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04/11/2022

Des paillettes dans nos vies !

"Il faudrait bénir tous les moments où je n'ai pas peur". Brigitte FONTAINE

 

Laissez venir à moi ce joli novembre tout bourdonnant d'étincelles. Dieu sait pourtant si je déteste ce mois-là. C'est peut-être dû au sang partiellement breton qui coule dans mes veines. Mon père disait toujours que par chez lui, là-bas, en Bretagne, on affublait novembre et décembre d'un qualificatif de suie : c'étaient les mois noirs. Et, habituellement, je ne déroge pas à la tradition familiale qui veut que l'automne et l'hiver soient beurk, pas beaux du tout, grosse déprime suintante dont seul le printemps saura nous délivrer. Mais là, mais là... C'est un mois de novembre qui devrait avoir fière allure, sauf obstacles imprévus. Oui, oui, toujours compter avec une possible guigne fait partie de mes grands principes de précaution. Comme ça, quand aucun accident ne se met en travers de ma route, je biche quinze fois plus qu'une personne dotée d'un optimisme à toute épreuve : ouf, me dis-je, voilà quelques catastrophes évitées avec brio. Et quand un aléa ou plusieurs viennent paver la route, alors là vous me voyez presque triomphante, chantant partout : « Je le savais bien ». Ce n'est pas tous les jours facile de vivre en société quand on a un peu d'imagination, certes. Cela l'est encore moins quand on a beaucoup de pessimisme à revendre ! Combien ça vaut, le pessimisme à revendre, sur le marché actuel, flingué par l'inflation ? Je devrais peut-être essayer de me lancer dans le commerce ! En plus, ça débarrasserait la maison, que toutes ces sombres obsessions encombrent...

Mais non, stop aux alarmes qui retentissent sans raison alors que notre brave sœur Anne ne voit rien venir, hormis du bon. Car, en vérité, je vous le dis, ce mois de novembre sera thiéfainien à en faire exploser le calendrier de l'Avent ou … ne sera pas ! Tu vas voir comme je vais te fêter l'armistice la semaine prochaine, moi : à grand renfort de folie ! D'abord, il y aura Meisenthal. Oh, le nom mignon aux consonances délicieusement germaniques ! « Meise », en allemand, c'est la mésange. « Tal » (sans « h »), c'est la vallée. Donc, c'est dans la vallée aux mésanges que j'irai écouter mon bien-aimé Hubert le soir du 11 novembre. Tout le monde ne peut pas en dire autant ! Le lendemain, cap sur la Haute-Marne, ce sera Saint-Dizier ! Je me vois déjà clouée au lit le dimanche matin, en proie à une redescente sans freins et toute de cendres. Mais non, stop aux anticipations de pacotille qui ne riment à rien. En plus, même en cas de redescente un peu tragiquement mal négociée, il ne faudra pas oublier que dix jours plus tard, je serai enveloppée d'autres tendresses : celles que voudra bien me prodiguer le concert au Casino de Paris. Vous savez, celui auquel j'ai failli renoncer. Heureusement que la clairvoyance de ma fille Louise a su voir plus loin que le bout de mes appréhensions !

Oui, c'est un mois merveilleusement thiéfainien qui s'annonce. Il faudra bien ça pour boucler cette tournée Unplugged qui a mis tellement de paillettes dans nos vies, à la manière d'un Kévin qui ne serait pas un loser, mais un vrai mec distribuant à gogo des sachets de rêve. Surtout, pas de tristesse quand les lumières s'éteindront, même au Casino de Paris : quatre petits mois plus tard, en ce qui me concerne en tout cas, ce sera Replugged au Galaxie d'Amnéville. Je ne sais pas pour vous, mais moi j'aime bien quand Hubert nous gâte comme ça. La vie est alors ce qu'elle devrait toujours être : une pluie de confettis. Et de paillettes. T'as compris, Kévin ?!

Bientôt, je me mettrai à rêver aux titres que j'aimerais entendre sur la nouvelle tournée. Et je vous demanderai ce qu'il en est de votre côté. On pourra s'adonner les yeux ouverts à de splendides visions oniriques. Bref, on va encore bien s'éclater !

16/10/2022

"Et j'ai mis de côté Telemann et Mahler"...

"Dans les interstices de l'emploi du temps, loger de petites lumières". Paul DE ROUX

 

En août, j'ai passé une semaine à Hambourg. Ravie de découvrir enfin cette ville qui manquait à ma connaissance de l'Allemagne et dont Hubert a si souvent parlé dans ses chansons. J'ai adoré Hambourg. J'ai arpenté la cité hanséatique de long en large et l'ai quittée à regret. Elle offre un immense éventail de saveurs et d'ambiances diverses. Elle abrite tout un "quartier musical", appelé "Komponistenquartier". On trouve là un musée consacré à tous les musiciens qui ont marqué la ville d'une manière ou d'une autre. Parmi ces derniers, Telemann et Mahler, si c'est pas merveilleux ! J'ai rapporté de ce musée un certain nombre de trésors, notamment une petite note biographique au sujet de Telemann. Je viens de la traduire et vous la propose aujourd'hui. Au passage, signalons que Thiéfaine m'a une fois de plus ouvert des horizons : je ne connaissais pas bien Telemann et Mahler. Depuis la découverte de Page noire, je les écoute régulièrement. 

 

Georg Philipp Telemann (1681, Magdebourg-1767, Hambourg) : compositeur et musicien allemand baroque, multi-instrumentiste.

Son père, Heinrich Telemann, était diacre de l'église Zum Heiligen Geist. Sa mère, née Haltmeier, était la fille d'un ecclésiastique de Regensburg (Ratisbonne).

Le père de Telemann mourut en 1685. Dès lors, sa mère dut élever ses enfants seule. C'est à l'âge de dix ans que Telemann apprit le chant et le clavecin. À douze ans, il composa Sigismund, son premier opéra.

Sa mère ne voyait pas d'un bon œil les dispositions artistiques de son fils et tenta de les étouffer, notamment en l'envoyant dans une école de Zellerfeld (région du Harz). Ce faisant, elle espérait que la vie de son fils prendrait une autre direction. Mais, là-bas, il rencontra Caspar Calvoer, qui remarqua tout de suite son talent et lui dispensa des cours de musique. C'est ainsi que Telemann poursuivit ses activités de composition, écrivit des œuvres pour l'église et la ville et apprit de manière autodidacte plusieurs instruments.

En 1697, il partit pour Hildesheim, où il fréquenta le célèbre Gymnasium Andreanum. Toujours en autodidacte, il améliora sa connaissance de divers instruments (flûte traversière et flûte à bec, hautbois, violon, viole de Gambe, violone et trombone). Il se mit à composer de la musique pour son école et devint directeur musical du monastère Sankt Godehart.

En 1701, après avoir brillamment terminé ses études, il partit pour Leipzig. Répondant au souhait de sa mère, il s'inscrivit à la faculté de droit. Mais il abandonna très vite ses études juridiques au profit de la musique. Il composa alors des cantates pour l'église Saint-Thomas et devint directeur de l'opéra de la ville.

En 1704, il fut nommé maître de chapelle à la cour du comte Erdmann II de Promnitz à Sorau (aujourd'hui Zary en Pologne). Il y resta jusqu'en 1708. C'est là-bas qu'il découvrit la musique française (Lully et Campra), mais aussi les musiques folkloriques de Pologne et de Bohême, qui devaient inspirer nombre de ses compositions. À Sorau, il écrivit au moins 200 ouvertures et/ou suites.

En 1708 , il devint maître de chapelle à Eisenach. En 1709, il épousa Amalie Louise Juliane Eberlin qui mourut en 1711 en donnant la vie à leur fille Maria Wilhelmina Eleanore.

En 1712, Telemann occupa, à Francfort-sur-le-Main, les fonctions de maître de chapelle et de directeur de musique à l'église Barfüßer.

En 1714, il épousa en secondes noces Maria Catharina Textor. De cette union naîtront neuf enfants.

En 1721, on proposa à Telemann de prendre la suite de Joachim Gerstenbüttel à Hambourg. Il devint responsable de la musique dans les cinq églises principales de la ville. De 1722 à 1738, il occupa la fonction de directeur artistique de l'opéra Gänsemarkt.

Il resta à Hambourg jusqu'en 1767. Ce furent 46 années durant lesquelles il porta la vie musicale de la ville hanséatique à son sommet.

En 1736, il se sépara de Maria Catharina.

À la fin de l'année 1737, il partit pour quelques mois à Paris. Il y rencontra de nombreux musiciens français (entre autres Forqueray, Blavet, Guignon et Eduard) et écrivit six quatuors (Nouveaux quatuors, connus aujourd'hui sous le nom Quatuors parisiens).

 

De son vivant, Telemann compta parmi les compositeurs les plus célèbres et les plus importants. Ses compositions furent jouées dans toute l'Europe. Elles sont d'une grande diversité et sont nourries de nombreuses influences. Son œuvre est un pont entre le baroque tardif et les débuts du classicisme.

02/10/2022

Arno, du haut des cieux...

"Embrasse le passé, il n'existe plus". ARNO

Prenez un jour de pluie comme ce dimanche. Prenez un album qui, bien que nouveau, a des allures de deuil. Prenez Ostende, cette ville où d'aucuns se demandèrent un jour si ça vaut le coup de vivre sa vie. À cette question demeurée sans réponse de leur vivant, ont-ils, aujourd'hui, trouvé une réponse ? Cela me plairait de le savoir. Bref... Zoomez sur Ostende. J'y suis aujourd'hui. Zoomez plus précisément encore sur Opex. C'est de là que je vous écris. Opex, c'est un quartier portuaire d'Ostende dont je n'avais jamais entendu parler avant. C'est là que les grands-parents maternels du chanteur Arno tenaient un bistrot. Un estaminet, comme on dit dans le Nord, et rien que le nom vous amène aux narines des odeurs de frites et de bière. Opex, c'est le nom qu'Arno a choisi pour son dernier album. C'est dingue comme cet adjectif, dernier, peut recouvrir des acceptions différentes et se parer, selon les circonstances, de joyeux froufrous ou de noires mantilles. Quand il veut dire « dernier d'une longue liste à venir », il est on ne peut plus réjouissant. Quand il signifie « dernier de la liste, à jamais », il est aussi sombre que ce dimanche de pluie où tout semble déjà s'abandonner sans résistance à l'hiver.

Dès le premier morceau, Arno prévient : « Hier, c'était le passsé, aujourd'hui la vérité, Embrasse le passé, il n'existe plus ». Pas la peine de s'encombrer d'un inutile barda (regrets ou autres), c'est dans le vide que ça se passe désormais.

Au fil des chansons, Arno regarde droit dans les yeux la vie qui se dérobe, ainsi que lui-même et ceux qui l'ont accompagné. Un très beau morceau rend hommage à un grand-père un peu frivole. Court-circuit dans mon esprit raconte sans fard l'invasion de la maladie. Pas de sentimentalisme devant l'inévitable, juste un état des lieux, un constat : « Maintenant, je paie mes conneries du passé ». Ce passé qui, bien que n'étant plus, sait encore sévir. Et nous rattraper par la manche, le saligaud !

De son vivant, Arno fut le maître des reprises. De toutes les chansons des autres auxquelles il alla frotter son grain de folie, il fit quelque chose de flambant neuf. C'est encore le cas avec La paloma adieu, où sa voix, dans un surprenant reggae, se mêle à celle de Mireille Mathieu. Reggae où les mots « Ma vie s'en va, mais n'aie pas trop de peine », résonnent étrangement.

Arrêtons-nous sur les photos qui ornent la pochette. Sur l'avant, on voit Arno derrière une baie vitrée, chapeau de clown vissé sur sa chevelure blanche. Il contemple la mer. Le chapeau de clown scintille et semble réduire la vie à une farce dont il vaut mieux rire … de peur d'être obligé d'en pleurer. Sur l'arrière de la pochette, on découvre Arno en albatros aux ailes de géant. Sans doute face à un micro, sur une scène. C'est là, sans doute, plus encore qu'à Opex, que se trouvait son port d'attache.

 

Du haut des cieux ou du milieu du néant, on ne sait pas bien, Arno nous assène une retentissante claque posthume. Je vous conseille de vous la prendre en pleine face, sans chercher à en parer la puissance. De toute façon, vous ne pourrez pas. On ne fait pas le poids devant tant de cris du cœur qui viennent à notre rencontre !

01/10/2022

Casino de Paris, en être ou ne pas en être : question résolue !

"L'homme est ainsi, il se nourrit de souvenirs et trébuche sur l'amer". Richard BOHRINGER

Il en va de nos décisions comme de bien des choses dans la vie : elles ne nous appartiennent pas toujours complètement. Elles sont souvent le fruit d'un enchaînement - heureux ou non - de circonstances diverses et variées, voire avariées. Au moment où l'on prend telle ou telle décision, on ignore (et c'est tant mieux) tout ce qu'elle va impliquer. Ainsi, il y a 31 ans, m'étant moi-même condamnée à devenir prof en raison d'une soi-disant vocation (l'impétuosité de la jeunesse aime les grands mots), j'avais dit à mes camarades de terminale que j'hésitais entre enseigner l'allemand et enseigner l'italien. Là, un de mes amis s'était écrié : « Non, mais toi, il faut que tu deviennes prof d'allemand, c'est une évidence. Tu nous parles tellement de cette langue que si tu ne t'y consacres pas pleinement, tu le regretteras toute ta vie ». Ce jour-là, je devais rendre mon dossier de poursuite d'études et n'avais encore rien écrit dessus, à part mon nom et autres renseignements sans conséquences. Le reste n'était pas dépourvu de conséquences et j'en avais bien conscience. Les propos de mon ami, jouant un tantinet avec la corde du tragique, résonnèrent furieusement en moi. Sur le dossier, mon stylo traça avec conviction : « fac d'allemand ». Choix qui ne fut pas salué par ma prof d'italien ! Choix qui devait orienter ma vie entière, il faut bien le dire. Par la suite, je me suis souvent demandé quel chemin j'aurais parcouru si j'avais mis « fac d'italien ». Je ne saurai jamais. Pas le temps de vivre deux vies, une seule étant déjà assez compliquée à mener ! C'est comme dans la chanson de Goldman, chacun repart soit avec ses X, soit avec ses XY, et « tant pis, on ne saura pas ce que ça aurait donné ». Est-ce réellement mieux comme ça, plus sage, plus correct ? Mystère impénétrable...

Bref... Début septembre, en analysant mon emploi du temps, je m'étais vaguement dit qu'un aller Metz-Paris (avec retour le lendemain) serait envisageable le 22 novembre (date à laquelle HFT se produit au Casino de Paris : comment ça, vous l'ignoriez ?!)...

Mercredi, je conduisais ma fille Louise à son cours de krav maga, et nous écoutions Thiéfaine dans la voiture. À sa demande, je précise ! Honnêtement, si ça n'avait tenu qu'à moi, nous aurions … écouté Thiéfaine de la même façon !!! Nous chantions en chœur, tout en ne nous interdisant pas quelques commentaires. Ainsi, c'est mercredi que j'ai appris que Louise adorait le vers suivant : « À mettre sa vie en musique, on en oublie parfois de vivre ». La bonne gosse ! Cela m'a mise en confiance. J'ai décidé de lui dire que je n'avais toujours pas résolu le dilemme qui sévit en moi depuis septembre : en être ou ne pas en être, de cette soirée au Casino de Paris ? Bien sûr, d'un point de vue technique, c'est jouable, je le sais depuis un certain nombre de semaines, j'ai étudié la question avec un zèle exemplaire. Mais le reste, mais le reste... La fatigue engendrée par la surdose d'adrénaline, l'angoisse de louper mon train ou de ne pas le voir arriver pour cause de grève, la trouille d'un incident mécanique frappant précisément le même train ce jour-là précisément, la redescente redoutable après le concert, qui plus est en plein mois de novembre... La folie aussi. Car oui, c'est folie de plier ainsi ma vie aux exigences de ma passion. L'organiser en fonction du passage d'HFT ici ou là. Trembler devant le planning des réunions (parents-profs, conseils de classes, etc.). Craindre le moindre grain de sable susceptible de venir percuter la machine dont j'essaie de huiler savamment les rouages, tentant de parer d'avance à toute éventualité. Intimant aux malencontreux aléas l'ordre d'aller se faire voir ailleurs en période de tournée. Après, d'accord, ils pourront reprendre une activité normale, comme dans les Guignols de l'info, et comme dans le cours de toute existence. Essayer de combattre le mauvais œil en inventant toutes sortes de conjurations qui n'ont cours dans aucune religion. Les jours précédant un concert, ingurgiter en se pinçant le nez de douteuses décoctions censées renforcer le système immunitaire. Tomber bien bas, quoi !

Autant dire que chaque concert de Thiéfaine est une victoire sur les impitoyables coups tordus du destin ! Revenons à mercredi et retournons, si vous le voulez bien, à l'avant de ma voiture, en compagnie de Louise. Je lui faisais donc part du dilemme qui était le mien, Casino de Paris ou pas Casino de Paris ? Et voilà qu'elle me l'a réglé en deux coups de cuillère à pot, le dilemme : « Non mais maman, tu ne te poses même pas la question : tu y vas, à ce concert ». Comme je ne suis pas loin de penser que ce que Louise veut, Dieu le veut aussi (il n'a pas le choix, elle est tellement déterminée), j'ai donc décidé de faire en sorte d'assister à ce concert. À peine étions-nous de retour à la maison que je me procurais le nécessaire (billet de concert, aller-retour Metz-Paris, chambre d'hôtel). Le tour était joué. Il ne reste plus qu'à compter sur un sort clément et enclin à aligner docilement les astres en novembre. Ce n'est pas demander la lune non plus ! D'ailleurs, ce même sort a déjà fait preuve d'une certaine docilité et je l'en remercie : les réunions parents-profs tombent la semaine avant le concert au Casino de Paris !

Je rappelle qu'en décembre 1998, je refusai d'accompagner un de mes copains à Bercy au motif que le concert avait lieu un vendredi et que j'avais cours le lendemain matin. Alors que ce copain me promettait un retour dans la nuit et mettait en avant la possibilité que j'aurais de faire une sieste le samedi après-midi. Je me dérobai. Comme une cloche. Je ne me suis jamais pardonné cet écart de conduite absolument incompréhensible. Je sais, on peut avoir des regrets plus consistants, mais tout de même. Il en est quelques-uns qui persistent opiniâtrement. Donc, si j'ai décidé d'aller au Casino de Paris le 22 novembre, ce n'est pas folie, croyez-moi, mais sage précaution ! Il s'agit d'éviter tout regret. Ces machins-là, c'est trop tenace, ça vous enjambe les décennies avec une telle obstination qu'il vaut mieux ne pas en avoir !!! Et c'est le moment d'en revenir à mon introduction, vous savez, avec l'ami de terminale... Ce concert au Casino de Paris, si je n'y vais pas, je le regretterai toute ma vie !

28/09/2022

"La galeuse féerie des crépuscules d'automne"...

"Écrire, pour moi, c'est remettre de l'harmonie là où elle fait défaut". Philippe DJIAN

 

Je suis une amoureuse inconditionnelle de l'été. Quand tout le monde se plaint de la chaleur écrasante, je me tais, mais je ne compatis pas (désolée, mais c'est comme ça). Parce que je supporte mieux la canicule que le froid, et ce depuis toujours. Je me souviens des longs hivers de mon enfance qui me destroyaient la peau. Dartres, gerçures, jambes bleues, mains crevassées, engelures : il ne manquait rien au tableau (à « ma panoplie de pantin déglingué », comme dirait HFT !). Mon corps devenait, dès les premiers frimas, le réceptacle de toutes sortes d'emmerdements qui, en plus de me gâcher la vie, compliquaient passablement celle de ma mère, laquelle ne savait plus à quel pharmacien se vouer pour venir à bout de mes misères cutanées. Oui, à défaut de saint dans le coin, un pharmacien, c'était encore ce qu'il y avait de mieux ! Mais aucun ne trouva le remède miracle, il fallait simplement attendre le printemps. Je faisais une overdose d'hiver, il me sortait par tous les pores de la peau, que voulez-vous !

Aujourd'hui encore, je déteste le froid. À l'heure où j'écris ces mots, l'automne a piégé les derniers lambeaux de l'été, et nous voilà plongés (prématurément) dans ce que Baudelaire appelait les « froides ténèbres ». « Adieu, vive clarté de nos étés trop courts ! » : comme j'ai aimé ce vers et comme je l'aime encore !

Entre novembre et février, je m'adonne comme une perdue au sentiment que je connais le mieux depuis ma naissance : la mélancolie. Celle-là même que je perçus, il y a trente ans, dans l'œuvre de Thiéfaine et qui, sans tout à fait guérir la mienne, lui fit comme un baume, un petit coussin moelleux où reposer ses longues fatigues. Franchement, ce n'est pas rien quand on pense à la difficulté de l'entreprise, ma mélancolie étant plutôt du genre coriace. Chemin faisant avec les chansons d'HFT vissées dans le cœur (il en sera ainsi jusqu'à mon dernier souffle, vous dis-je), j'appris soudain – et ce fut une révélation – qu'on pouvait apprivoiser la mélancolie et aller, une fois atteinte une familiarité extrême avec ses arcanes, jusqu'à lui donner un petit nom, en signe d'affection peut-être : « mélanco ». Comme ce mot sonne mieux encore que celui dont il est le diminutif ! Comme il claque !

Alors oui, je déteste l'hiver. Comme je déteste aussi son antichambre, l'automne. Ces feuilles qui tombent en pagaille sur un sol boueux, ça me fiche un de ces cafards ! Ma ruelle des morts personnelle est pleine d'êtres chers qui ont rendu les armes en automne ou en hiver. Un truc de dingue. Ma mère en février. Mon père en septembre. Mon grand-père maternel en janvier. Ma grand-mère maternelle en novembre. C'est à ne plus savoir si c'est moi qui déteste l'automne et l'hiver, ou l'inverse !

Cependant (parce qu'il y a toujours un « cependant », même dans les situations les plus merdiques), je reconnais une qualité à ces deux saisons maudites : elles s'accordent parfaitement avec les chansons de Thiéfaine. Prenez Camélia huile sur toile, par exemple, et écoutez ça en voiture par un soir de novembre. Regardez le paysage défiler dans les brumes automnales, au moment où le soleil qui ne réchauffe plus personne va sombrer, et vous saurez alors ce qu'est « ce vieux Nord toujours frileux ». Car c'est là que la « galeuse féerie des crépuscules d'automne » offrira sa pleine mesure. Prenez ensuite Les fastes de la solitude, en plein cœur de l'hiver cette fois. De préférence un jour où il a neigé. De préférence au crépuscule, là aussi. Et laissez-vous envoûter par les indéniables charmes d'un « panorama lunaire aux délicieuses lenteurs de cortège funéraire ». Contemplez, au-dessus de votre tête, « l'ivresse glacée d'un ciel de neige ». Vous avez l'image ? Moi oui. Parce que c'est du vécu.

Ce n'est pas que les chansons de Thiéfaine soient à proscrire aux jours chauds du calendrier. Loin de là, voyons ! Mais disons que l'automne et l'hiver leur donnent un petit plus, vous ne trouvez pas ? De quoi me réconcilier avec les deux saisons en question ? Il ne faut peut-être pas pousser ! Je veux bien insérer quelques « cependant » dans mon discours, mais pas revoir tout mon raisonnement non plus !

25/09/2022

J'écoute Thiéfaine, rien d'autre à signaler !

"C'est toujours effrayant d'observer quelqu'un qui croit n'être vu de personne". François MAURIAC

 

En ce moment, j'essaie (tant bien que mal) d'écrire un récit sur ma découverte de l'œuvre de Thiéfaine. Lourde entreprise qui, régulièrement, se casse la gueule. Un jour, je rédige trois pages d'affilée, sans reprendre mon souffle. Le lendemain, plus rien, me voilà poussive et condamnée à la raideur de la page blanche. Parfois, je crois avoir pondu un truc pas trop mal, et je me coucherais presque avec le sentiment du devoir accompli ... si l'idée d'un quelconque devoir n'agissait pas sur moi comme le Fulgator sur les araignées (Fulgator = répulsif extrêmement puissant contre l'objet de ma phobie numéro un. Chez moi, ce produit s'appelle Fulgator 427 parce qu'il est peu de domaines de ma vie qui ne soient pas envahis par ma manie de « thiéfainiser » à outrance). Je m'égare. Revenons à nos moutons, desquels les araignées nous ont un temps éloignés. Donc, parfois, je crois avoir pondu un truc pas trop mal et gnagnagna, puis je relis le tout à tête reposée et force est de constater que c'est naze et qu'il faut bazarder. Bref, pas simple, le travail d'écriture. C'est sans doute la raison pour laquelle j'ai toujours abandonné tous mes projets. Mes tiroirs sont pleins de machins auxquels j'ai moi-même coupé les ailes alors qu'ils n'avaient pas encore pris leur envol. C'est une autre de mes manies. Donc, ce récit, je ne suis pas sûre de le mener à terme. On verra. Je peux être à moi-même ce que le Fulgator (427) est aux araignées : un poison !!!

En tout cas, pour (essayer de) réaliser ce travail, je relis les journaux que je tenais en 1992, année de la grande révolution HFT dans ma vie ! Au fil de ma lecture, je suis souvent confortée dans l'idée que je me fais aujourd'hui encore de cette révolution. Par exemple, le 10 septembre 92, j'écrivais ceci : « J'écoute Thiéfaine. C'est ma nouvelle folie ! ». 24 septembre : « J'écoute encore Thiéfaine ! Je fais des infidélités à Gainsbourg ! ». 29 septembre : « J'écoute Thiéfaine. Rien d'autre à signaler ». Je me souviens de Paludes, où Gide répétait à longueur de pages « j'écris Paludes ». Eh bien moi j'écoute Thiéfaine et, à me lire, il semblerait effectivement qu'il n'y ait rien d'autre à signaler en septembre 1992 ! De 1992 à 2022, j'écoute Thiéfaine. Encore et toujours. Inlassablement. Ce que j'appelais ma nouvelle folie en 1992 est toujours ma folie trente ans plus tard. Un peu moins nouvelle, certes, mais pas éboulée pour autant, loin s'en faut !

Il m'arrive aussi de tomber sur des passages moins « glorieux » dans mes journaux. Ainsi, le 23 décembre 1992, j'écrivais un truc qui me saisit aujourd'hui quand j'en fais la lecture. Voyez plutôt :

« Cet après-midi, maman était à Metz, elle m'a acheté une cassette de Thiéfaine. J'en ai cinq à présent. Encore six à acheter. Je les gagnerai de haute lutte. Car il en faut du temps, de la patience et des économies et des faveurs parentales pour obtenir ces albums. J'adore ma nouvelle cassette. Je trouve qu'Hubert-Félix a beaucoup de talent. J'aime sa façon d'écrire. Mais, sinon, je le trouve froid. Sur scène, il dit rarement merci au public, encore moins au revoir, et il ne parle pas entre les chansons. Voilà ce qu'on peut lui reprocher. Et puis, souvent, les concerts de Thiéfaine donnent lieu à des excès. Le public peut être violent et je le déplore car je n'oserai jamais assister à un de ses concerts, j'aurais peur d'en revenir en mauvais état ! Ce que je pense aussi, c'est que Thiéfaine écrit des textes sensés, c'est un peu la nouvelle poésie, une écriture particulière pour public averti ». Je vous fais grâce des lignes qui suivent, et dont j'ai honte tant elles sont arrogantes. Du haut de mes 19 ans puants, je juge le public d'HFT inculte et constitué pour l'essentiel de ratés et de paumés. J'hallucine !

Concerts violents, chanteur pas sympa : où diable étais-je allée pêcher toutes ces infos ?! Le coup des concerts violents, je crois que je tenais ça de certains amis qui avaient vu Thiéfaine sur scène et m'avaient fait des récits effrayants de l'ambiance qu'ils avaient perçue dans la salle (pogos renversants en pagaille, shoots à peine dissimulés, et tutti quanti). Ces violences étaient-elles réelles ou mes amis avaient-ils brodé autour d'un petit dérapage d'une valeur anecdotique, le grossissant au gré de leur imagination ? Quant au côté froid d'HFT, je pense que je l'avais moi-même déduit des écoutes que j'avais faites de ses enregistrements live. Enregistrements qui, peut-être l'ignorais-je à l'époque, pouvaient très bien avoir été tronqués, amputés de quelques passages parlés jugés sans importance au montage. Incroyable comme j'allais vite en besogne pour généraliser !

Trop drôle aussi le passage dans lequel j'évoque ma peur d'assister à un concert de Thiéfaine. Après l'avoir vu plus de cinquante fois sur scène, je peux affirmer qu'il n'y a pas grand-chose à craindre ! Le seul mauvais état que l'on puisse redouter, c'est celui qui vous vient une fois la redescente amorcée sans clim et sans filet !

Ce que je perçois en filigrane, dans ces lignes, c'est le mélange d'attirance et de répulsion dont j'étais alors la proie. Je sentais bien que le monde auquel les chansons de Thiéfaine m'offraient un accès était pas mal éloigné du cocon moelleux dans lequel j'avais grandi. Je voyais s'ouvrir sous mes pas un nouveau territoire qui me fascinait autant qu'il m'intimidait. Je me souviens de certaines ambiances créées notamment par la fusion Thiéfaine-Mairet. Elles avaient le don de me mettre dans un état proche de la transe. C'était à la fois flippant et merveilleux. Presque de l'ordre de la magie.

Bref... On est bizarre quand on a 19 ans. On a de ces intransigeances ! J'en rougirais de vergogne... La meuf qui croit qu'elle a tout compris et qui ignore avec éclat son ignorance. Quelle chance, d'une certaine manière ! La palme revient sans doute à « ce que je pense aussi, c'est que Thiéfaine écrit des textes sensés ». Ouah, alors là, je crois qu'on m'avait attendue pour s'en rendre compte !!!

 

Je n'ai plus autant de certitudes aujourd'hui. Et « le doute ravage même mes incertitudes », façon Fulgator 427 au jet ravageur et aux « crocs venimeux et gluants », alors pas de quoi frimer ! J'écoute Thiéfaine, rien d'autre à signaler...

07/09/2022

Mathématiques souterraines

"Écrire, c'est mettre en ordre ses obsessions". Jean GRENIER

 

C'est, à mes yeux, la plus belle chanson que la Terre ait jamais portée. Peut-être même qu'en naissant elle a fait jaillir, quelque part dans l'univers, un énorme tremblement de taille à secouer les étoiles, allez savoir. Une tectonique des plaques intergalactique, un truc de ce niveau-là.

C'est celle qui m'a fait entrer par la grande porte dans l'univers d'Hubert-Félix Thiéfaine, ce type un peu bizarre dont on parlait, dans mon entourage et depuis des années, comme d'un chanteur fait pour moi. C'est grâce à cette chanson que j'ai appris le mot « caboulot ». Premier élément d'un apprentissage qui ne faisait que commencer. C'est que j'en ai appris des substantifs sophistiqués, grâce à Thiéfaine ! Il m'a même rendue incollable sur un large éventail de MST (cf. Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable) ! C'est que j'en ai lu des auteurs, grâce à lui ! Son œuvre : une mine renvoyant à d'autres mines. De quoi y passer sa vie sans jamais se cogner à l'ennui. La classe !

C'est la chanson que ma fille Clara réclamait régulièrement quand elle était petite, l'appelant joliment « La chanson du bébé ». Dans la famille, on avait même détourné le refrain et on l'utilisait souvent en voiture afin de calmer les impatiences de la même Clara : on lui chantait « On est presque arrivés, bébé » et cela avait des vertus apaisantes sur le bouillonnement qui était le sien, à l'arrière de la voiture !

C'est la chanson que j'ai écoutée des milliards de fois je pense. Sans jamais m'en lasser. Je ne sais même pas comment une chose pareille est possible. Cela frise l'invraisemblance et pourtant il n'y a rien de plus vrai. Encore aujourd'hui, cette chanson me fout les poils ! Elle a la faculté de me propulser trente ans en arrière, dans un monde où je me sens paumée parce que j'ai 19 ans et un avenir auquel je ne sais quels contours donner. Mais voilà que ce monde s'éclaire d'une immense torche qui vient lui conférer un sens. Purée, je ne m'y attendais plus. L'avenir sera ce qu'il sera, on verra. En tout cas, je suis soudain certaine qu'il sera thiéfainien !

Cette chanson est également très ancrée dans mon présent. Elle a traversé la vie avec moi, comme tant d'autres chansons de Thiéfaine. À vrai dire comme toutes les chansons de Thiéfaine. C'est marrant comme un chanteur peut t'accompagner quand tu l'as élu entre tous et que tu t'es approprié son œuvre. Tu ne sais plus si c'est elle qui a jeté son dévolu sur toi ou l'inverse. Mais le résultat est là, indéniable et beau. Durable comme on n'aurait jamais imaginé ! Non, ce n'était pas une lubie, ce truc avec HFT ! C'était, pour reprendre les mots de Gary, une « impossibilité à respirer autrement ».

C'est la chanson qui m'aurait presque réconciliée avec les mathématiques, si entre ce domaine et moi le divorce n'avait pas pris cette fichue tournure irréconciliable dès l'école primaire.

C'est la chanson qu'aux heures un peu morbides, je commande pour mon enterrement. Ben oui, il faut penser à tout !

C'est la chanson que je vais écouter aujourd'hui encore, pour la je ne sais combientième fois, en me disant que tout est à sa place, chaque mot, chaque intonation, chaque note. Chaque escalier de service, chaque ascenseur, chaque valise. Je sais que beaucoup sont entrés dans l'univers d'HFT via Les dingues et les paumés. J'adore aussi, bien sûr, mais tout de même : Mathématiques souterraines, cette décharge électrique ! Et que dire de Mathématiques souterraines n°2, à savoir Autoroutes jeudi d'automne ? Une autre tuerie !

Et vous, par quelle porte êtes-vous entré(e) dans l'univers de Thiéfaine ? 

 

02/09/2022

Trente ans que j'écoute Hubert, ça s'arrose !!!

Ce billet fait suite à celui que j'ai publié ici même le 26 juin de cette année ("Sarreguemines, 27 octobre 1995"). Il raconte, lui aussi (comme beaucoup d'autres), mon incroyable rencontre avec l'œuvre de Thiéfaine ! D'avance pardon pour les redites ! Je radote, c'est l'âge !!! 

 

 

Je découvre Thiéfaine trois ans avant le concert de Sarreguemines. Plus que d'une découverte, il s'agit d'une rencontre. D'un uppercut dans la bobine, oui ! D'un coup, je vais apprendre que plus rien ne sera jamais comme avant. Je me lève un matin, comme ça, l'air de rien, dans ma routine, sans savoir qu'au terme de la journée je ne serai plus la même. Carrément.

Mais, avant l'uppercut, il y eut de très nombreux méandres.

Petit retour en arrière : nous sommes en 1988 et je suis en troisième. J'ai le même prof de maths depuis la sixième. Il comprend très vite qu'il ne pourra jamais, au grand jamais, en dépit de ses efforts admirables frisant l'héroïsme, me réconcilier avec la matière qu'il enseigne. Je suis depuis toujours fermée à triple tour aux théorèmes de Thagore et de Pythalès. Je ne suis pas plus ouverte aux équations. La géométrie me donne de l'urticaire. Pour sûr, les parallèles ne me rencontreront jamais ! En un mot comme en cent : je ne pige rien à cet univers. Il paraît que c'est une langue. Moi qui en parle plusieurs aujourd'hui, je n'ai jamais réussi à déchiffrer celle-là. À peu près tous mes profs de maths se sont cassé le nez à vouloir m'expliquer des trucs parfois relativement simples. C'est que je n'avais aucune logique. En tout cas pas celle qu'il faut avoir pour entrer dans l'essence des mathématiques. Enfant, déjà, j'appelais ça les « mathématires », c'est dire ! De « mathématires » à « mathémartyre », il n'y a qu'un pas. Voilà l'affaire promptement résumée : durant toute ma scolarité, les maths furent mon martyre. J'en conçus d'abord un véritable complexe, puis je finis par brandir avec fierté ma nullité. Être une bille en maths, quand j'étais en 1ère littéraire, c'était à mes yeux la preuve qu'on était quelqu'un de bien ! Je sais, c'est réducteur, et je ne vois plus les choses de la même manière. N'empêche que tout individu m'expliquant que les maths furent le cauchemar de sa scolarité m'est d'emblée sympathique, c'est plus fort que moi ! C'est soudain tout un faisceau de traumatismes qui nous unit. Et ça, ça crée des liens très forts. D'ailleurs, au passage, j'en profite pour dire que Thiéfaine lui-même n'a jamais été à l'aise avec les maths. Il paraîtrait même que s'il sème des nombres un peu partout dans ses chansons, et plus encore dans les titres, c'est par pure vengeance. Fermons la parenthèse anachronique. Car, pour l'heure, dans mon récit en tout cas, je suis au collège et 1) nulle en maths (on l'aura compris), 2) totalement ignorante de l'existence d'Hubert-Félix Thiéfaine.

Monsieur B., mon prof de maths, n'abandonne pas tout de suite. Il a la foi du charbonnier. Mais moi je lui oppose quelque chose de plus fort encore que la foi du charbonnier : mon imperméabilité. Pas la peine de t'obstiner, mec, je suis à jamais perdue pour la science. Je flirte trop, depuis l'enfance, avec les poètes qui traversent le monde un brin d'herbe à la bouche. Mon refuge, ce sont les mots. Les problèmes de robinets qui fuient jusqu'à en faire perdre des hectolitres à leurs pauvres propriétaires, je m'en soucie comme d'une guigne (ce n'est pas moi qui banque lorsque la facture arrive). Je pense qu'au lieu d'essorer les neurones de pauvres gamins en leur demandant de calculer quelle va être l'abominable perte que subiront lesdits propriétaires, il aurait fallu d'emblée appeler un plombier, un point c'est tout ! Et pour ce qui est des trains qui se rencontreront à telle heure compte tenu de la vitesse qui est la leur à chacun, ça me crispe parce que ça ne laisse aucune place à la magie des aléas : et si le train devait s'arrêter brusquement dans sa course pour laisser passer un poète distrait qui traverserait la voie un brin d'herbe à la bouche ? Et si c'était le conducteur lui-même qui était distrait parce qu'amoureux ? Et si, pour cette splendide raison, il oubliait de partir à l'heure ? Vous y avez pensé, à ça, messieurs ou mesdames qui pondez des problèmes ? Des problèmes : rien que le nom ! Des problèmes, dès le collège, je sens qu'il y en aura bien assez comme ça par la suite. De toute façon, ma mère me l'a dit. Je sens aussi que le mieux, face à tout ça, c'est de s'embarquer pour de somptueux voyages en poésie. D'ailleurs, sur un des murs de ma chambre, au-dessus de mon lit, j'ai affiché ces mots de Mallarmé : « Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres d'être parmi l'écume inconnue et les cieux ». Alors les maths, dans tout ça, ben je trouve que c'est loin, et de l'écume inconnue, et des cieux. Monsieur B. finit par comprendre que pour ce qui est de sa matière, plus la peine de s'escrimer, le sujet est clos. Il tente alors de m'amadouer par un autre biais : la chanson française. En cours, nous avons déjà évoqué Renaud et Balavoine. Un jour, il me parle de Lavilliers et de CharlÉlie Couture. Je ne connais que leurs grands succès. « Je t'apporterai des albums d'eux à l'occasion ». Ce qu'il fait (et ce dont je le remercie aujourd'hui encore). Un jour, il m'apporte deux CD d'un chanteur au nom bizarre : Hubert-Félix Thiéfaine. Je ne connais pas du tout. Le soir, après les cours, je me précipite sur la chaîne Hi-Fi du salon : allons donc écouter ça. Ce que mon prof de maths m'a mis entre les oreilles m'a toujours plu jusque là. Si l'on oublie, bien sûr, les équations et autres insolubles cauchemars de ma jeunesse. Je suis impatiente de découvrir l'univers qui se cache derrière ce nom intrigant : Hubert-Félix Thiéfaine. Et merde, je suis déçue. Je crois même que je n'écoute que quelques chansons d'un CD sur les deux, reléguant directement l'autre aux oubliettes. Enfin, pour le moment. Le lendemain, je rends les albums à mon prof, en lui disant que beurk, je n'ai pas du tout aimé. Véridique et honte à moi !

Deuxième tentative ratée : celle d'une copine de lycée. Cette fois, je suis en terminale. Sylvie, la copine en question, est persuadée que Thiéfaine pourrait me plaire. Elle m'a recopié les paroles de Demain les kids sur une feuille et me les donne à lire. Je reconnais que c'est beau, mais j'ajoute que je n'ai pas envie d'aller plus loin. Thiéfaine, je connais désormais un peu mieux. De réputation, en tout cas. Et ça ne me dit rien qui vaille. J'ai trop peur de l'aura sulfureuse qui entoure ce chanteur pour camés. Oui madame ! J'en suis là...

Donc, je remets Thiéfaine à plus tard. Sans le savoir. Car je suis alors convaincue que son univers, à l'instar du vaste domaine des mathématiques, ne pourra jamais m'atteindre.

 

Et puis, et puis... Par une nuit déjà bien fraîche de septembre, arrive ce qui sans doute devait arriver pour que je sois totalement moi-même en cette vie. Cette nuit-là, j'ai la déprime chevillée au cœur. Pour des tas de raisons. La première, et elle est de taille, c'est que je viens de me ramasser une fois de plus en amour. Mon désespoir a la noirceur irréductible de tous les désespoirs adolescents : je crois que je vais mourir. D'ailleurs, je pense que ce serait préférable. Je flirte toujours autant avec les poètes et je ne suis pas loin de penser, avec Éluard, que « l'avenir mon seul espoir, c'est mon tombeau ». J'étais si près de ce garçon-là que j'ai froid près des autres. Mais tout de même : en ce jour de septembre, lorsqu'un autre garçon me propose de l'accompagner pour aller voir un de ses amis, j'oublie toute velléité de m'ouvrir les veines et je pars avec lui. En tout bien tout honneur.

Dans la voiture, une vieille R18 bleu marine, il a mis Thiéfaine.

C'est d'abord comme un bruit de fond qui accompagnerait notre conversation. Mais plus les chansons défilent et plus elles me plaisent. Tout à coup, dans l'une d'elles, j'entends ceci : « Tu voudrais qu'il y ait des ascenseurs au fond des précipices ». Le début de la chanson, déjà, m'avait interpellée : « Pauvre petite fille sans nourrice arrachée du soleil, il pleut toujours sur ta valise », etc. Je suis assez narcissique pour me demander si cette gamine malchanceuse n'est pas un peu moi, si je ne suis pas un peu elle. Et ces ascenseurs qu'elle voudrait voir jaillir au fond des précipices, ne les ai-je pas espérés moi-même ? S'il s'en présentait un là, comme ça, ce ne serait pas de refus. Je monterais dedans pour m'élever au-dessus de mon chagrin, le regarder de haut et le piétiner, et mon amour fracassé avec, na-na-na-na-nère. Le jeune homme qui conduit m'apprend que la chanson en question s'appelle Mathématiques souterraines. Tiens donc, on peut donc faire autre chose que des maths avec les maths ! J'en suis épatée ! Complètement ébahie !

 

Et voilà que je n'ai plus envie de mourir. Il y a soudain vachement mieux à faire. Il y a une œuvre entière à découvrir. C'est la révélation qui vient de m'être faite en cette nuit de septembre 1992.

Oui, une œuvre entière à découvrir. Et je vais m'y employer dans les jours et les semaines qui viennent. Je me le promets. Et j'oublierai, bien que n'écoutant pas Johnny, mais Hubert, le nom de celui qui m'a fait saigner. Non mais !

Le copain à la R18 me ramène chez moi. Intacte et en même temps complètement démontée. Il vient de se passer un truc étrange qu'il me faudra par la suite appeler un événement fondateur de mon destin. Oui, je sais, je suis toujours un peu dans l'emphase. N'empêche que c'est quand même vrai. Sans Thiéfaine, ma vie n'aurait pas eu la même saveur. Peut-être bien qu'elle se serait arrêtée. Parce que franchement, en ce mois de septembre d'il y a trente ans, j'avais comme une profonde envie de tout bazarder par-dessus bord. Entre la vie et moi, s'était installée au fil des années une inimitié qui faisait peur. Il a suffi d'un ascenseur. Il a suffi d'un type à l'univers déjanté. D'un type au nom loufoque, le genre qui te déploie trois identités en une : Hubert, Félix ou Thiéfaine, c'est selon. Parfois c'est même HFT. Parfois c'est Thiéfaine, comme on dit Verlaine, comme on dit Rimbaud, comme on dit Baudelaire. Il a suffi de cette parenté-là entre Hubert et Paul, entre Hubert et Arthur, entre Hubert et Charles, pour que dans ma tête se rejoignent avec délices l'écume inconnue et les cieux.

 

Donc, en cette nuit de septembre 1992, je rentre chez moi totalement groggy. Je viens de découvrir un truc phénoménal : pas besoin de came, moi je peux planer rien qu'en écoutant Thiéfaine. Avant de sortir de la R18, je demande à mon pote si je peux lui emprunter la cassette qu'on vient d'écouter. Il ne l'a jamais revue. Honte à moi pour la deuxième fois (on a comme ça de ces péchés sur la conscience !). Je n'ai pas jugé nécessaire de la lui rendre. C'est-à-dire que j'ai surtout jugé indispensable de ne jamais m'en séparer. De même, j'ai jugé indispensable, le lendemain qui a suivi cette nuit-là, de foncer à la FNAC de Metz pour y dévaliser une partie du rayon chanson française, la seule partie qui m'intéressait alors et qui trônait sous la délicieuse étiquette « Hubert-Félix Thiéfaine ». Tout un programme dont j'ignorais ce qu'il allait être, mais dont je pressentais la foisonnante diversité et l'inépuisable richesse. Oui, dans la R18, sous les étoiles, c'est tout cela que j'avais senti. Et qui se vérifia par la suite. Jusqu'à aujourd'hui, purée, si c'est pas miraculeux !

Au rayon chanson française de la FNAC, face au bac orné de la délicieuse étiquette, je fus comme tous ceux qui eurent la chance de découvrir Thiéfaine un peu tardivement : estomaquée de voir que le monsieur avait déjà une belle panoplie d'albums à son actif. C'était un monde qui allait s'offrir à moi. J'avais dix-neuf ans et c'est peut-être le plus bel âge de la vie, je ne sais pas (avant que tout s'effondre un an plus tard, si l'on en croit Paul Nizan). En tout cas, devant la profusion de CD et de cassettes qu'il y avait là, sous la délicieuse étiquette, je fus pour ainsi dire réconciliée avec mon destin. Prête à affronter mon chagrin d'amour comme une grande fille. Cette œuvre déjà gigantesque, cela me donna à la fois le vertige et la confirmation de ce que j'avais pressenti dans la nuit : une vie qui vous offrait la chance d'être percuté(e) par une telle œuvre, il ne fallait pas la lâcher.

 

Ça y est, j'avais donc mon septembre rose à moi. Je revins de la FNAC avec de nombreux CD et cassettes. J'avais fait un mélange des deux pour que la facture, que maman payait (elle m'avait passé sa carte bancaire pour l'occasion), ne soit pas trop salée !

 

Je devins dès lors l'amie des dingues et des paumés. Mieux : je me reconnus dans leur hymne. Je me fis en deux temps trois mouvements la familière de tout un théâtre d'êtres bizarres et bancroches, l'alliée des pantins déglingués, la sœur de la « pauvre petite fille sans nourrice arrachée du soleil ». Je crois même qu'à force de nous fréquenter, elle et moi, nous nous sommes soignées mutuellement ! En tout cas, elle m'a soignée. Elle m'a présenté, généreuse, un ascenseur à prendre en cas d'urgence, et je ne m'en suis pas privée durant les trente années qui se sont écoulées entre 1992 et maintenant.

 

Quant au concert de Sarreguemines, il fut donc (et je l'ignorais au moment où je le vivais, c'est ça qui est fort, rétrospectivement) le premier d'une longue série. Si maman savait que depuis ledit concert qui la laissa mitigée (c'est-à-dire à la fois amusée et horrifiée), la liste s'était allongée de façon démentielle, elle en serait stupéfaite. Sauf qu'elle n'est plus là, ma mère tant aimée, je l'ai écrit X fois tellement c'est pas croyable de l'avoir perdue si tôt. Mon père, tant aimé lui aussi, n'est plus là non plus. C'est difficile de vivre en ce monde où tout change, où tout passe. Où des parents te sont donnés, puis repris. Où, comme le chante si bien Hubert, « les deuils se ramassent à la pelle ». Alors, évidemment que quand on a trouvé quelque chose ou quelqu'un qui nous aide à traverser tout ça, on s'y accroche. En ce mois de septembre, vous l'aurez compris, je fête trente ans d'un compagnonnage sans nuages avec Hubert. Un homme que j'aurai vu, en tout et pour tout, 55 fois, je crois. Ces 55 concerts mis bout à bout, cela fait quelque chose comme cinq jours passés ensemble. Pas plus ! Le secret de la longévité ? Qui sait ?!