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31/01/2015

"J'me sens coupable de ne pas être mort le 30 septembre 1955"...

La pensée du jour : "Vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre". Willard MOTLEY

 

Il n’est pas rare que mes lectures me ramènent à des chansons d’Hubert-Félix Thiéfaine. C’est devenu un tic, je n’y peux rien ! Le dernier roman de Philippe Besson ne pouvait que me faire penser à Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable. Au fil de ces 238 pages, il est question de James Dean. Quand ce n’est pas l’acteur lui-même qui se raconte, ce sont des personnes de son entourage qui livrent le bout d’histoire qu’elles ont partagé avec l’éternel adolescent tempétueux. L’écriture est sèche, saccadée, et c’est bien celle qui convient à la vie rapide de James Dean. Une vie qui ne s’embarrassait pas des scories de la lenteur, quitte à ce que mort s’ensuive. Vers la fin du roman, c’est Donald Turnupseed qui intervient. Et là, évidemment, impossible de ne pas penser à « J’me sens coupable de ne pas être mort le 30 septembre 1955, un peu après 17h40, au volant du spyder porsche 550 qui percuta le coupé ford de monsieur donald turnupseed ». Voici donc, en écho à ces mots d’Hubert, ceux que Philippe Besson prête à l’homme qui tua James Dean :

 

Je m’appelle Donald Turnupseed. Je suis l’homme qui a tué James Dean.

 

J’avais vingt-trois ans, en septembre 1955. J’avais quitté la marine pour reprendre des études à l’Institut technique de San Luis Obispo. Je rentrais chez moi, à Tulare, pour le week-end. Ma voiture était un coupé Ford Tudor de 1950, noir et blanc.

 

Au carrefour des routes 466 et 41, je devais prendre à gauche. J’ai bien vu la Spyder arriver en face, elle descendait des collines, elle avait l’air de rouler à vive allure, mais c’était comme une image imprécise, à cause de la chaleur qui vibrait. Ce qui s’est passé, c’est que j’ai eu un moment d’hésitation. Juste une poignée de secondes. Je n’aurais sans doute pas dû.

 

En fait, je me suis demandé si j’aurais le temps de tourner avant que la voiture parvienne à ma hauteur. J’ai accéléré pour prendre le virage. J’ai eu peur d’être trop court. Du coup, j’ai freiné. Peut-être trop brutalement. Ma Ford a dérapé. Et puis, je me suis dit : c’est trop bête, j’ai largement le temps. Alors j’ai accéléré à nouveau. Je ne suis pas sûr d’avoir mis mon clignotant. Et je suppose que pour le conducteur d’en face, je devais sembler hésitant. Après, ça s’est passé très vite. La Spyder m’a heurté par le flanc et m’a envoyé valdinguer dans le décor. Je me souviens parfaitement de la violence du choc. Je me suis crispé sur mon volant, j’ai rentré les épaules, fermé les yeux, j’ai pensé : je vais mourir.
Et je ne suis pas mort.

 

Quand j’ai rouvert les yeux, la Spyder était de l’autre côté de la route, écrasée contre un poteau télégraphique.

 

Moi, je saignais du nez, j’avais l’impression d’avoir la poitrine enfoncée et mon épaule gauche me faisait mal. J’ai quand même réussi à m’extraire de ma voiture. Le pare-chocs était défoncé, le moteur fumait. Je me suis éloigné, en titubant. J’ai aperçu des voitures qui s’arrêtaient. Un type a couru vers une cabine téléphonique pour appeler la police.

 

Il y avait un homme étendu sur la chaussée. Plus tard, on m’a expliqué que c’était un mécanicien d’origine allemande. Ils l’ont installé sur une civière pour l’emmener à l’hôpital de Paso Robles. Il avait du sang dans les cheveux.

 

Le conducteur, lui, était bloqué dans la carcasse.

 

 

18/12/2014

Article paru dans le Républicain Lorrain

La pensée du jour : "Je sais que je n'ai rien réussi. Pauvre consolation que de se dire que plus d'un, dans le même cas, n'en est pas même conscient". Elias CANETTI

 

Aujourd'hui, je vous propose une interview de Thiéfaine, parue début décembre dans le Républicain Lorrain :

 

"La médiocrité, c'est une peste"

 

Les fans étaient fébriles : après le succès de Suppléments de mensonge, Thiéfaine serait-il encore Thiéfaine ? La réponse est venue avec Stratégie de l’inespoir, sorti lundi. Le Jurassien est plus que jamais lui-même.

 

 

 

À la marge, barge, marginal, on a longtemps enfermé Hubert-Félix Thiéfaine dans l’image étriquée d’artiste un peu ovni, soleil noir adulé par un public fidèle depuis 1978. Et puis, en 2011, sont venus Suppléments de mensonge, le succès et les Victoires de la musique. Le show-biz découvre HFT. Stupeur et tremblements chez les fans : l’idole allait-elle finalement céder à la Tentation du bonheur ? La réponse a été donnée lundi : Stratégie de l’inespoir, son 17ème album, est une excellente cuvée du Jura.

 

 

Cet album reflète une lucidité calme, tranquille…

 

Hubert-Félix Thiéfaine : La lucidité, oui, c’est vraiment le sens que laisse le mot « inespoir ». C’est l’absence d’espoir, mais aussi de désespoir. Un no man’s land émotionnel qui permet d’avoir ce recul nécessaire pour voir les choses. C’est presque une perception philosophique de la vie. La religion, la politique, le sport : je suis fatigué de toutes ces choses derrière lesquelles on nous fait courir.

 

 

 

 

Suppléments de mensonge a été un vrai succès, est-ce difficile de se remettre à écrire après ?

 

On s’y met tout de suite. Je n’ai pas attendu les Victoires. J’ai commencé deux mois après la sortie de l’album. C’est vrai qu’il faut se maintenir, que ça m’a fait un peu peur. Après la sortie d’un album, il y a du temps qui passe, si vous ne vous remettez pas au travail rapidement, vous perdez vos repères. Et puis j’ai changé de vie, j’ai une vie plus saine qui me permet d’avoir de longues matinées à travailler.

 

 

 

 

Péchin, Méliès, Cherhal, Cali… comment avez-vous choisi vos collaborations ?

 

J’écrivais paroles et musique mais en écrivant, je me disais que le thème pouvait être mieux développé par untel ou untel. J’avais déjà des noms en tête. Quand je pensais à Armand Méliès, par exemple, ce n’était pas la peine que je me force trop sur la musique ! Pour le morceau avec Jeanne Cherhal, je voulais beaucoup de féminité.

En écoutant Karaganda, on a l’impression que les chanteurs engagés vous énervent…


Moi, je suis engagé par rapport à moi-même. Je ne défends pas un parti, je suis libre de ma parole. L’engagement est incompatible avec l’art. Un artiste doit viser l’infini, l’intemporel. Il ne peut pas s’occuper du quotidien du peuple, ce n’est pas sa place. Il doit toucher l’universel et pas juste une partie des gens. Un artiste, c’est un homme libre, debout, qui avance avec ses propres idées. Même si, c’est vrai, il y a eu quelques exceptions : Lamartine, Senghor, Vaclav Havel.

 

 

Dans Médiocratie, vous jugez sévèrement la société contemporaine.

 

C’est un coup de colère. Ça fait longtemps que je traîne ce titre dans mes bagages. Tout est dans la chanson, tout est dit. L’ennemi de l’humanité ou du moins, du monde occidental, c’est la médiocrité. C’est une peste. Quand on est un peu idéaliste, la médiocrité, ça fait mal.

 

 

Vous avez travaillé avec votre fils, Lucas, n’est-ce pas un risque ?

 

On n’a pas eu à se poser la question vu que ce n’était pas prévu ! À l’origine, j’avais juste demandé à Lucas de faire une bande de mon travail parce que moi, je pose tout sur un dictaphone. Trois semaines après, il m’a envoyé En remontant le fleuve arrangée. Il m’a complètement bluffé et enthousiasmé. Non seulement l’arrangement est beau, mais il reflète complètement ce que j’aurais demandé à un arrangeur. Après quatre titres, on a vraiment pris la décision qu’il serait réalisateur et pour ne pas lui foutre en l’air ses vingt ans, parce que c’est tellement lourd comme travail, on a choisi un coréalisateur, Dominique Ledudal, avec qui j’avais déjà travaillé.

 

 

Votre tournée passera-t-elle dans l’Est ?

 

On n’a pas encore de dates précises. On terminera les 16 et 17 octobre 2015 au Palais des sports à Paris mais avant, on fera peut-être des salles plus petites, des clubs. Une nouvelle expérience. Ce sera à partir du printemps 2015.

 

Propos recueillis par Emmanuelle De Rosa.

25/11/2014

Stratégie de l'inespoir

La pensée du jour : "C'est effrayant ce qu'on en a des choses et des gens qui ne bougent plus dans son passé. Les vivants qu'on égare dans les cryptes du temps dorment si bien avec les morts qu'une même ombre les confond déjà. On ne sait plus qui réveiller en vieillissant, les vivants ou les morts". Louis-Ferdinand CELINE

 

 

Bien sûr, je suis en retard pour écrire un billet sur Stratégie de l’inespoir ! Bien sûr, les visiteurs de ce blog m’ont connue plus assidue et plus empressée ! Désolée ! Cette fois, compte tenu de l’accueil mitigé qui a été fait à cet album, j’ai voulu prendre mon temps, ne pas foncer tête baissée dans la description hâtive d’un ressenti encore incertain et susceptible d’évoluer.
J’ai donc écouté Stratégie de l’inespoir plusieurs dizaines de fois depuis que je l’ai. Première écoute peu convaincante, je l’avoue. J’avais l’impression d’être paumée dans cette œuvre de bric et de broc, évoquant sans transition l’horreur du goulag et le fantasme brut, entre autres. Je ne m’y suis d’abord pas retrouvée dans ce « patchwork » ! Puis, je me suis dit que de toute façon, il en avait toujours été ainsi avec tout album de Thiéfaine. À chaque fois, je me suis sentie déroutée. Donc : ne jamais donner d’impression définitive, il faut prendre le temps d’accueillir l’œuvre en soi, la triturer un peu pour en explorer les entrailles, les douceurs et parfois les âpretés. Et voir ce qui résiste réellement au bout du compte, ce qui nous semble définitivement pas pour nous, voire inaudible.

 

Cela commence fort, je trouve, avec une remontée du fleuve extrêmement bien envoyée, riche d’images foisonnantes. On s’y croirait ! Le Styx comme vous ne l’avez jamais vu ! J’adore cette entrée en matière. La musique colle parfaitement au texte, la fin semble s’évaporer dans des brumes inquiétantes, je retrouve là tout ce que j’aime chez Thiéfaine, et notamment sa capacité inégalable à créer des ambiances. J’adore aussi les associations de mots (« complexité sinistre », « furieux miroirs », « somptueuse noirceur »). Tout est bon, y’a rien à jeter, sur le fleuve bouillonnant, il faut tout emporter ! Cette fois, « les dieux s’encanaillent en nous voyant pleurer ». Finie la grande époque où ils jalousaient nos corps et où nous balayions l’éternité, démiurges insatiables réinventant les cieux !

 

Angélus vient se faufiler ingénieusement là-dedans, s’engouffrant audacieusement dans les brumes inquiétantes dont je parlais. Après la traversée du fleuve des Enfers, la rencontre furtive avec un Dieu qui semble être une affaire classée (je sais, les avis sont partagés là encore, mais moi je ressens cette chanson comme un salut sans retour possible, une porte que l’on claque et qu’on ne rouvrira pas).

 

Fenêtre sur désert continue à me plaire. Texte, musique, je reçois tout cinq sur cinq. La mélancolie qui se dégage de l’ensemble me bouleverse.

 

Stratégie de l’inespoir, j’aime aussi. Un texte plus lisse, moins riche que celui du premier titre, En remontant le fleuve, d’accord. Mais quand même quelque chose qui coule plutôt bien et se laisse écouter tranquillement.

 

Vient ensuite le percutant Karaganda (camp 99). Une musique qui cogne, tout comme le texte. Un rythme qui, à mes oreilles, frise le staccato, mais je n’y connais strictement rien dans le domaine de la musique et ne suis pas trop sûre de mon coup ! En tout cas, critique pertinente du communisme dans ses bavures immondes. La phrase de Sartre (« tout anti-communiste est un chien ! ») est mise en exergue de façon ironique avant ce pamphlet ! Difficile de contredire Thiéfaine ici. Moi qui planche depuis de longues années sur le sombre passé est-allemand, je ne vois que des Karaganda de l’autre côté du rideau de fer…

 

Mytilène Island nous tombe ensuite dessus comme une mauvaise pluie acide. Je n’aime pas du tout cette chanson, je me permets de le dire sans ambages. Déjà, le thème ne me parle pas et me semble tellement relever de l’intime que l’étaler ainsi au grand jour me paraît inconvenant. Quant à la musique sirupeuse qui accompagne le tout, je n’en dirai rien, tout est contenu sans doute dans l’épithète « sirupeuse » !

 

Résilience zéro m’a drôlement perturbée dès la première écoute. Pour tout vous dire, dans la nuit de dimanche à lundi, je l’ai eue sans discontinuer en tête, je me la chantais en boucle. Elle me touche, elle ramène à l’enfance et à tout ce qui a pu en faire un enfer, un truc qui nous laisse une nausée en travers de la gorge. L’image de l’instituteur qui se trimbale la blouse tachée de sang ne laisse pas de me titiller. On est dans l’outrance, bien sûr, mais qui sait ce qui se cache réellement derrière les mots ? La résilience : le pays où l’on n’arrive jamais ? Le truc impossible à atteindre une fois que le mal est trop profondément inscrit dans la chair ? L’âge avançant, peut-être que les blessures ressurgissent avec plus d’acuité encore ? J’aime aussi l’idée que, passé le joyeux babil bordélique de la tendre enfance, il va falloir apprivoiser le verbe, en connaître les règles et s’y soumettre. Souvenirs aigres pour moi aussi, les cours de récré m’ayant toujours flanqué un cafard indicible, et les instits dépourvus de psychologie n’ayant pas manqué dans le paysage de mon enfance !

 

Tout en écrivant cette note, je tourne les pages du livret du CD et tombe sur cette photo en noir et blanc qui m’a frappée aussi : le décor suranné dans lequel pose Thiéfaine ressemble étrangement à la chambre autrefois attenante au grenier de mes grands-parents. Cette pièce était nimbée de mystères aux yeux de l’enfant que j’étais. J’adorais m’y planter des heures durant et contempler fiévreusement les tableaux religieux qui ornaient les murs.

 

Lubies sentimentales me semble dans la lignée de Bouton de rose. Les dentelles de la femme demeurent un point d’ancrage rassurant. Les chœurs de la fin me plaisent beaucoup.

 

Arrive ensuite Amour désaffecté dont le texte me semble malheureusement quelque peu bâclé. C’est mon deuxième bémol, après Mytilène Island. Je ne m’attarde pas, j’ai toujours pris le parti de parler ici de ce que j’aimais et de laisser de côté ce que je n’aimais pas !

 

Médiocratie me plaît, sans plus. Après Lobotomie Sporting Club, on aurait pu espérer un texte plus grinçant peut-être. Je trouve que « ça manque un peu de verbe aimer » ne ressemble pas à Thiéfaine, que ça tombe comme un cheveu sur la soupe, comme une scorie dans une écriture allant d’habitude directement à l’os, sans s’encombrer de gras!

 

Retour à Célingrad est à mes yeux l’un des joyaux puissants de Stratégie de l’inespoir. Un texte divinement célinien sur une musique bien rythmée. J’adore ! Il ne manque qu’un mot que j’ai toujours adoré lire sous la plume de Céline : « chichiteux » !

 

Toboggan est la chanson d’un homme qui se retourne sur son passé et s’interroge sur la pertinence de son œuvre. A l’automne de sa vie, il se sent truand sur les bords, pas certain que le succès ne soit pas usurpé, si j’ai bien tout pigé. Et il sent aussi la menace du temps qui passe et s’accélère vertigineusement, le conduisant au toboggan, qui n‘est rien d‘autre qu‘un échafaud. Toboggan, image incongrue peut-être, et pourtant tellement bouleversante selon moi. Loin, les toboggans de l’enfance sur lesquels on glissait insouciants (c‘était avant le « verbe intransitif et déroutant » !) , il va falloir passer aux choses sérieuses, et ne pas reculer devant l’épreuve. J’aime cette chanson où se disent pudiquement la fragilité de nos vies et la peur qui nous saisit quand l’avenir se rétrécit comme une peau de chagrin.

 

Père et fils vient mettre le point final à cet ensemble somme toute harmonieux (vous voyez, plusieurs écoutes étaient nécessaires pour que le patchwork s’organise !). On passe le flambeau au fiston qui est dans la fleur de l’âge.

 

Faut-il voir des symboles partout ? Et, par exemple, compléter la citation qui ouvre le livret : « le fou a chanté dix-sept fois », faut-il aller jusqu’au bout d’un raisonnement cruel et se dire « puis il est mort de désespoir », d’où l’importance de la transmission de père à fils ? Je ne sais pas, je pose seulement la question.

 

En tout cas, pour moi, cet album s’inscrit à part entière dans l’œuvre de Thiéfaine, il la complète et l’augmente merveilleusement bien. Je vois des liens intertextuels partout, « j’appelais l’horloge parlante pour avoir de la compagnie » fait écho à « allô SOS amitié », « les dieux s’encanaillent en nous voyant pleurer » rappellent « les dieux sont jaloux de nos corps, nous balayons l’éternité », mais cette fois la vapeur s’est renversée, les dieux reprennent le dessus et opposent un sourire goguenard à nos terreurs d’hommes. Le temps s’accélère pour nous et nous entraîne dans la grande bouilloire. Les dieux, eux, ont repris leurs droits, nous ne sommes que des êtres humains qu’un toboggan mesquin viendra précipiter bientôt dans le « berceau final »…

 

 

 

 

11/11/2014

Fenêtre sur désert

La pensée du jour : "Les livres m'entourent et c'est la compagnie rêvée". Jean-Claude PIROTTE

 

J'arrive peut-être un peu tard pour vous mettre ici les paroles de Fenêtre sur désert, le deuxième titre de Stratégie de l'inespoir. Il a été diffusé hier soir, je crois, et c'est à la faveur d'une longue insomnie dont j'ai le secret que j'ai pu le découvrir. Sans ces deux heures de creux dans ma nuit, j'en serais toujours à attendre bêtement que les trains passent au milieu d'un paysage désolé...

Première écoute : sidérante ! Deuxième, troisième, centième écoutes : sidérantes ! C'est du Thiéfaine, sur toute la ligne, c'est son univers flirtant avec la folie et les bas-fonds, et cette lourde mélancolie qu'il traîne comme une valise trop chargée. En un mot comme en cent : j'adore ! La détresse suinte par tous les pores de ce texte qui vous plonge sous la peau comme un couteau tranchant. La musique, lancinante, ajoute son grain de sel sur les plaies purulentes. L'ensemble trouve un écho profond en moi. Souvenirs d'amours aux rues barrées, souvenirs d'errances dans le vide sidéral de l'impossible. Je suis bouleversée, c'est tout !

 

Voici les paroles de ce sublime "lamento" :

 

Derrière les buissons d'amarantes

Qui roulent sous le vent du désert

Je vois des ombres lancinantes

Qui rôdent affreuses et solitaires

Des ombrelles et sous la Grande Ourse

Du temps des étés délétères

Où je jouais les garçons d'course

Au service de tes jeux pervers

 

Souvenirs de baisers volés

De cercles vicieux infernaux

De lèvres au goût d'herbe mouillée

Et de démons à fleur de peau

A fleur de peau

 

Je me revois rêveur errant

Riant au milieu des pourceaux

À qui tu jetais tes diamants

Tes perles et tes vade retro

Pour toi j'ai dansé chez les faunes

Les baltringues et les souffreteux

Et j'ai brûlé ma couche d'ozone

En voulant traverser tes yeux

 

Souvenirs de baisers volés

De cercles vicieux infernaux

De lèvres au goût d'herbe mouillée

Et de démons à fleur de peau

À fleur de peau

 

Je me gare plus en double file

Devant l'hôtel des vieux amants

Et l'on me ramène à l'asile

Après avis d'internement

J'écoute les jours qui s'enfuient

Dans les eaux noires d'un lit glacé

J'ai trop traîné devant tes nuits

Dont les portes m'étaient fermées

 

Souvenirs de baisers volés

De cercles vicieux infernaux

De lèvres au goût d'herbe mouillée

Et de démons à fleur de peau

À fleur de peau

 

Paroles : Hubert-Félix Thiéfaine

Musique : Arman Méliès (?)

 

07/10/2014

Angélus : premières impressions

 

 

 

Angélus : nom masculin, du latin angelus, ange.

  1. (christianisme / avec une majuscule) Prière en latin, commençant par ce mot, récitée ou chantée le matin, à midi et le soir.

  2. Sonnerie de cloche annonçant cette prière.

 

Depuis hier, je lis et relis les paroles de cette chanson, j'écoute, je réécoute. Déjà, toute première impression d'ensemble : la musique épouse divinement bien les mots. Elle les accompagne, les porte, les fait virevolter magnifiquement. A la première écoute, la voix d'Hubert allant se percher dans les aigus durant le refrain (« au bras de la première beauté vierge ») m'a un peu dérangée. Puis je m'y suis habituée. Très vite, même. Ça change, l'ami Thiéfaine vient encore une fois nous surprendre, nous bousculer. Nous attendre à un tournant où nous ne l'attendions pas. Ça me plaît !

Quant au texte, il me semble intéressant pour l'ironie qui s'en dégage, du début jusqu'à la fin. Et jusque dans le titre ! Cela suinte la dérision, carrément ! Comment voir une prière dans cette moquerie adressée à Dieu ? Les clochers sont trompeurs : certes, la moindre petite commune en est dotée, mais les églises sont vides. J'ai l'impression que Thiéfaine dit ici à Dieu quelque chose du genre : « Tu ne sais plus quoi inventer pour te rendre intéressant. A part quelques illuminés, il ne te reste pas grand-chose en ce bas monde ! » Les églises sont désertes, seuls subsistent çà et là des « citoyens frigides ». Barjots aussi ? Faut-il voir ici une allusion à peine voilée à la Manif pour tous ? L'idée m'en a été soufflée par un commentaire de Valentin, mais je n'affirme rien, bien sûr ! Chacun verra dans ce texte ce que lui murmureront à l'oreille sa propre sensibilité, son propre vécu. On peut aussi ressentir telle ou telle chose un jour, puis voir sa perception évoluer au fil du temps. Je n'écoute plus Je t'en remets au vent comme je l'écoutais il y a vingt ans. Dans L'Etranger dans la glace, j'ai cru voir une réflexion personnelle sur la fuite du temps et le glissement inéluctable vers la vieillesse alors que Thiéfaine y parlait d'un de ses proches atteint de la maladie d'Alzheimer.

En écoutant Angélus, je ne peux m'empêcher de penser à la chanson de Souchon, Et si en plus y'a personne. Mais, là où Souchon ne fait que poser la question (« et si le ciel était vide ? »), Hubert semble affirmer avec une certitude inébranlable l'absence radicale de Dieu, en tout cas dans sa vie. Peut-être qu'à un moment donné, Dieu a existé pour lui. Il ne faut pas oublier que quand il était enfant, HFT voulait devenir prêtre ! A ce sujet, on lira ou relira avec délice le chapitre 3 de la biographie Hubert-Félix Thiéfaine, Jours d'orage, de Jean Théfaine. Et on se marrera sûrement à la lecture du passage où il est question de Gilberte Vacheret, une ex-voisine de Dole : quand elle entendait les « chansons salées » qu'écoutait le petit Hubert, elle se disait, comme beaucoup : « C'est pas possible qu'il va nous faire un curé, ce garçon-là » !

J'ai l'impression que dans cette chanson, Thiéfaine vient faire un pied de nez à Dieu, puis lui régler son compte, le liquider. Le tuer en duel une dernière fois, pour en finir à jamais. Aux bondieuseries, il préfère et a toujours préféré le charme vénéneux des beautés vierges tombées de cieux pas catholiques !

« Je te salue Seigneur » ne serait donc pas du tout une façon d'ouvrir dévotement une prière, mais plutôt une manière de claquer la porte, sans espoir de retour. « Je te salue Seigneur », c'est-à-dire : « Je suis venu te dire que je m'en vais ». Ce salut n'est pas un don de soi à Dieu, mais bel et bien un adieu définitif, irrévocable. Tant pis si ledit Dieu en a le cœur blessé, l'heure n'est plus à la pitié. L'heure est à l'ivresse et à la gueuse, aux succulences terrestres, « les dieux sont jaloux de nos corps, nous balayons l'éternité » !

Du fond de l'inutile...

La pensée du jour : "Dieu existe

Je l'ai toujours trahi" (titre d'un livre de Françoise VERNY).

Pour bien commencer cette journée, voici le texte d'Angélus. J'ai bien envie de vous livrer bientôt les réflexions (encore en germe !) que m'inspirent ces paroles. Je viens de relire le chapitre 3 de la biographie que Jean Théfaine a consacrée à Hubert-Félix Thiéfaine (titre du chapitre : "Petit séminaire, quatre ans fermes", cela vous plante déjà le décor !). Il y a des idées à piocher là-dedans, c'est sûr ! Et puis les "clochards lucides" m'évoquent les "clochards célestes" de Kerouac, mais, là encore, je dois creuser... Je reviens dès que possible m'écrouler dans l'alchimie de cet Angélus que je trouve décidément très bon, très "secouant", comme j'aime...

 

 

Angélus

 

Je te salue Seigneur

Du fond de l'inutile

A travers la tendresse

De mes cauchemars d'enfant

Le calme désespoir

De mon bonheur tranquille

Et la sérénité

De mon joyeux néant

 

 

Et je m'en vais ce soir

Paisible et silencieux

Au bras de la première beauté vierge

Tombée des cieux

Oui je m'en vais ce soir

Paisible et silencieux

Au bras de la première beauté vierge

Tombée des cieux

Oui je m'en vais ce soir

 

 

Pendant que mes ennemis

Amnistient leurs consciences

Que mes anciens amis

Font tomber leurs sentences

Les citoyens frigides

Tremblent dans leurs cervelles

Quand les clochards lucides

Retournent à leurs poubelles

 

 

Et je m'en vais ce soir

Paisible et silencieux

Au bras de la première beauté vierge

Tombée des cieux

Oui je m'en vais ce soir

Paisible et silencieux

Au bras de la première beauté vierge

Tombée des cieux

Oui je m'en vais ce soir

 

 

Je te salue Seigneur

Du fond de tes abîmes

De tes clochers trompeurs

De tes églises vides

Je suis ton cœur blessé

Le fruit de ta déprime

Je suis ton assassin

Je suis ton déicide

 

 

Et je m'en vais ce soir

Paisible et silencieux

Au bras de la première beauté vierge

Tombée des cieux

Oui je m'en vais ce soir

Paisible et silencieux

Au bras de la première beauté vierge

Tombée des cieux

Oui je m'en vais ce soir

Oui je m'en vais ce soir

Oui je m'en vais ce soir

 

Paroles : Hubert-Félix THIEFAINE

Musique : Yan PECHIN

 

N'hésitez pas à réagir à ce texte, à cette musique, à mettre un commentaire, ou deux, ou trois, ou dix !

 

06/10/2014

Interview de Thiéfaine dans Le Parisien

La pensée du jour : "On ne réussit dans le monde qu'en étant frivole". Louis CALAFERTE

 

Petite interview de Thiéfaine parue ce matin dans Le Parisien. La voici :

Il est très attendu. Et pas seulement des irréductibles qui le suivent depuis quatre décennies. A 66 ans, Hubert-Félix Thiéfaine vient de terminer Stratégie de l'inespoir qui sortira le 24 novembre et que nous avons pu écouter en avant-première. Un grand cru, réalisé en partie avec son fils Lucas, précédé du single Angélus, en guise de mise en bouche à découvrir aujourd'hui.

Ce dix-septième disque arrive trois ans après le triomphe de Suppléments de mensonge qui a conduit Thiéfaine jusqu'à Bercy et aux Victoires de la musique où il a été consacré album et artiste de l'année. Pour son retour, il nous a accordé sa première interview.

 

"Je me méfie du succès"

J'ai commencé à travailler sur ce nouveau disque très vite après la sortie du précédent en mars 2011. Suppléments de mensonge a marché tout de suite très fort. ça m'a un peu foutu les jetons. Je me méfie du succès, je préfère durer plutôt que d'avoir le tube qui tue. Alors, je me suis remis à écrire pendant la tournée. C'était possible parce que j'ai changé de vie. Avant j'avais besoin d'être un peu décadent. ça me démolissait tous les jours. Et j'ai fini en burn-out (NDLR : en 2008). A l'époque, j'avais des fins de soirée ... douloureuses après les concerts. Et je mettais du temps à m'en remettre. Maintenant je dîne, je bouquine et je vais me coucher. Désormais, j'ai une vie le matin. Je n'aime pas travailler dans l'urgence. Je suis plus en forme. La tournée de près de deux ans s'est terminée en juin 2013 paisiblement. J'aurais même pu continuer.

 

"Ce monde-là ne m'intéresse pas"

Si je vais bien physiquement, en tant qu'humain, je ne peux pas me sentir bien. Le titre du nouvel album, Stratégie de l'inespoir, est lié à ça. L'inespoir, ça n'existe pas. Ce n'est ni positif, ni négatif. Quand on parle de situation inespérée, il y a quelque chose de positif. Là, l'inespoir paraît plutôt négatif. Et en même temps ce n'est pas le désespoir. J'aime bien cette idée. Je suis assez joueur, je pars des mots que j'aime et je les emboîte comme des Lego. Une des nouvelles chansons s'appelle Médiocratie parce que je trouve l'époque assez médiocre. On est dans un monde d'épiciers encore plus qu'avant. Tout tourne autour du commerce. Si quelque chose marche, c'est bien, si ça ne marche pas, c'est pas bien. Ce monde-là ne m'intéresse pas, les réseaux sociaux, la télé. J'ai du mal à être devant mon poste. Alors je me fabrique mes choses, mon monde avec les chansons.

 

"C'était bien que les Victoires pensent à moi"

Je ne cherche pas les récompenses, mais là, ça remettait les pendules à l'heure en 2012 quand j'ai eu deux Victoires de la musique. Et ça fait plaisir aux gens qui me suivent depuis longtemps. C'était une récompense pour eux aussi. Et c'était bien qu'on pense à moi alors que j'ai fait bouger le public depuis trente ans. En 1982, je jouais devant 3 000-4 000 personnes chaque soir. En 1998, j'ai rempli Bercy qui était complet un mois avant le jour J et la télé n'en a pas parlé. Ce qui a changé après les Victoires 2012, c'est les demandes de concert. J'ai dû être programmé dans 50 festivals l'été suivant. Je n'en avais jamais fait autant. On a parcouru près de 130 000 kilomètres en voiture. Sans parler des trains et des avions. En 2015, on va commencer par des petites salles puis des endroits plus grands. A Paris, je serai au Palais des Sports, les 16 et 17 octobre 2015 (NDLR : places en vente à partir du 16 octobre), l'un des rares endroits où je n'ai pas joué.

Propos recueillis par Emmanuel MAROLLE

04/10/2014

Pour qui sonne l'angélus...

La pensée du jour : "La création littéraire devint pour moi ce qu'elle est toujours, à ses grands moments d'authenticité, une feinte pour tenter d'échapper à l'intolérable, une façon de rendre l'âme pour demeurer vivant..." Romain GARY

 

 

"Je te salue, Seigneur,

Du fond de l'inutile

A travers la tendresse

De mes cauchemars d'enfant

Le calme désespoir

De mon bonheur tranquille

Et la sérénité de mon joyeux néant

Et je m'en vais ce soir

Paisible et silencieux

Au bras de la première beauté vierge

Tombée des cieux

Oui je m'en vais ce soir

Paisible et silencieux

Au bras de la première beauté vierge

Tombée des cieux

Oui je m'en vais ce soir".

 

Alors, cet angélus, comment résonne-t-il en vous ?

Je l'ai écouté plusieurs fois, comme vous, j'imagine ! La première écoute m'a pas mal déconcertée, je ne saurais trop dire pourquoi. Sans doute parce que je ne m'attendais pas à ça ! Mais, jusqu'à présent, il en a toujours été ainsi avec chaque nouvel album de Thiéfaine. Chacun, à sa façon, m'a bousculée, par son audace, sa façon de trancher avec le précédent, pour finalement s'inscrire au fil du temps dans une œuvre riche, foisonnante et plutôt homogène, traversée par les mêmes obsessions, habitée par la même difficulté de vivre depuis des décennies.

Bousculée, donc, étonnée, mais déjà prête à accueillir avec ferveur et reconnaissance le joyau qui va nous tomber des cieux dans quelques semaines... Je te salue Hubert !