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20/03/2015

"Ravages esthétiques"...

La pensée du jour : "Ich denk an ihre Augen,

die nicht vergehen

Und was sie jetzt wohl seh'n

Oder wen". Max PROSA

 

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Régulièrement, je me prends des claques poétiques ! Je sais, dès la première écoute de telle ou telle chanson, qu’elle va désormais faire partie de mon paysage quotidien, lui donner un autre relief. Thiéfaine fut celui qui m’administra la première grande bourrade, ou même bourrasque, le premier « ravage esthétique », ai-je envie de dire, pour reprendre l’expression utilisée par David Foenkinos quand il évoque ce que fut pour lui la rencontre avec l’œuvre de Charlotte Salomon.

 

Dans ma vie, il y a eu comme ça bien d’autres artistes, mais toujours, est-il nécessaire de le préciser, Thiéfaine reste le grand, l’immense, le magistral ! Celui avec qui il fait bon nager en eau trouble, mourir à 4h10 par un matin d’été, pour renaître d’une fièvre résurrectionnelle inespérée…

 

Bien sûr, d’autres flacons m’apportent l’ivresse, et heureusement ! Mais je constate jour après jour que seule la poésie de Thiéfaine semble me correspondre pleinement. Feu d’artifice au-dessus de l’abîme, incandescence ravageuse !

 

Mais quand même : au répertoire des découvertes sublimes, il y a eu pour moi Max Prosa. C’est un jeune Allemand, tout frêle, habité par les mots qu’il chante. Je l’ai vu une fois sur scène, et je suis restée bouche bée devant cette singulière apparition. Max Prosa vient d’une autre planète, il touche des sphères que nous ne pouvons que contempler de loin. Ses mots sont d’une incroyable beauté, et je déplore (une fois de plus !) que tant de gens disent des vacheries au sujet de l’allemand, langue éminemment inventive, qui sait claquer comme un fouet parfois, peut-être, mais qui sait avant tout englober la poésie du monde. Oui ! Et je le disais encore tout à l’heure à mes élèves, que mon envolée lyrique a laissés un brin interdits !!

 

Max Prosa dit les univers que nous n’atteindrons jamais, qui se dérobent au commun des mortels, il pleure l’amour qui se meurt dans un sanglot, il chante la brûlure qui étreint deux papillons lorsqu’ils tournoient autour de la lumière en une danse hardie qui leur sera sans doute fatale (Zwei Falter est à mes yeux le texte le plus poétique de Prosa), le soleil qui resurgit après la tempête («Als der Sturm vorbei war, hab ich die Sonne wieder geseh’n »). C’est la vie (oui, le titre est en français) parle d’une déchirure, et l’on peut tout imaginer : il est possible qu’ici, le chanteur évoque la fin d’un amour, mais peut-être aussi la mort d’un proche. C’est une chanson qui me chamboule complètement…

 

Bref, si le cœur vous en dit, oubliez ce soir tous les poncifs qui courent sur la langue allemande (rugueuse, moche, militaire, j‘en passe, et des pires), mettez-vous un petit Max Prosa, fermez les mirettes pour mieux siroter ce miel, et donnez-m’en des nouvelles !

 

15/03/2015

"J'écoute le souffle de l'instant et l'accélération du temps"

La pensée du jour : "Voilà la chose la plus difficile : apprendre à vivre avec ses disparus. Les ranger dans une boîte afin qu'ils deviennent des souvenirs. Les tenir à distance pour qu'ils cessent de nous heurter". Philippe BESSON.

 

 

Ma plume se fait rare depuis quelque temps. Ici, en tout cas. Car, ailleurs, j’ai noirci dernièrement des pages et des pages ! J’ai même enfin écrit quelque chose de plus conséquent que ces notes éparses livrées sur ce blog ou un autre (http://dadla.hautefort.com/) : un roman sur un sujet qui m’obsède depuis plus de vingt ans, à savoir la RDA et son système hautement répressif pour qui ne marchait pas dans les clous… Bref, tout cela pour vous dire que j’ai été occupée ailleurs, souvent. J’ai même zappé quelques émissions dans lesquelles HFT est apparu récemment. Moi pour qui ce genre d’omission était impensable il y a quelques années encore… J’ai vieilli, peut-être ! Mais la passion ne s’est pas émoussée, et je réserve toute mon attention aux chansons de Thiéfaine, écoutées inlassablement au fil des jours. Le dernier album, Stratégie de l’inespoir, a tourné en boucle dans ma voiture au cours des derniers mois. Et je l’aime toujours autant, voire plus qu’à sa sortie. J’ai même fini par apprivoiser quelques morceaux qui me semblaient au départ un peu rebutants, comme Mytilène Island. Je ne dis pas que cette chanson me plaît follement à présent, mais disons que je ne la passe plus systématiquement ! Ayant appris ici ou là qu’elle faisait partie des chansons préférées de tel ou tel thiéfainaute, j’ai cherché à creuser. On peut effectivement voir de l’audace dans le thème, on peut peut-être imaginer, en l’écoutant, un tableau du style Gabrielle d’Estrées et une de ses sœurs (cf. une conversation que j’ai eue avec 655321). Pourquoi pas ? Tout est possible, et il en faut pour tous les goûts !

 

Pour ma part, je suis toujours subjuguée par En remontant le fleuve. Entrée en matière éminemment thiéfainienne, aux accents délicieusement rimbaldiens, comme l’a déjà souligné Foxy (http://foxysback.hautefort.com/). Cette remontée jusqu’au « berceau final » m’enchante, et ce depuis le début ! Un des textes les plus percutants de Thiéfaine selon moi, à ranger du côté des morceaux d’anthologie du style Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable, ou encore Annihilation. Au fil du temps, des liens entre certaines chansons se sont imposés à moi comme des évidences. C’est ainsi que je vois une passerelle entre Résilience zéro et Toboggan. Immobilité du temps de l‘enfance, accélération de ce même temps à l‘heure où la vie se penche vers son automne. Et c’est bien là, je crois, une expérience commune à tous, cette impression que le temps ne s’écoule pas de la même façon aux différents âges de la vie. Je me revois encore, adolescente, maudire le dimanche soir qui annonçait les « heures de la désolation » à venir, s’empilant mollement les unes sur les autres. Impression, avec le lundi qui arrivait, de retourner au bagne à perpétuité ! La nécessité de m’enivrer des Alcools d’Appolinaire, un frangin qui se demandait lui aussi quand donc finirait la semaine ! Et soudain, la trentaine s’est pointée, sans s’annoncer, puis la quarantaine, et me voilà comme déclassée. Et ce temps qui défile et me file entre les pattes, et mon impuissance à le retenir, et la sensation d’aller moi aussi vers le grand toboggan, vers l’ultime chute dont je ne me relèverai pas… La hantise, presque la certitude, de trouver le néant en bout de course, et non ce Dieu en qui je croyais dur comme fer quand j’étais môme. « Je te salue Seigneur, du fond de l’inutile. »

 

Bref, voilà un album qui m’accompagne quasi quotidiennement, et que j’ai hâte de découvrir sur scène !

 

Autre chose : j’aimerais bientôt écrire un petit billet sur la chanson Helter Skelter des Beatles, citée par Thiéfaine comme étant celle qui lui aurait inspiré Toboggan. Quelqu’un pourrait-il me dire dans quelle émission HFT a évoqué ce parallèle ? Merci !

 

14/02/2015

Flussaufwärts

La pensée du jour : "Se trouver dans un trou, au fond d'un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l'écriture vous sauvera". Marguerite DURAS

 

Petite envie, comme ça, d’explorer encore le livret qui accompagne le CD Stratégie de l’inespoir, envie de creuser un peu, de chercher des informations sur les auteurs des citations que Thiéfaine a placées en exergue avant certains textes.

 

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Commençons par le commencement ! Juste au-dessus des paroles de la chanson En remontant le fleuve, on trouve ces mots de Paul Celan :

 

« …ein Weisensteinchen, flussaufwärts,

die Zeichen zuschanden-gedeutet … », c’est-à-dire : « …infime caillou philosophal, en remontant le fleuve,

Les signes interprétés à mort, à néant… »

Par chance, j’ai chez moi le recueil de poèmes La rose de personne (version bilingue), signé Paul Celan, et je vais pouvoir en mettre quelques extraits ici.

Commençons par évoquer la vie tourmentée de ce poète.

Il naît le 23 novembre 1920 à Cernowitz, en Roumanie. Originaire d’une famille juive parlant allemand, il fait ses études à Cernowitz, étudie en Roumanie la littérature et les langues romanes. En 1942, ses parents sont déportés dans un camp d‘internement; ils y meurent tous deux. Après la guerre, il quitte son pays pour Vienne, puis Paris, où il devient lecteur à l’École Normale Supérieure et traducteur. Bien que Celan ait publié ses premiers poèmes vers 1948, c’est en 1952, avec Mohn und Gedächtnis (Pavot et mémoire), qu’il commence à atteindre une certaine célébrité. Ce recueil sera suivi de Von Schwelle zu Schwelle (De Margelle à margelle), de Sprachgitter (Grille-de-langage) et de Die Niemandsrose (La Rose de personne) et de Atemwende (Tournant de l’haleine). Ces recueils le consacrent comme le plus grand poète de langue allemande de l’après-guerre : en 1958, il reçoit le Prix littéraire de la ville de Brême, et en 1960 le Prix Georg Büchner.

 

L’œuvre de Celan est difficile et resserrée. Elle est marquée, par-delà son hermétisme apparent, par l’expérience de la perte et de l’exil, par celle de la mort et de la destruction. L’extermination des juifs pendant la guerre y est présente, comme on peut le voir dans le poème Todesfuge (Fugue de mort). Mais Celan, dans l’expression poétique de cette expérience, n’est pas Nelly Sachs : il s’enfonce dans le langage et le transforme, jusqu’à aboutir, comme il le dit lui-même, à un « tournant de l’haleine » (Atemwende). « Les poèmes sont solitaires et suivent leurs propres voies », mais manifestent une réalité qui est au-delà de toute perte : « au milieu de toutes les pertes, une seule chose n’est pas perdue : le langage ». Et le langage suppose un au-delà, peut-être un autre : « Le poème, étant une manifestation du langage, et donc essentiellement un dialogue, peut être un message dans une bouteille, envoyé avec la croyance pas toujours assurée qu’il pourrait parvenir quelque part, peut-être dans une terre du cœur… Un lieu ouvert, habitable, peut-être un « toi » auquel on s’adresse… » Il n’empêche que la poésie de Celan nous interpelle comme l’une des poésies du manque les plus fortes qu’ait produites notre siècle. Les mots, brisés, retournés, délivrés de tout discours, y ont un poids et une réalité propres. La rigueur même de ce cheminement poétique, peut-on supposer, a coûté fort cher au poète, qui s’est suicidé en 1970 à Paris (il s‘est jeté dans la Seine). Il faut dire qu’une accusation de plagiat de l‘œuvre d‘Yvan Goll, menée par la femme de ce dernier contre Celan, avait jeté le poète dans une profonde dépression.

 

Celan appartient à cette famille poétique qui, avec Hölderlin, Trakl, Büchner, Rilke, a voulu aller jusqu’au bout des possibilités du langage.

 

Source : Dictionnaire des auteurs de tous les temps et de tous les pays, éditions Robert Laffont. L’article sur Celan est signé Antoine Berman. J’y ajouté quelques précisions.

 

Si je me souviens bien de mes cours de fac, on nous présentait Celan comme un poète déchiré aux entrailles par l’holocauste. Selon lui, la langue allemande avait été corrompue par les nazis, il convenait de lui en opposer une autre, totalement poétique, pure, essorée de toute scorie quotidienne. D’où une profusion de poèmes extrêmement hermétiques… J’en mettrai quelques-uns ici prochainement.

 

En attendant, je vous souhaite une écoute enjouée de Stratégie de l’inespoir, l’oreille toujours prête à recueillir l’or que recèle cette poésie finement ciselée, toujours flirtant entre deux eaux, celle, noire, de la mélancolie, et celle, limpide et douce, des fulgurantes extases appelées à mourir à peine jaillies.

 

31/01/2015

"J'me sens coupable de ne pas être mort le 30 septembre 1955"...

La pensée du jour : "Vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre". Willard MOTLEY

 

Il n’est pas rare que mes lectures me ramènent à des chansons d’Hubert-Félix Thiéfaine. C’est devenu un tic, je n’y peux rien ! Le dernier roman de Philippe Besson ne pouvait que me faire penser à Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable. Au fil de ces 238 pages, il est question de James Dean. Quand ce n’est pas l’acteur lui-même qui se raconte, ce sont des personnes de son entourage qui livrent le bout d’histoire qu’elles ont partagé avec l’éternel adolescent tempétueux. L’écriture est sèche, saccadée, et c’est bien celle qui convient à la vie rapide de James Dean. Une vie qui ne s’embarrassait pas des scories de la lenteur, quitte à ce que mort s’ensuive. Vers la fin du roman, c’est Donald Turnupseed qui intervient. Et là, évidemment, impossible de ne pas penser à « J’me sens coupable de ne pas être mort le 30 septembre 1955, un peu après 17h40, au volant du spyder porsche 550 qui percuta le coupé ford de monsieur donald turnupseed ». Voici donc, en écho à ces mots d’Hubert, ceux que Philippe Besson prête à l’homme qui tua James Dean :

 

Je m’appelle Donald Turnupseed. Je suis l’homme qui a tué James Dean.

 

J’avais vingt-trois ans, en septembre 1955. J’avais quitté la marine pour reprendre des études à l’Institut technique de San Luis Obispo. Je rentrais chez moi, à Tulare, pour le week-end. Ma voiture était un coupé Ford Tudor de 1950, noir et blanc.

 

Au carrefour des routes 466 et 41, je devais prendre à gauche. J’ai bien vu la Spyder arriver en face, elle descendait des collines, elle avait l’air de rouler à vive allure, mais c’était comme une image imprécise, à cause de la chaleur qui vibrait. Ce qui s’est passé, c’est que j’ai eu un moment d’hésitation. Juste une poignée de secondes. Je n’aurais sans doute pas dû.

 

En fait, je me suis demandé si j’aurais le temps de tourner avant que la voiture parvienne à ma hauteur. J’ai accéléré pour prendre le virage. J’ai eu peur d’être trop court. Du coup, j’ai freiné. Peut-être trop brutalement. Ma Ford a dérapé. Et puis, je me suis dit : c’est trop bête, j’ai largement le temps. Alors j’ai accéléré à nouveau. Je ne suis pas sûr d’avoir mis mon clignotant. Et je suppose que pour le conducteur d’en face, je devais sembler hésitant. Après, ça s’est passé très vite. La Spyder m’a heurté par le flanc et m’a envoyé valdinguer dans le décor. Je me souviens parfaitement de la violence du choc. Je me suis crispé sur mon volant, j’ai rentré les épaules, fermé les yeux, j’ai pensé : je vais mourir.
Et je ne suis pas mort.

 

Quand j’ai rouvert les yeux, la Spyder était de l’autre côté de la route, écrasée contre un poteau télégraphique.

 

Moi, je saignais du nez, j’avais l’impression d’avoir la poitrine enfoncée et mon épaule gauche me faisait mal. J’ai quand même réussi à m’extraire de ma voiture. Le pare-chocs était défoncé, le moteur fumait. Je me suis éloigné, en titubant. J’ai aperçu des voitures qui s’arrêtaient. Un type a couru vers une cabine téléphonique pour appeler la police.

 

Il y avait un homme étendu sur la chaussée. Plus tard, on m’a expliqué que c’était un mécanicien d’origine allemande. Ils l’ont installé sur une civière pour l’emmener à l’hôpital de Paso Robles. Il avait du sang dans les cheveux.

 

Le conducteur, lui, était bloqué dans la carcasse.

 

 

18/12/2014

Article paru dans le Républicain Lorrain

La pensée du jour : "Je sais que je n'ai rien réussi. Pauvre consolation que de se dire que plus d'un, dans le même cas, n'en est pas même conscient". Elias CANETTI

 

Aujourd'hui, je vous propose une interview de Thiéfaine, parue début décembre dans le Républicain Lorrain :

 

"La médiocrité, c'est une peste"

 

Les fans étaient fébriles : après le succès de Suppléments de mensonge, Thiéfaine serait-il encore Thiéfaine ? La réponse est venue avec Stratégie de l’inespoir, sorti lundi. Le Jurassien est plus que jamais lui-même.

 

 

 

À la marge, barge, marginal, on a longtemps enfermé Hubert-Félix Thiéfaine dans l’image étriquée d’artiste un peu ovni, soleil noir adulé par un public fidèle depuis 1978. Et puis, en 2011, sont venus Suppléments de mensonge, le succès et les Victoires de la musique. Le show-biz découvre HFT. Stupeur et tremblements chez les fans : l’idole allait-elle finalement céder à la Tentation du bonheur ? La réponse a été donnée lundi : Stratégie de l’inespoir, son 17ème album, est une excellente cuvée du Jura.

 

 

Cet album reflète une lucidité calme, tranquille…

 

Hubert-Félix Thiéfaine : La lucidité, oui, c’est vraiment le sens que laisse le mot « inespoir ». C’est l’absence d’espoir, mais aussi de désespoir. Un no man’s land émotionnel qui permet d’avoir ce recul nécessaire pour voir les choses. C’est presque une perception philosophique de la vie. La religion, la politique, le sport : je suis fatigué de toutes ces choses derrière lesquelles on nous fait courir.

 

 

 

 

Suppléments de mensonge a été un vrai succès, est-ce difficile de se remettre à écrire après ?

 

On s’y met tout de suite. Je n’ai pas attendu les Victoires. J’ai commencé deux mois après la sortie de l’album. C’est vrai qu’il faut se maintenir, que ça m’a fait un peu peur. Après la sortie d’un album, il y a du temps qui passe, si vous ne vous remettez pas au travail rapidement, vous perdez vos repères. Et puis j’ai changé de vie, j’ai une vie plus saine qui me permet d’avoir de longues matinées à travailler.

 

 

 

 

Péchin, Méliès, Cherhal, Cali… comment avez-vous choisi vos collaborations ?

 

J’écrivais paroles et musique mais en écrivant, je me disais que le thème pouvait être mieux développé par untel ou untel. J’avais déjà des noms en tête. Quand je pensais à Armand Méliès, par exemple, ce n’était pas la peine que je me force trop sur la musique ! Pour le morceau avec Jeanne Cherhal, je voulais beaucoup de féminité.

En écoutant Karaganda, on a l’impression que les chanteurs engagés vous énervent…


Moi, je suis engagé par rapport à moi-même. Je ne défends pas un parti, je suis libre de ma parole. L’engagement est incompatible avec l’art. Un artiste doit viser l’infini, l’intemporel. Il ne peut pas s’occuper du quotidien du peuple, ce n’est pas sa place. Il doit toucher l’universel et pas juste une partie des gens. Un artiste, c’est un homme libre, debout, qui avance avec ses propres idées. Même si, c’est vrai, il y a eu quelques exceptions : Lamartine, Senghor, Vaclav Havel.

 

 

Dans Médiocratie, vous jugez sévèrement la société contemporaine.

 

C’est un coup de colère. Ça fait longtemps que je traîne ce titre dans mes bagages. Tout est dans la chanson, tout est dit. L’ennemi de l’humanité ou du moins, du monde occidental, c’est la médiocrité. C’est une peste. Quand on est un peu idéaliste, la médiocrité, ça fait mal.

 

 

Vous avez travaillé avec votre fils, Lucas, n’est-ce pas un risque ?

 

On n’a pas eu à se poser la question vu que ce n’était pas prévu ! À l’origine, j’avais juste demandé à Lucas de faire une bande de mon travail parce que moi, je pose tout sur un dictaphone. Trois semaines après, il m’a envoyé En remontant le fleuve arrangée. Il m’a complètement bluffé et enthousiasmé. Non seulement l’arrangement est beau, mais il reflète complètement ce que j’aurais demandé à un arrangeur. Après quatre titres, on a vraiment pris la décision qu’il serait réalisateur et pour ne pas lui foutre en l’air ses vingt ans, parce que c’est tellement lourd comme travail, on a choisi un coréalisateur, Dominique Ledudal, avec qui j’avais déjà travaillé.

 

 

Votre tournée passera-t-elle dans l’Est ?

 

On n’a pas encore de dates précises. On terminera les 16 et 17 octobre 2015 au Palais des sports à Paris mais avant, on fera peut-être des salles plus petites, des clubs. Une nouvelle expérience. Ce sera à partir du printemps 2015.

 

Propos recueillis par Emmanuelle De Rosa.

25/11/2014

Stratégie de l'inespoir

La pensée du jour : "C'est effrayant ce qu'on en a des choses et des gens qui ne bougent plus dans son passé. Les vivants qu'on égare dans les cryptes du temps dorment si bien avec les morts qu'une même ombre les confond déjà. On ne sait plus qui réveiller en vieillissant, les vivants ou les morts". Louis-Ferdinand CELINE

 

 

Bien sûr, je suis en retard pour écrire un billet sur Stratégie de l’inespoir ! Bien sûr, les visiteurs de ce blog m’ont connue plus assidue et plus empressée ! Désolée ! Cette fois, compte tenu de l’accueil mitigé qui a été fait à cet album, j’ai voulu prendre mon temps, ne pas foncer tête baissée dans la description hâtive d’un ressenti encore incertain et susceptible d’évoluer.
J’ai donc écouté Stratégie de l’inespoir plusieurs dizaines de fois depuis que je l’ai. Première écoute peu convaincante, je l’avoue. J’avais l’impression d’être paumée dans cette œuvre de bric et de broc, évoquant sans transition l’horreur du goulag et le fantasme brut, entre autres. Je ne m’y suis d’abord pas retrouvée dans ce « patchwork » ! Puis, je me suis dit que de toute façon, il en avait toujours été ainsi avec tout album de Thiéfaine. À chaque fois, je me suis sentie déroutée. Donc : ne jamais donner d’impression définitive, il faut prendre le temps d’accueillir l’œuvre en soi, la triturer un peu pour en explorer les entrailles, les douceurs et parfois les âpretés. Et voir ce qui résiste réellement au bout du compte, ce qui nous semble définitivement pas pour nous, voire inaudible.

 

Cela commence fort, je trouve, avec une remontée du fleuve extrêmement bien envoyée, riche d’images foisonnantes. On s’y croirait ! Le Styx comme vous ne l’avez jamais vu ! J’adore cette entrée en matière. La musique colle parfaitement au texte, la fin semble s’évaporer dans des brumes inquiétantes, je retrouve là tout ce que j’aime chez Thiéfaine, et notamment sa capacité inégalable à créer des ambiances. J’adore aussi les associations de mots (« complexité sinistre », « furieux miroirs », « somptueuse noirceur »). Tout est bon, y’a rien à jeter, sur le fleuve bouillonnant, il faut tout emporter ! Cette fois, « les dieux s’encanaillent en nous voyant pleurer ». Finie la grande époque où ils jalousaient nos corps et où nous balayions l’éternité, démiurges insatiables réinventant les cieux !

 

Angélus vient se faufiler ingénieusement là-dedans, s’engouffrant audacieusement dans les brumes inquiétantes dont je parlais. Après la traversée du fleuve des Enfers, la rencontre furtive avec un Dieu qui semble être une affaire classée (je sais, les avis sont partagés là encore, mais moi je ressens cette chanson comme un salut sans retour possible, une porte que l’on claque et qu’on ne rouvrira pas).

 

Fenêtre sur désert continue à me plaire. Texte, musique, je reçois tout cinq sur cinq. La mélancolie qui se dégage de l’ensemble me bouleverse.

 

Stratégie de l’inespoir, j’aime aussi. Un texte plus lisse, moins riche que celui du premier titre, En remontant le fleuve, d’accord. Mais quand même quelque chose qui coule plutôt bien et se laisse écouter tranquillement.

 

Vient ensuite le percutant Karaganda (camp 99). Une musique qui cogne, tout comme le texte. Un rythme qui, à mes oreilles, frise le staccato, mais je n’y connais strictement rien dans le domaine de la musique et ne suis pas trop sûre de mon coup ! En tout cas, critique pertinente du communisme dans ses bavures immondes. La phrase de Sartre (« tout anti-communiste est un chien ! ») est mise en exergue de façon ironique avant ce pamphlet ! Difficile de contredire Thiéfaine ici. Moi qui planche depuis de longues années sur le sombre passé est-allemand, je ne vois que des Karaganda de l’autre côté du rideau de fer…

 

Mytilène Island nous tombe ensuite dessus comme une mauvaise pluie acide. Je n’aime pas du tout cette chanson, je me permets de le dire sans ambages. Déjà, le thème ne me parle pas et me semble tellement relever de l’intime que l’étaler ainsi au grand jour me paraît inconvenant. Quant à la musique sirupeuse qui accompagne le tout, je n’en dirai rien, tout est contenu sans doute dans l’épithète « sirupeuse » !

 

Résilience zéro m’a drôlement perturbée dès la première écoute. Pour tout vous dire, dans la nuit de dimanche à lundi, je l’ai eue sans discontinuer en tête, je me la chantais en boucle. Elle me touche, elle ramène à l’enfance et à tout ce qui a pu en faire un enfer, un truc qui nous laisse une nausée en travers de la gorge. L’image de l’instituteur qui se trimbale la blouse tachée de sang ne laisse pas de me titiller. On est dans l’outrance, bien sûr, mais qui sait ce qui se cache réellement derrière les mots ? La résilience : le pays où l’on n’arrive jamais ? Le truc impossible à atteindre une fois que le mal est trop profondément inscrit dans la chair ? L’âge avançant, peut-être que les blessures ressurgissent avec plus d’acuité encore ? J’aime aussi l’idée que, passé le joyeux babil bordélique de la tendre enfance, il va falloir apprivoiser le verbe, en connaître les règles et s’y soumettre. Souvenirs aigres pour moi aussi, les cours de récré m’ayant toujours flanqué un cafard indicible, et les instits dépourvus de psychologie n’ayant pas manqué dans le paysage de mon enfance !

 

Tout en écrivant cette note, je tourne les pages du livret du CD et tombe sur cette photo en noir et blanc qui m’a frappée aussi : le décor suranné dans lequel pose Thiéfaine ressemble étrangement à la chambre autrefois attenante au grenier de mes grands-parents. Cette pièce était nimbée de mystères aux yeux de l’enfant que j’étais. J’adorais m’y planter des heures durant et contempler fiévreusement les tableaux religieux qui ornaient les murs.

 

Lubies sentimentales me semble dans la lignée de Bouton de rose. Les dentelles de la femme demeurent un point d’ancrage rassurant. Les chœurs de la fin me plaisent beaucoup.

 

Arrive ensuite Amour désaffecté dont le texte me semble malheureusement quelque peu bâclé. C’est mon deuxième bémol, après Mytilène Island. Je ne m’attarde pas, j’ai toujours pris le parti de parler ici de ce que j’aimais et de laisser de côté ce que je n’aimais pas !

 

Médiocratie me plaît, sans plus. Après Lobotomie Sporting Club, on aurait pu espérer un texte plus grinçant peut-être. Je trouve que « ça manque un peu de verbe aimer » ne ressemble pas à Thiéfaine, que ça tombe comme un cheveu sur la soupe, comme une scorie dans une écriture allant d’habitude directement à l’os, sans s’encombrer de gras!

 

Retour à Célingrad est à mes yeux l’un des joyaux puissants de Stratégie de l’inespoir. Un texte divinement célinien sur une musique bien rythmée. J’adore ! Il ne manque qu’un mot que j’ai toujours adoré lire sous la plume de Céline : « chichiteux » !

 

Toboggan est la chanson d’un homme qui se retourne sur son passé et s’interroge sur la pertinence de son œuvre. A l’automne de sa vie, il se sent truand sur les bords, pas certain que le succès ne soit pas usurpé, si j’ai bien tout pigé. Et il sent aussi la menace du temps qui passe et s’accélère vertigineusement, le conduisant au toboggan, qui n‘est rien d‘autre qu‘un échafaud. Toboggan, image incongrue peut-être, et pourtant tellement bouleversante selon moi. Loin, les toboggans de l’enfance sur lesquels on glissait insouciants (c‘était avant le « verbe intransitif et déroutant » !) , il va falloir passer aux choses sérieuses, et ne pas reculer devant l’épreuve. J’aime cette chanson où se disent pudiquement la fragilité de nos vies et la peur qui nous saisit quand l’avenir se rétrécit comme une peau de chagrin.

 

Père et fils vient mettre le point final à cet ensemble somme toute harmonieux (vous voyez, plusieurs écoutes étaient nécessaires pour que le patchwork s’organise !). On passe le flambeau au fiston qui est dans la fleur de l’âge.

 

Faut-il voir des symboles partout ? Et, par exemple, compléter la citation qui ouvre le livret : « le fou a chanté dix-sept fois », faut-il aller jusqu’au bout d’un raisonnement cruel et se dire « puis il est mort de désespoir », d’où l’importance de la transmission de père à fils ? Je ne sais pas, je pose seulement la question.

 

En tout cas, pour moi, cet album s’inscrit à part entière dans l’œuvre de Thiéfaine, il la complète et l’augmente merveilleusement bien. Je vois des liens intertextuels partout, « j’appelais l’horloge parlante pour avoir de la compagnie » fait écho à « allô SOS amitié », « les dieux s’encanaillent en nous voyant pleurer » rappellent « les dieux sont jaloux de nos corps, nous balayons l’éternité », mais cette fois la vapeur s’est renversée, les dieux reprennent le dessus et opposent un sourire goguenard à nos terreurs d’hommes. Le temps s’accélère pour nous et nous entraîne dans la grande bouilloire. Les dieux, eux, ont repris leurs droits, nous ne sommes que des êtres humains qu’un toboggan mesquin viendra précipiter bientôt dans le « berceau final »…

 

 

 

 

11/11/2014

Fenêtre sur désert

La pensée du jour : "Les livres m'entourent et c'est la compagnie rêvée". Jean-Claude PIROTTE

 

J'arrive peut-être un peu tard pour vous mettre ici les paroles de Fenêtre sur désert, le deuxième titre de Stratégie de l'inespoir. Il a été diffusé hier soir, je crois, et c'est à la faveur d'une longue insomnie dont j'ai le secret que j'ai pu le découvrir. Sans ces deux heures de creux dans ma nuit, j'en serais toujours à attendre bêtement que les trains passent au milieu d'un paysage désolé...

Première écoute : sidérante ! Deuxième, troisième, centième écoutes : sidérantes ! C'est du Thiéfaine, sur toute la ligne, c'est son univers flirtant avec la folie et les bas-fonds, et cette lourde mélancolie qu'il traîne comme une valise trop chargée. En un mot comme en cent : j'adore ! La détresse suinte par tous les pores de ce texte qui vous plonge sous la peau comme un couteau tranchant. La musique, lancinante, ajoute son grain de sel sur les plaies purulentes. L'ensemble trouve un écho profond en moi. Souvenirs d'amours aux rues barrées, souvenirs d'errances dans le vide sidéral de l'impossible. Je suis bouleversée, c'est tout !

 

Voici les paroles de ce sublime "lamento" :

 

Derrière les buissons d'amarantes

Qui roulent sous le vent du désert

Je vois des ombres lancinantes

Qui rôdent affreuses et solitaires

Des ombrelles et sous la Grande Ourse

Du temps des étés délétères

Où je jouais les garçons d'course

Au service de tes jeux pervers

 

Souvenirs de baisers volés

De cercles vicieux infernaux

De lèvres au goût d'herbe mouillée

Et de démons à fleur de peau

A fleur de peau

 

Je me revois rêveur errant

Riant au milieu des pourceaux

À qui tu jetais tes diamants

Tes perles et tes vade retro

Pour toi j'ai dansé chez les faunes

Les baltringues et les souffreteux

Et j'ai brûlé ma couche d'ozone

En voulant traverser tes yeux

 

Souvenirs de baisers volés

De cercles vicieux infernaux

De lèvres au goût d'herbe mouillée

Et de démons à fleur de peau

À fleur de peau

 

Je me gare plus en double file

Devant l'hôtel des vieux amants

Et l'on me ramène à l'asile

Après avis d'internement

J'écoute les jours qui s'enfuient

Dans les eaux noires d'un lit glacé

J'ai trop traîné devant tes nuits

Dont les portes m'étaient fermées

 

Souvenirs de baisers volés

De cercles vicieux infernaux

De lèvres au goût d'herbe mouillée

Et de démons à fleur de peau

À fleur de peau

 

Paroles : Hubert-Félix Thiéfaine

Musique : Arman Méliès (?)

 

07/10/2014

Angélus : premières impressions

 

 

 

Angélus : nom masculin, du latin angelus, ange.

  1. (christianisme / avec une majuscule) Prière en latin, commençant par ce mot, récitée ou chantée le matin, à midi et le soir.

  2. Sonnerie de cloche annonçant cette prière.

 

Depuis hier, je lis et relis les paroles de cette chanson, j'écoute, je réécoute. Déjà, toute première impression d'ensemble : la musique épouse divinement bien les mots. Elle les accompagne, les porte, les fait virevolter magnifiquement. A la première écoute, la voix d'Hubert allant se percher dans les aigus durant le refrain (« au bras de la première beauté vierge ») m'a un peu dérangée. Puis je m'y suis habituée. Très vite, même. Ça change, l'ami Thiéfaine vient encore une fois nous surprendre, nous bousculer. Nous attendre à un tournant où nous ne l'attendions pas. Ça me plaît !

Quant au texte, il me semble intéressant pour l'ironie qui s'en dégage, du début jusqu'à la fin. Et jusque dans le titre ! Cela suinte la dérision, carrément ! Comment voir une prière dans cette moquerie adressée à Dieu ? Les clochers sont trompeurs : certes, la moindre petite commune en est dotée, mais les églises sont vides. J'ai l'impression que Thiéfaine dit ici à Dieu quelque chose du genre : « Tu ne sais plus quoi inventer pour te rendre intéressant. A part quelques illuminés, il ne te reste pas grand-chose en ce bas monde ! » Les églises sont désertes, seuls subsistent çà et là des « citoyens frigides ». Barjots aussi ? Faut-il voir ici une allusion à peine voilée à la Manif pour tous ? L'idée m'en a été soufflée par un commentaire de Valentin, mais je n'affirme rien, bien sûr ! Chacun verra dans ce texte ce que lui murmureront à l'oreille sa propre sensibilité, son propre vécu. On peut aussi ressentir telle ou telle chose un jour, puis voir sa perception évoluer au fil du temps. Je n'écoute plus Je t'en remets au vent comme je l'écoutais il y a vingt ans. Dans L'Etranger dans la glace, j'ai cru voir une réflexion personnelle sur la fuite du temps et le glissement inéluctable vers la vieillesse alors que Thiéfaine y parlait d'un de ses proches atteint de la maladie d'Alzheimer.

En écoutant Angélus, je ne peux m'empêcher de penser à la chanson de Souchon, Et si en plus y'a personne. Mais, là où Souchon ne fait que poser la question (« et si le ciel était vide ? »), Hubert semble affirmer avec une certitude inébranlable l'absence radicale de Dieu, en tout cas dans sa vie. Peut-être qu'à un moment donné, Dieu a existé pour lui. Il ne faut pas oublier que quand il était enfant, HFT voulait devenir prêtre ! A ce sujet, on lira ou relira avec délice le chapitre 3 de la biographie Hubert-Félix Thiéfaine, Jours d'orage, de Jean Théfaine. Et on se marrera sûrement à la lecture du passage où il est question de Gilberte Vacheret, une ex-voisine de Dole : quand elle entendait les « chansons salées » qu'écoutait le petit Hubert, elle se disait, comme beaucoup : « C'est pas possible qu'il va nous faire un curé, ce garçon-là » !

J'ai l'impression que dans cette chanson, Thiéfaine vient faire un pied de nez à Dieu, puis lui régler son compte, le liquider. Le tuer en duel une dernière fois, pour en finir à jamais. Aux bondieuseries, il préfère et a toujours préféré le charme vénéneux des beautés vierges tombées de cieux pas catholiques !

« Je te salue Seigneur » ne serait donc pas du tout une façon d'ouvrir dévotement une prière, mais plutôt une manière de claquer la porte, sans espoir de retour. « Je te salue Seigneur », c'est-à-dire : « Je suis venu te dire que je m'en vais ». Ce salut n'est pas un don de soi à Dieu, mais bel et bien un adieu définitif, irrévocable. Tant pis si ledit Dieu en a le cœur blessé, l'heure n'est plus à la pitié. L'heure est à l'ivresse et à la gueuse, aux succulences terrestres, « les dieux sont jaloux de nos corps, nous balayons l'éternité » !