, c'est qu'il a dû s'emplafonner dedans, le cœur avec. Me voilà rassurée : je ne suis plus seule.

En deux temps trois mouvements, il me faut tous les albums de monsieur Hubert-Félix Thiéfaine. HFT en version raccourcie. Rien que le nom : Hubert-Félix Thiéfaine, ça en jette, ça claque ! Tout comme la version raccourcie, d'ailleurs ! Je suis très fière, soudain, d'écouter un chanteur qui s'appelle comme ça. J'en parle à mes camarades de fac. Très peu connaissent. Certains ont déjà vaguement entendu, lors de soirées feu de camp, La fille du coupeur de joints. « Ah oui, me disent-ils, t'écoutes ça, toi ? ». Quand je leur réponds qu'il faut aller chercher un peu plus loin, qu'HFT ce n'est pas seulement La fille du coupeur de joints, mais des références à tout-va, rares sont ceux qui veulent en savoir davantage. Beaucoup se contentent de montrer leur étonnement. Certains, y mettant un peu plus de bonne volonté que les autres, me réclament un CD. Souvent pour me le rendre le lendemain, ornant le geste d'un commentaire qui me fait comprendre que ce n'est pas la peine d'insister : « Ouah, quand même, le mec est bien barré. Et c'est d'un glauque ! Je ne pourrais pas écouter ça, sinon c'est la pendaison assurée ». C'est marrant parce que je ne ressens pas du tout la même chose. Thiéfaine agit sur moi, déjà à ce moment-là, comme un catalyseur bienfaisant. Quand il évoque son manque d'appétit (« ça fait bientôt deux mille ans que j'ai plus faim »), je comprends manque d'entrain pour la vie, et cela m'aide à mieux digérer le mien, de manque d'entrain. Quand il se dit « bloqué sur une voie de garage », je vois là la parfaite définition de tout destin humain. Et cela me rend tout destin humain plus supportable. C'est un fait : dès le début, les chansons d'HFT se mettent à cristalliser tout ce qu'il y a en moi de révolte et d'indigestion. J'ai trouvé un frangin et je n'en reviens pas. Pendant plusieurs mois, je n'écoute que lui. Je ne sais pas à quoi il ressemble. J'ai essayé, à l'aide des différentes pochettes qui accompagnent les CD et/ou les cassettes que j'ai en ma possession (eh oui, je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître), de recomposer son visage, de bric et de broc. L'image restera longtemps floue. Ce n'est qu'en 1995, en le voyant sur scène pour la première fois, que je saurai réellement à quoi ressemble l'énigmatique HFT. Eh non, quand j'avais vingt ans, pas moyen de googliser qui que ce soit. C'eût été anachronique. Je sais bien qu'Hubert a souvent été en avance sur son temps, mais de là à montrer sa bobine sur une toile qui n'avait pas encore pris l'ampleur que nous lui connaissons aujourd'hui, non, tout de même !

Bref... Je n'écoute que lui, donc, pendant de longs mois. Traîtresse absolue, j'ai presque renié Gainsbourg et Renaud, les trouvant un peu fades tout à coup (pardon). Ce Thiéfaine, puisque pas grand-monde ne le connaît, puisque pas grand-monde ne se colle à son univers de poésie glacée, il devient mon petit trésor rien qu'à moi. Je ne le partage pas beaucoup. Cela viendra plus tard (et encore, rarement, et plutôt sous la contrainte). Ma chambre se trouve juste à côté de celle de mes parents. Quand le poste s'emballe et se met à hurler « retour aux joints et à la bière, désertion du rayon képis », je baisse consciencieusement le son, en brave fille bien éduquée. Pas heurter papa, pas froisser maman. À cette dernière, plus tard, pour qu'elle m'emmène sans traîner la savate à mon premier concert de Thiéfaine, je vendrai ma petite came proprement, insistant sur le côté hautement littéraire des textes. Côté qui, elle me le confiera après ledit concert, ne la frappe pas outre mesure ce soir-là ! En revanche, les dingues et les paumés qu'on voit s'écrouler dans tous les coins (et tu me demandes s'ils ont bien pris leur dose), ça, ça la frappe, et copieusement. La fumette tous azimuts aussi. Hölderlin, Baudelaire et Rimbaud, nettement moins. En plus, ce soir-là, ça me revient maintenant, Thiéfaine s'amuse à se moquer d'Alain Barrière (gentiment, mais tout de même). Je n'ose regarder ma mère, elle qui adore Alain Barrière. Oui ben, c'est trop tard, maintenant, on y est, on y reste. Nous rentrons de là le cerveau embrumé. Moi je suis sur un petit nuage, ma mère un peu moins. À tout moment, durant le concert, j'ai cru qu'elle allait s'étouffer (au propre comme au figuré : elle était asthmatique), mais non, elle avait le cuir solide. Elle n'a cependant jamais demandé à m'accompagner à un autre concert de Thiéfaine. De toute façon, c'est mieux ainsi : je n'aime pas partager tonton Hub. Quand je l'écoute, c'est seule, de préférence dans ma voiture. Il faut dire que ses chansons déclenchent tant d'émotions en moi qu'être observée dans ces moments-là me mettrait fichtrement mal à l'aise. Je le garde jalousement pour ma petite pomme, comme un Dom Pé 67 ou quelque chose dans le genre...

 

27/10/2020

Un texte de CélineCapucine

Bien que tardive (j'ai 52 ans), ma rencontre avec l'œuvre de Thiéfaine a quelque chose d'évident. Et durant l'année qui suivit sa découverte, j'ai dû faire le deuil de la longue période durant laquelle j'étais passée à côté. En découvrant ou redécouvrant Confessions d'un never been j'étais pourtant étrangement persuadée de la connaître depuis l'enfance, et je me souviens que l'humour très noir de Dies olé sparadrap joey m'avait fait beaucoup rire.

La chanson française m'a toujours accompagnée. Jusqu'à ce printemps 2015 où, écoutant distraitement France Inter à ma table de travail, j'ai été saisie par le « nouveau » Thiéfaine : précisément, le morceau Stratégie de l'Inespoir. La musique et le texte, mélancoliques et puissants, la voix, que j'ai d'abord confondue avec celle de Manset. Intriguée, j'ai poursuivi la découverte sur You Tube, d'abord subjuguée par Alligators 427 puis égrenant les perles du répertoire, avec à chaque fois la même stupéfaction.

J'ai ensuite remonté le fil, en écoute exclusive. Le « choc » était pour moi comparable à celui ressenti pour la danse africaine, que j'ai pratiquée : peut-être le côté pulsionnel, l'énergie fabuleuse qui se dégage des chansons. J'étais bousculée par la densité de ce que je recevais. Par les mots crus, impudiques, triviaux aussi parfois. Au point de devoir couper le son durant un moment avant d'y revenir, comme sur Diogène série 87, Simple exercice de provocation et Garbo XW Machine (que toutes les trois j'adore !).

Les chansons de Thiéfaine me renvoient certainement à ma propre mélancolie. Et puis je suis captivée par les histoires, les mots, le style fait d'oxymores et d'allitérations, la poésie, la sensualité : Thiéfaine parle très bien des corps et ses chansons d'amour ou « de tendresse » sont parmi les plus belles du répertoire français (Trois poèmes pour Annabel Lee, Exit to chatagoune-goune, Casino, sexe et frenchitude, Camélia huile sur toile...). J'aime aussi ce qui rend son œuvre forte et accessible malgré sa noirceur : l'humour et la dérision. Je ris très souvent en l'écoutant !

Dès le départ, j'ai été sensible à « l'aspect charnel » des textes, à la « consistance » des mots « en bouche » et à leur mise en valeur par le style rock. A l'interprétation magistrale. J'éprouve les mêmes émotions à l'écoute des chansons de Thiéfaine qu'à la lecture des poèmes d'Aimé Césaire, un de mes auteurs favoris : il y a dans son écriture organique la même pulsion de vie. Côté chanson anglo-saxonne, c'est chez Björk que je le retrouve...

Je suis bien entendu intéressée par les références à l'étymologie et ses thèmes de prédilection : la route, le mouvement de manière générale, le thème de l'androgynie/de l'ambiguïté, la notion de citoyen cosmique (des tachyons aux galaxies), la large vision de l'espace-temps qu'il nous offre (des ptérodactyles aux droïdes).

La hauteur de vue de Thiéfaine, ajoutée aux multiples références des textes, donne du sens au divertissement qu'est la chanson et je trouve ça absolument réjouissant ! En tant qu'artiste populaire, son positionnement et son parcours sont, me semble-t-il, exemplaires : il est selon moi, loin des circuits médiatiques, un modèle de démocratisation (de médiation) de la culture.

Mes albums préférés : Scandale Mélancolique, Défloration 13 (j'adore l'atmosphère du CD Bataclan 2002), Suppléments de Mensonge et Stratégie de l'Inespoir. Mais je perçois surtout son travail comme un tout cohérent, avec des sommets dans chaque album.

L’œuvre de Thiéfaine m'accompagnera toujours. Je tente de la partager dans mon cercle familial (mes enfants connaissent un certain nombre de ses titres) mais ça n'est pas toujours facile. Au-delà, je n'en parle pas trop, car Thiéfaine reste un sujet... sensible.

16/10/2020

"A l'heure où les sirènes traversent nos silences", un texte de Bételgeuse.

Aujourd'hui, je vous invite à lire le très beau texte de Bételgeuse. Ce serait chouette que d'autres visiteurs de ce blog se livrent au même "exercice" ! Il n'est pas trop tard, à vos plumes ! 

 

"À l'heure où les sirènes traversent nos silences"

 

Quand l'OVNI Thiéfaine se posa dans mon jardin, j'avais 15 ans et mal partout. On me mit dans la main une cassette enregistrée avec ces mots écrits au feutre : Thiéfaine Dernières balises avant mutation. Je restais pensive devant cette suite de mots me demandant presque s'il ne s'agissait pas d'un code secret pour initiés. La première écoute me laissa perplexe. J'avais un peu de mal à comprendre les textes dont je trouvais qu'ils avaient un côté sombre, étrange avec des relents d'interdits. J'avais du mal à vraiment apprécier mais je ne détestais pas. Ça m'interpellait. Ça m'appelait même.

 

Alors j'écoutais encore et, de fil en aiguille, je me faufilais dans cet univers curieux, dans cette ambiance insolite pour finalement me perdre dans ce labyrinthe bien singulier (aux couleurs d'arc- en-ciel). Ces textes me procuraient une émotion, un ressenti, une agitation interne qui soudain me réveillaient, me sortaient de mon vide sidéral et me faisaient exister. Ce mec disait des trucs qui me parlaient. Et au fil des écoutes, ses chansons devenaient plus limpides.

 

Depuis, Hubert ne m'a plus quittée et m'a toujours accompagnée.

 

Hubert c'est jamais le même gars, il est imprévisible. Tantôt c'est la noirceur, tantôt le délire joyeux, tantôt le sérieux quasi dramatique. C'est jamais le même Hubert que l'on rencontre dans ses chansons. Ça l'a toujours été et ça l'est tout encore. Et c'est ça qui est bien parce qu'on peut puiser, au fil de notre humeur, la chanson à écouter.

Et puis avec Hubert, Eros n'est jamais loin. Il a quand même écrit des sommets de poésie pour parler de l'amour. Et sa façon de parler de la femme... tout en finesse et élégance. Un texte en particulier ? Les jardins sauvages. Quel délice !

 

Cela fait 36 ans qu'il m'accompagne bien qu'il y eût des périodes où je l'ai moins écouté mais il n'était jamais bien loin. Je travaille en musique mais jamais avec Hubert. Hubert je l'écoute dans l'intimité, au casque, sans le partager. Je l'écoute dans ma voiture aussi. D'ailleurs je n'écoute quasiment que lui en voiture si bien que quand mon fils était petit, il avait droit à Thiéfaine dans son siège auto ! Il adorait "la chanson du robot" (Le chaos de la philosophie ou La philosophie du chaos... je sais jamais) qu'il fallait écouter en boucle !

 

Je me rends compte qu'Hubert est souvent présent dans mon quotidien même quand je ne l'écoute pas. C'est par exemple le début d'une phrase prononcée par quelqu'un, ou juste un mot, correspondant à une expression d'une chanson d’Hubert et que je vais terminer soit intérieurement (si le contexte ne s'y prête pas), soit haut et fort quitte à laisser mon interlocuteur perplexe (voire inquiet...).

 

Le 13 novembre 2015 au soir j'étais avec Hubert en concert à Lyon pendant que l'horreur se jouait au Bataclan (entre autres). Quelques heures après le concert quand j'eus enfin compris tout ce qui s'était passé, je réalisais soudain que ça aurait pu être là, à Lyon, avec Hubert...

 

Depuis quelque temps, je redécouvre les textes de Thiéfaine grâce aux travaux de Françoise Salvan Renucci. Ça n’enlève ni ne rajoute quoi que se soit au plaisir d’écouter Hubert. C'est un autre regard, une autre perception.

 

Actuellement il y a un petit gars qui par certains aspects me fait penser à Hubert. Il s’agit d’Eddy De Pretto. Il y a quelque chose de Thiéfaine je trouve dans ses textes, profonds et travaillés.

 

Nous sommes sacrément chanceux d’écouter, d’apprécier, d’échanger sur cette sommité artistique qu’est Thiéfaine et de pouvoir également le voir à l’œuvre, en vrai, en live. Nous sommes chanceux d’être ses contemporains et d’avoir pleinement conscience de la profondeur de son œuvre et des bienfaits collatéraux qu’elle produit en chacun de nous.

 

« Il nous restera ça au moins de romantique ».

 

Bételgeuse

 

04/10/2020

Des adieux...

"Vers quoi tendre, à qui s'adresser et quelle direction prendre depuis le milieu de rien ?" Anne PAULY

 

Quelques jours après avoir lu et publié le texte de Seb, j'en ai reçu un de Bételgeuse. Très beau et très émouvant aussi. Je le mettrai ici bientôt. Mais, avant cela, j'aimerais vous livrer quelques pensées qui me sont venues le samedi 26 septembre, au lendemain de la mort de mon père tant aimé... J'espère que vous ne m'en voudrez pas pour ce moment d'impudeur. Il m'est nécessaire.

 

Ce matin, je me suis réveillée dans un monde où tu n'étais plus. Toi qui répondais toujours au moindre de mes appels, c'est un bien triste faux bond que tu me fais là. Sensation étrange d'un vide immense en moi et autour de moi. La même que celle que j'ai éprouvée durant toute cette semaine et qui m'annonçait, j'en étais sûre, ton départ. Tu m'as légué, entre autres choses, ce truc infernal qui consiste à avoir régulièrement des pressentiments inattendus, la plupart du temps mauvais. Je dis « infernal » car c'est un don sinistre dont je me passerais bien.

Bref... Je pense à toi et à ces quinze derniers jours. Tu as livré tes ultimes batailles avec le même courage que celui que tu avais mis dans toutes les autres. Une infirmière passait et te disait  « On va encore vous faire un examen, monsieur », tu répondais : « Faites ». Ce « faites » était une façon de dire que tu t'en remettais au destin. Comme tu l'as toujours fait. Lundi, sur ton lit d'hôpital, tu m'as dit : « Ce qui est est ». Tu avais comme ça des formules dont j'avais fini par faire des mantras : « La reconnaissance, c'est un salaire », « Il y a une justice immanente », « La vie se charge de remettre les choses à leur place ». Pour chaque problème, tu avais une solution, et je te confiais tous mes soucis parce que d'emblée, je savais que tu m'aiderais à y voir plus clair dans le chaos. J'aimais cette manière que tu avais d'entrevoir toujours une lueur d'espoir là où, sans toi, je n'aurais perçu que ténèbres. Durant toute ta vie, tu fis preuve d'une combativité dont j'aimerais qu'elle me serve de modèle. Toi le petit gamin issu d'un milieu défavorisé, tu n'eus, dès ton plus jeune âge, qu'une idée en tête : prendre l'ascenseur social et n'en descendre qu'une fois arrivé là où tu avais décidé d'arriver. C'est ainsi qu'avec ta volonté de fer, de militaire dans l'armée de l'air, tu devins ingénieur en maintenance médicale. Dans une entreprise allemande. Ce qui devait mettre une empreinte dans mon destin. Combien de fois sommes-nous allés en Allemagne ensemble ! Je t'accompagnais quand tu partais en stage en Bavière. Là-bas, nous nous amusions à nous défier : « Tu connais ce mot-là ? Non ? Ben moi, si ». Les villes que nous avons visitées ensemble garderont à jamais une saveur de plus que toutes les autres : Erlangen, Bamberg, Nürnberg, Würzburg. J'ai toujours admiré ton parcours. Il a été (et restera) ma boussole en ce monde qui me laisse si souvent déboussolée, justement.
Quand j'étais triste, tu me disais, un peu désemparé : « Ma grande, faut pas te mettre dans des états pareils ». Tu me l'as encore dit samedi dernier, lorsque les pompiers sont venus te chercher dans cet Ehpad qui devait signer, théoriquement, le début d'une nouvelle vie pour toi, et dans lequel tu seras resté si peu de jours. Avant de quitter ta chambre, tu m'as dit aussi : « Écoute, je ne vais pas si mal que ça. Et puis je suis en vie ». Une semaine plus tard, tu ne l'es plus, en vie. Le temps qu'il fait en ce 26 septembre est à l'image de ce que je ressens en moi : une tempête fait rage et anéantit l'été. Tu disais aussi : « Il faut continuer, quoi qu'il arrive ». Ce « quoi qu'il arrive » te définissait pleinement. De tous les événements fâcheux qui me plongeaient dans la colère et la révolte (par exemple la mort prématurée de celle qui fut ton épouse et ma mère), tu disais : « On ne refera pas le film ». Tu étais un véritable sage, en fait. De ceux qui acceptent les choses telles qu'elles se présentent et qui s'y adaptent parce que « c'est ainsi, c'est la vie, et il ne faut pas se poser trop de questions ».

Papa, aujourd'hui, je te supplie de m'insuffler cette force qui était la tienne. Il manque désormais deux remparts dans ma vie. Aide-moi, s'il te plaît, à ouvrir les yeux sur ceux qu'il me reste. Et puis, à l'occasion, si tu peux, « adresse-moi », comme chante Alex Beaupain, « un signe que je te manque aussi »...

 

10/09/2020

Il était une voix... (un texte de Seb)

Ce soir, premier texte d'une série que j'espère longue. Cependant, comme cela ne se bouscule pas au portillon, j'ai des doutes. Vous savez, en août, je vous avais demandé si vous étiez d'accord pour parler ici de votre "thiéfainite", aiguë ou pas. Seb s'est proposé et m'a envoyé un texte aujourd'hui. Je vous laisse le découvrir. 

 

 

Il était une voix…

 

Planète Finistère. Été 89. 16 ans.

Petit hardos aux jean’s moulants (frôlant chaque jour la mort par strangulation), j’évolue dans un univers peuplé de guitares saturées et de cheveux longs. Déjà, de fait, en retrait de la masse bêlante…

C’est les vacances. Mon pote Eric vient me rejoindre pour quelques jours. Avant cela, il était en camp de vacances (Stalag #?). Dans son bagage, une K7. Noire, anonyme..

Anonymat qui participera de la magie à venir. Pas de photos, pas d’influence visuelle. Du son et des mots. De drôles de mots. Et une ambiance…

Allez… >> PLAY >> EN CONCERT.VOL.1 >>

Et là, dans la chaleur de Breizh, le charme opère :

Des gens qui sifflent, qui gueulent (« hé, asseyez-vous devant ! »), un orgue fiévreux, la batterie arrive, on applaudit, puis c’est la basse qui nous guide vers les dingues et les paumés, mélopée égrenée d’une voix d’outre-tombe… Ta voix. Le sabbat débute.

Défileront alligators immatriculés, pauvre petite fille et autres putes infirmières… Des mots que je comprends sans toutefois… comprendre. Qu’importe : j’accroche. Je connais ton monde. Il est dans mes gènes. Nous sommes programmés pour nous rencontrer. Nos synapses sympathisent.

 

Ce que je ne savais pas encore, c’est que tu serais la bande-son de ma vie, me suivant des gouffres amers aux pics ensoleillés.

Longtemps, tu n’auras pas de visage. Tes textes, par moi, approximativement compris. Il faudra l’achat d’un premier album (Dernières balises…) pour identifier l’ovni. Et encore !

Voilà, rétrospectivement, l’idée que je me fais de notre première rencontre. Idéalisée, fantasmée, certes : la K7 était-elle chargée correctement ? Face A engagée dans la chambre ? Les dingues et les paumés, dans le canon ? La scène se perd dans les années.

 

Quoi qu’il en soit, plus de 30 ans ont passé et ce live a toujours, sur moi, un effet particulier. Comme j’aurais voulu y assister ! Il est, à mon sens, fondateur du Thiéfaine post-folk (extrait de mes directives de fin de vie, Chapitre 27, alinéa VI : « En cas de fin du monde, merci de diffuser le final d’Alligator 427 - En concert, vol.1 - en synchro avec le flash irradiant»).

 

Mais, un autre album me tient lieu de madeleine imbibée : Alambic Sortie Sud et son ambiance « néon-périph’ ». De mon Walkman jusqu’à l’iPod, des banlieues traversées clandestinement aux trottoirs luisants de la ville, combien de fois ai-je emprunté la Nyctalopus Airline ?

Cette fois, la pochette a tenu lieu de support à mes songes. Encore aujourd’hui, le 33 tours encadré veille sur mes nuits. Hypnose sonore autant que visuelle.

Présentée telle quelle, notre relation peut sembler idyllique et sans failles. La réalité diffère peut-être. Je ne t’ai pas été toujours fidèle. J’avoue, il y a des périodes durant lesquelles, j’étais presque clean. Sans pour autant décrocher totalement. Mais, pas longtemps, c’est vrai. Et qu’elles qu’aient été mes infidélités, mon penchant pour toi était toujours là, en filigrane. Avec un goût de reviens-y. Il y avait toujours une 113ème cigarette…

 

Jusqu’à ce soir, où tous les éléments étaient de nouveau réunis : Planètes bien alignées, bien rangées comme il faut. Etat d’esprit en mode Mélancolie numéro 6. Automne. Nuit. Reflet des feux sur les pavés. Passé dans le dos. Dragons domptés. Âme rincée, lavée, décapée. Je te retrouvais…

 

Puis, agoraphobie en sourdine, j’accompagnai mon pote Sylvain en concert : la claque ! Je connaissais les gestes, la liturgie, les psaumes ! Depuis, chaque fois, c’est à genoux que je me traîne pour communier avec les ombres (qu’en sera-t-il désormais dans ce « monde d’après » ?).

 

Alors, est-ce que je te prête ?
Mmmm… Ben…Disons que Loreleï Sébasto Cha échaudée craint l’eau froide…

Au début, au bahut, oui. Nous étions quelques-uns à nous passer le relais. Formant ainsi un clan d’initiés. Puis, les années passant, les rangs se clairsemèrent. Nombreux, ceux qui tombèrent au champ de normalitude.

Mais je me souviens de chaque passeur croisé sur la route. Ce couple de vieux (« au moins 30 piges ! »), rencontrés grâce à toi. Cette fille, dans un bar, qui vantait « la fille…» à la patronne, ce voisin qui faisait péter le son dans la cour de l’immeuble… Et bien entendu, tous ceux qui m’ont glissé quelques cassettes dans l’magnéto !

Puis, après quelques remarques sarcastiques, dédaigneuses, hargneuses voire haineuses (« Ah oui, la fille du…, t’écoutes ça, je vois… »), et n’ayant pas la parade à ce genre de répliques, c’est « vivons heureux, vivons cachés ». Finalement avec toi, c’est tout blanc, tout noir… ou tout gris ! On t’aime, on te déteste, ou on ignore ton existence.
Mais, de ci de là, il y a toujours quelques surprises (mes cousins, des collègues te citant – Maison Borniol !-,…).
Même avec mes amis proches, et fans (ou fans et proches ?), je préfère une écoute en solo (ma compagne seule « profitant » de mes vocalises). Sauf aux concerts, ça va de soi…

 

Quant à ce que tu m’as apporté ?
Une présence, du réconfort. La force d’affronter l’absurde. D’accepter d’être bancal, parfois. Ah, et bien sûr, Léo Ferré !! Comment l’occulter ? Merci…

 

Peut-être aussi m’as-tu appris la tolérance ? Je ne juge pas (plus) le fan de Michaël Jackson, Claude François, ou Carlos. Chacun sa came, chacun sa religion…

Voilà, j’arrête car je n’ai plus de mots assez durs…
Si ! Juste te dire que tu as l’âge de mon père mais que je te considère comme mon frère…

Allez… >> PLAY >> EN CONCERT.VOL.1 >>

 

19/08/2020

De souvenirs et d'espérance...

"Il y a tout l'être humain à fouiller. C'est une histoire de bûcheron. L'arbre est assez énorme pour qu'on ne passe pas son temps à vérifier la hache". Françoise SAGAN

 

Chers amis, nous voilà, je crois, tous au même point : réduits à vivre de souvenirs et d'espérance. Les souvenirs, heureusement, il y en a légion. Il suffit de regarder le DVD d'une tournée ou d'une autre pour qu'ils affluent en grand nombre et en foule anarchique comme il se doit. Et voilà qu'on se revoit dans un train pour Paris, capitale vers laquelle convergeaient alors mille et une ardeurs venues de tous les coins possibles et imaginables de France (même de Paris, d'ailleurs). Comme un seul homme, nous avions répondu présents à un appel attendu avec impatience, et entendu avec joie ! Je me revois dans un TGV bruyant, cherchant à fixer mon attention sur un paysage qui se dérobait sans cesse. Le cœur déjà habillé d'une dimension dépassant largement le quotidien visqueux, baveux, bavard. D'une dimension dont j'aurais du mal à me remettre une fois rendue à ce même quotidien. Toujours cette cruelle redescente dont le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle n'est jamais climatisée, mais froide comme la camarde... Aller à un concert d'Hubert, c'est, d'une certaine manière, ne plus être de ce monde, lui échapper superbement en lui faisant, à l'entrée de la salle, une grimace effrontée ! Que l'on ait vingt ans ou trente de plus, c'est la même jeunesse sans rides qui nous porte dans ces moments-là : nous voici sublimes, comme rarement. C'est l'effet magique du rock'n'roll. C'est l'effet magique d'Hubert. La sortie est moins drôle. C'est prendre l'escalier de service après avoir flambé sous la lumineuse porte de l'entrée des artistes. C'est dire au revoir à contrecœur, sans savoir vraiment si l'au revoir est de mise, plus que l'adieu. Bref... Ensuite, il faut se nourrir de ces souvenirs-là pour que la trivialité de l'existence ne nous submerge pas totalement comme des rats morts.

Et puis, il y a l'espérance, celle dont la petite lumière ne s'éteint jamais complètement en nous : espérance d'un nouvel album, espérance d'une nouvelle tournée. Comment sera-t-il donc, cet album de l'après coronavirus ? Comment sera-t-elle donc, cette tournée ? Et dans combien de temps sera-t-elle possible ? Devrons-nous ajouter un masque et du gel hydroalcoolique à notre « panoplie de pantins déglingués » et compter soigneusement un mètre de distance entre notre ardeur et celle du voisin ? C'est la grande inconnue. Thiéfaine nous a habitués au mystère, le coronavirus a remis une couche là-dessus. On ne sait pas, on ne sait rien. C'est le propre de l'homme, me direz-vous. Oui, mais là c'est pire quand même. Et puis, pour ma part, je ne regarde plus les choses de la même manière. Je ne sais pas, je ne sais rien, mais ce que je sais néanmoins n'est pas brillant. Je n'avais pas beaucoup d'illusions sur l'espèce humaine, mais là je crois que j'ai trop de doigts pour les compter encore. Ce qu'il convient d'appeler désormais la crise du coronavirus nous aura appris qu'une vie de vieux c'est menu fretin aux yeux de bien des gens. De cette absurdité, Thiéfaine tirera-t-il une chanson ? Ou jugera-t-il plus opportun de passer sous silence une absurdité de plus dans ce monde qui en compte déjà tellement ?

On ne sait pas, on ne sait rien, nous verrons bien. Nous pouvons piaffer et nous impatienter au fond des starting-blocks, seul l'avenir nous instruira. Il n'y a qu'à attendre...

 

Justement, pour combler cette attente, j'aimerais engranger ici des témoignages, des parcours, des tranches de vie. Remonter avec vous, si vous le permettez, à la source de votre passion pour HFT. Vous poser des questions ou vous donner la possibilité d'écrire « à bâtons rompus », comme il vous chantera. Tout simplement : parlez-nous de votre admiration pour Hubert. D'où vient-elle ? De quand date-t-elle ? A-t-elle évolué au fil du temps ? L'avez-vous transmise autour de vous ? Que change-t-elle dans votre quotidien ? Qui est partant pour se raconter ? Cette fois, j'aimerais que ce ne soit pas uniquement dans les commentaires qu'apparaissent les témoignages, mais que ceux-ci fassent l'objet de billets entiers. Cela vous tente ?

28/06/2020

Paul Valet / Hubert-Félix Thiéfaine : une parenté évidente...

"Que pourrais-je vous donner 

De plus grand que mon gouffre ?" Paul VALET

 

J'ai découvert récemment un poète au subtil pseudonyme : Paul Valet. Valet parce que « pas libre d'écrire ce qu'il écrit ». Valet parce soumis à la parole, « valet de la poésie ». Beau programme ! Ce poète est thiéfainien en diable, je vous le dis ! Dès la première lecture, la parenté d'âme ou de déréliction ou de je ne sais quoi d'autre entre Paul et Hubert m'est apparue évidente. Chez Valet comme chez Thiéfaine, il est question d'impossibles ascensions qui, pourtant, seraient la clé du salut.

Comparons :

« J'ai le souffle trop court

pour escalader les nuages »

et « Nous rêvons d'ascenseurs

au bout d'un arc-en-ciel

où nos cerveaux malades

sortiraient du sommeil »...

Pour Paul Valet, les aubes sont sans réponse, et sans doute navrantes comme chez Rimbaud. Pour Thiéfaine, « les étoiles n'ont plus de discours ». Ce qui persiste, comme une rage de dent, c'est le silence des dieux. Pas très bavards selon Hubert, alors qu'il serait bon de savoir de quelle catastrophe nous venons, tout de même, merde, c'est nous que cela concerne en premier lieu. « Dieu seul se tait », écrit Paul Valet. Et aussi : « Les dieux ont soif d'impuissance ». Sans doute de la nôtre. Chez Hubert, ils « s'encanaillent en nous voyant pleurer ». Dans un cas comme dans l'autre, ils sont avares de compassion. Nos souffrances ? Ce n'est pas leur problème. Au mieux, ils s'en amusent. Au pire, ils s'en détournent dans une souveraine indifférence. Nous laissant seuls face à notre « haute dévastation » et les « voies sans issue » qui nous traversent.

Paul Valet écrit également : « D'innombrables moi m'habitent et me narguent. Une cacophonie de moi ». Là encore, je vois un parallèle avec les multiples identités d'Hubert. Est-il Hubert, Félix, Thiéfaine, ou bien HFT, ou bien encore, d'un seul tenant, Hubert-Félix Thiéfaine, ou tous ceux-là à la fois ? Porteur (sain ?) d'une identité qui fait des nœuds jusque dans les moindres recoins, il est l'insaisissable qui échappe à toute classification. Essayez de le ranger dans un tiroir après lui avoir collé une étiquette qui étrique, il en sortira, rebelle triomphant, clamant, tel Paul Valet encore, son refus d'obéissance. « Mais moi je n'irai pas plus loin, je tiens ma tête entre mes mains », nous dit-il, refusant de mettre un pied devant l'autre dans un monde que le cynisme ravage, dans « le brouillard des no man's lands ». Et que nous dit Paul Valet ? « Accepter c'est crever », ou encore : « Je refuse d'obéir au malheur d'exister – Je refuse d'obéir à l'obéissance ». Mettez Hubert en cage, il vous dézinguera tous les barreaux qui enferment, qui encerclent, qui enterrent. Refus d'obéissance, « désertion du rayon képis », et insatiable volonté de se situer toujours dans les marges, dans les confins mouvants qui permettent l'évasion, « encore plus loin, ailleurs ». « Ailleurs, toujours ailleurs : le dehors qui s'étire », écrit Paul Valet. Les marges, ces lieux qui empêchent le rétrécissement, ces lieux où ne s'aventurent que les dingues et les paumés ! Les marges, parce qu'en leur temple Hubert ne risque pas trop de se faire emmerder, parce qu'elles sont aux antipodes de l'embrigadement...

Voilà deux poètes pour qui la vie, trop étroite, mérite quelques extensions. Ils les trouvent dans les mots, dans les vastes horizons et dans le même refus de s'aplatir. Voilà deux hommes que leur identité première n'a pas contentés. Il a fallu, pour Valet, en changer, et pour Thiéfaine, en sortir, en étirant au maximum les possibilités offertes. On pourrait dire qu'ils sont tous deux des « rebelles éclatés » qui détruisent les carcans. On pourrait dire qu'ils ne brillent pas nécessairement par leur optimisme, mais que ce n'est pas grave puisque leurs paroles respectives les portent d'un rêve à l'autre. Tant pis si tous demeurent inachevés : ils n'en sont que plus déchirants... Tant mieux puisque de cette déchirure jaillissent des mots qui nous éblouissent et nous soutiennent en nos claudications !