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16/10/2016

Thiéfaine à Thionville hier soir, de la magie à l'état pur...

"Oh, c'était bien un voyage, cela ! avec tout l'imprévu des routes inexplorées". Guy de Maupassant

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Depuis 21 ans, au lendemain de chaque concert de Thiéfaine, je me sens en vrac, en proie à une encombrante mélancolie. C’est que les redescentes sont loin d’être climatisées. C’est surtout que je n’ai aucune envie de redescendre des nuages où j’ai croisé, la veille, des petits lapins, un Cloclo mécanique, une Lorelei dont le chant lancinant amène les marins à percuter les récifs, et tant d’autres personnages baroques. Dingues et paumés en tous genres… Voyous virés de la Sorbonne, gamins en culottes courtes se livrant à toutes sortes de friponneries dans la ruelle des morts. On se frotte, dans les chansons de Thiéfaine, à une faune hétérogène, constituée de bric et de broc. Même chose à ses concerts. Je crois qu’aucun artiste ne parvient à fédérer des êtres aussi différents les uns des autres. Depuis quelques années, à ce « choc des genres » s’ajoute également celui des générations, et il est assez saugrenu de voir se mélanger des visages qui ont vécu à d’autres qui ont encore tout à vivre. J’adore me retrouver parachutée dans ce patchwork bigarré, subtile mosaïque aux couleurs vives, mais jamais criardes. Car tout ce petit monde s’harmonise très bien !

J’en reviens à cette foutue mélancolie qui, telle une couleuvre sournoise, s’enroule autour de moi au lendemain de chaque concert. Je pense systématiquement à la terrible phrase de Guy de Maupassant : « c’était fini d’attendre ». Nous voilà orphelins d’une attente et d’une extase. Quelque chose a eu lieu qui ne reviendra pas. Il nous en restera un souvenir ébloui, bien sûr, mais aussi une brûlure au goût de cendre. Comment ne pas penser, hier encore, que nous ne rajeunissons pas et notre Bébert pas davantage ? Combien de concerts à espérer encore ? Combien de trajets hallucinés vers l’apothéose, à se répéter à tue-tête « on the road again » ?! A force de suivre Hubert aux quatre coins de France et de Navarre, j’ai fait des autoroutes jeudi d’automne le décor de ma vie, me tissant une sorte de destin de toutes ces pérégrinations, le cœur léger et battant la chamade à l’aller, le cœur dans les godasses, écrasé sous la pédale de frein au retour… Le jour où Hubert arrêtera les tournées, un pan de ma vie s’écroulera. J’ai 43 ans et pourtant, chaque concert me replace en folle adolescence, en ardente illumination ! C’est que, me semble-t-il, le cœur ne vieillit pas et que certains de nos attachements, ayant pris naissance il y a belle lurette, ne se laissent pas détricoter. J’assume ! Il sera toujours temps de vieillir dans trente ans !!

Mais je m’éloigne de mon sujet : le concert de Thionville. C’était, comment dire ? Epoustouflant, étonnant, mirobolant ! Je redoutais un peu, je l’avoue, un esclandre de notre Bébert, que les flashes incommodent de plus en plus… Juste avant le début du spectacle, Jean-Marc Poignot est venu nous avertir : des photos, oui, si vous voulez, mais, de grâce, pas de lumière venant zébrer la bienfaisante obscurité. Le message a été entendu et le souhait de Thiéfaine respecté. Ouf ! L’embarcation était sauve ! Nous allions pouvoir nous laisser porter par les flots et cette écume enivrante, délicieusement vénéneuse, qui suinte de la poésie thiéfainienne. Au commencement était le calme, « intransitif et déroutant ». Nous étions sagement vissés sur nos sièges. Nous étions des assis, mais des assis en mal de décoller. J’observais du coin de l’œil les spectateurs qui m’entouraient. Beaucoup de mouvements réprimés, des envies de se hisser vers les hauteurs et de se trémousser un peu, beaucoup, passionnément. Tout à coup, au beau milieu de Lorelei, un jeune homme a quitté son siège et est allé se planter devant la scène. Un vigile a cru bon de venir le « recadrer ». Pascal Klein est allé trouver ledit vigile et lui a dit de laisser faire. J’imagine bien ce qu’il aurait pu lui murmurer : « N’ayez crainte, ces individus sont un peu barges, certes, et légèrement portés à l'exaltation, mais pas dangereux »… Vouloir brûler ne nous contentait plus, nous brûlions tout court ! Le public lorrain est comme ça : un rien suffit à l’embraser. J’ai suivi le jeune homme, entraînant à ma suite 655321 et ma fille Clara. D’autres nous ont rejoints. Et toute la salle s’est levée. Soudain est née devant nos yeux ébahis une osmose qui couvait depuis le début, sous-jacente seulement, n’osant d’abord éclore, puis jaillissant superbement. Hubert a été touché de ce mouvement de foule, me semble-t-il, et quelque chose de magique s’est produit. C’est comme si notre folie douce lui avait donné des ailes. Il était comme électrisé, il est allé tapoter le clavier de Christopher Board, titiller la batterie de Bruce Cherbit. Et a dit simplement : « Merci Thionville ».

Oui, merci Thionville, je le dis moi aussi aujourd’hui, merci Thionville d’avoir réparé un accroc (il y a douze ans, dans cette même salle, Hubert, fâché déjà par les flashes, avait quitté la scène quelques minutes, revenant ensuite, penaud et se confondant en excuses, certes, mais ayant légèrement rompu le charme et ne réussissant plus, par la suite, à le faire renaître). Merci, Thionville, de m’avoir montré un Hubert en forme, aux traits détendus.

A la fin du concert, après une Fille du coupeur de joints endiablée et Des adieux venant clore majestueusement un spectacle de toute beauté, je suis allée féliciter le jeune homme dont la hardiesse a su donner à toute la salle une gigantesque impulsion, déclenchant un véritable raz-de-marée. Thiéfaine n’est pas, je crois, ami des mers étales, il n’aime rien tant que le bouillonnement et les turbulences ! Ainsi en va-t-il de son public : la tiédeur, très peu pour lui, il lui faut de la lave en fusion !

Hier soir, plus que tout, j’ai aimé l’interprétation habitée que Thiéfaine a faite de Résilience zéro, j’ai aimé la parfaite maîtrise de la voix et des textes, j’ai aimé qu’il ne nous serve pas les mêmes discours que les fois précédentes entre les chansons. J’ai aimé sentir la joie autour de moi, et cette incandescence qui, deux heures durant, a traversé de la même folâtre façon les visages jeunes et les moins jeunes, les bon chic bon genre, rien qui dépasse, et les rapiécés… Une foule bigarrée, vous dis-je, qui est devenue indissociable de l’univers louftingue et bariolé de l’ami Hubert !

13/10/2016

Quand Hubert met Fantin-Latour en musique...

"Par un besoin sans doute inguérissable d'affection, j'ai souvent fait confiance aux inconnus; certains se haussent jusqu'à l'image qu'on leur propose et s'inventent une bonté". Hector BIANCIOTTI

 

A l'occasion de la nuit blanche au Musée du Luxembourg, Thiéfaine a été invité à réaliser un parcours sonore autour de certains tableaux de Fantin-Latour. Il a choisi des musiques très variées. Une personne formidable vivant à Paris m'a permis de vivre dans mon salon cette exposition accompagnée des musiques sélectionnées par Hubert (car cette personne formidable m'a envoyé le catalogue de l'expo et toutes les musiques en question) ! J'ai bien envie de vous faire partager cela au fil des jours ! Mais d'abord, place à une petite introduction !

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Nuit blanche : Hubert-Félix Thiéfaine met Fantin-Latour en musique

Le Musée du Luxembourg : La peinture est pour vous une source d’inspiration ; on se souvient de votre titre Compartiment C, voiture 293, en regard de la toile d’Edward Hopper. Qu’est-ce qui vous touche chez Fantin-Latour ?

HF Thiéfaine : A vrai dire, je connaissais surtout Fantin par le Coin de table qui, avec la fameuse photo prise par Carjat, est l’un des rares portraits que l’on ait de Rimbaud. Maintenant que je le connais mieux, j’apprécie son éclectisme et l’évolution de son œuvre. Ses thématiques sont multiples et même son style diffère en fonction des périodes de sa vie : ses portraits de groupe sont impressionnants, ses autoportraits puissants… Et puis c’est également un excellent technicien et il suffit de voir la finesse de ses natures mortes pour s’en convaincre.

Le Musée du Luxembourg : Un Coin de table, justement… Arthur Rimbaud, assis, est le deuxième personnage de gauche à droite. Le document « Rimbaud, le roman de Harar » porte votre voix. Jean-Michel Djian, le réalisateur, vous a choisi et explique « je trouve que la voix de Hubert-Félix Thiéfaine est proche de celle que j’imagine pour Arthur ». Pourquoi dit-il cela à votre avis ?

HF Thiéfaine : Je pense que ce doit être mon côté trafiquant d’armes qui l’a inspiré (rires) ! En tout cas, c’est très flatteur, mais à la fin du XIXème, je ne suis pas certain que Rimbaud ait pu connaître les premiers enregistreurs à rouleaux. Sa voix restera donc toujours un grand mystère !

Le Musée du Luxembourg : Vous auriez pu proposer votre très beau titre Affaire Rimbaud qui sonne comme un poème ?

HF Thiéfaine : Je n’aurais pas trouvé le geste très élégant de ma part… et aussi parce que Rimbaud n’occupant qu’un petit dixième du tableau, ça aurait été prendre la partie pour le tout. Et puis la parenté Rimbaud, Verlaine et Ferré m’est venue naturellement et cette chanson sur les poètes collait d’autant plus que les différentes personnes représentées sont d’authentiques poètes… y compris le bouquet d’hortensias ! (note : à l’origine le poète Mérat devait figurer à cet emplacement mais suite à une altercation avec Rimbaud il aurait refusé).

Le Musée du Luxembourg : De New Order à Léo Ferré en passant par Penderecki… des musiques qui accompagnent 14 œuvres de Fantin-Latour présentes à l’exposition. Comment les avez-vous choisies ?

HF Thiéfaine : Je me suis concentré sur les toiles qui me parlaient le plus et j’ai cherché à traduire mes émotions par des musiques et des textes. Parfois il s’agissait de mettre en valeur un regard ou une posture, ou bien une atmosphère ou un événement… Comme les tableaux sont hétérogènes j’ai refusé de m’enfermer dans un genre musical, on retrouve donc du classique, du rock, du jazz, de la chanson… C’était un exercice amusant mais aussi très personnel. Libre à chacun de se prêter au jeu.

Le Musée du Luxembourg : Fantin-Latour était passionné de musique ; ami de Wagner, Schumann et encore de Berlioz, il peignait en musique. Il a même évoqué ses toiles comme de véritables « traductions ». La musique et les couleurs se correspondent ?

HF Thiéfaine : Je suis d’accord pour reconnaître qu’il y a une forme de synesthésie à ce niveau-là. En revanche pour l’écriture, j’aime à manier les mots comme un peintre sa palette de couleurs, c’est ma façon d’écrire en tout cas. En juxtaposant les mots on crée des images nouvelles et progressivement il se forme un tableau d’ensemble. Puis on peaufine petit à petit en changeant un mot par-ci, un autre par-là, jusqu’à trouver ceux qui s’harmonisent le mieux avec l’ensemble et qui renvoient l’image la plus forte…

Le Musée du Luxembourg : Qu’est-ce qui vous inspire lorsque vous écrivez ou composez ?

HF Thiéfaine : Principalement mon propre vécu, mes rencontres, le monde dans lequel je vis. Mais ce peut être aussi une phrase lue dans un livre, une idée, un fragment de rêve ou un tableau bien sûr… Je pense que tout est sujet à donner de l’inspiration, même une chaussure dans un caniveau !

09/10/2016

Higelin 75, égaré, insouciant, dans l'âme du printemps...

"Je suis ici

Maintenant

Jeune, riche, pauvre ou vieux

Vivant, vivant, vivant". Jacques HIGELIN, Flâner entre les intervalles.

 

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L’automne est une saison grave qui nous rappelle que tout, si splendide soit-il, roule inéluctablement vers son déclin. Autour de nous, les cuivres dont les arbres sont parés poussent une dernière chansonnette mélancolique. C’est comme ça, la mort est dans la vie, comme le ver, parfois, est dans le fruit. Il faudrait alerter les bébés comme dit Jacquot le grand, le sauvage. Tout corps vivant branché sur le secteur sera appelé à se mourir. Avant que ne cognent les assauts de « l’ultime prédatrice », il n’est pas inutile de s’enivrer, histoire de sentir palpiter dans la machine un sang qu’empourprent la passion, la rage, la folie ! Histoire de se sentir vivant, tout simplement.

Avant-hier, j’écrivais ici que le dernier album d’Higelin évoquait beaucoup la mort. Oui, c’est vrai, mais ce n’est que pour mieux glorifier la vie. L’œuvre démarre en douceur avec Elle est si touchante, et l’on pourrait croire que l’on va pénétrer dans un univers de douces ballades, au bras d’un homme usé par les années. Ce serait bien mal connaître le personnage, jamais avare de surprises, toujours prêt à en découdre avec « les vérités premières énoncées par des cons ». Le cœur toujours et inlassablement battant, la plume toujours prompte à dresser des autels à « l’éphémère beauté de la vie ». Il ne vit pas sa vie, Jacques, il la rêve. Il la chante et l’enchante, des allumettes plantées au fond des yeux, toujours à deux doigts de s’embraser et de griller tous les circuits. Jacques, c’est l’incandescence survoltée. Et l’on aurait tort de penser que le temps s’en est saisi pour la réduire à néant.

Jamais, peut-être, Higelin n’a-t-il été aussi puissamment vivant. Par moments, on retrouve ici la fougue du soldat de vingt ans qui, dans l’amour, se disait « aigle foudroyé par l’orage ». La mort hante en filigrane de nombreuses chansons, mais ce qui se dégage avant tout de l’ensemble, c’est la vie, quoi, le bordel ! Une immense sensualité aussi, comme une délicate broderie « qu’aurait du chien sans l’faire exprès »… Les musiques sont tantôt rugissantes, tantôt incantatoires, tantôt tout cela à la fois. On retrouve le jeune Higelin dans toute son impétuosité, mais pas seulement. On rencontre un nouvel Higelin qu’on n’attendait pas. C’est simple : la monotonie n’est pas de son monde. Je me souviens d’un concert durant lequel il avait dit, dans une de ces logorrhées dont il a le secret, qu’il fallait bousculer la vie, se pointer guilleret au petit matin et shooter dans les croissants ! Il ne fait que cela depuis des décennies ! Moi qui, pour diverses raisons, m’étais promis de ne plus aller le voir en concert, je crois que je vais planter allègrement un canif dans ce petit contrat fictif et dérisoire qui n’engageait que moi (c'est dire à quel point, d'emblée, sa validité était vacillante !!!) !

Higelin 75 crache le feu, il tonitrue, c’est une œuvre qui refuse la résignation. Jacquot a 75 ans, mais il est hors de question qu’il ploie. S’il doit tomber en arrêt et s’incliner, ce sera uniquement « au pied d’une fleur des champs ». L’automne n’a qu’à bien se tenir : Higelin va te le déboulonner dare-dare, shooter dans les feuilles mortes et ne laisser hurler que « l’âme du printemps » !

07/10/2016

Higelin 75, premières impressions (d'autres suivront sans doute !)

"On finit toujours sur l'éternel quai de gare des adieux"... Hubert-Félix THIEFAINE

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Valérie Lehoux a raison : Jacques Higelin a la démarche ondulante d’un danseur, il porte élégamment ses soixante-quinze ans, avec la grâce de qui semble ne pas vieillir. C’est comme si le temps n’avait aucune prise sur son innocence originelle, dont il demeure des flammes, encore, dans le regard et le sourire. Pourtant, il faut bien l’admettre : même nos idoles vieillissent. Jamais Higelin n’avait, me semble-t-il, autant parlé de la mort que dans son dernier album. Les métaphores qui l’évoquent sont incisives, thiéfainiennes par moments. Elles dézinguent que ça fait froid dans le dos. Exemple :

« En attendant que la vieille catin

La vieille toquée, la vieille peau

Emballe dans un fourreau de sapin

Mon macab en paquet cadeau

En attendant que les vautours

De la mafia nécrologique

Me rédigent un faire-part

De derrière les frigos (…)

J’fume

Une dernière taffe de provoc

L’embolie pulmonaire

L’infarctus, le cancer ».

On pense inévitablement à Brigitte Fontaine et à toutes les lignes délicieusement provocatrices qu’elle a écrites sur ce tabou qu’est le tabac dans notre société aux conventions bien léchées (et c’est une fumeuse repentie qui écrit cela)… Bref, Higelin nous revient et c’est la fête, la fin de la langue de bois, il balance au lance-flammes de la poésie à tous les étages ! La démarche est celle, gracieuse, d’un héron de la voltige, le cheveu est toujours aussi fou, désordonné. Les valises sous les yeux sont noires comme suie et le regard, pareillement, est charbonneux, mais n’a rien perdu de son incandescence !

« ça fait déjà un milliard sept cent

Quatre-vingt dix-sept millions

Cinq cent cinquante-deux mille secondes

Que les battements de mon cœur soutiennent

Obstinément et sans faiblir

Mon fol acharnement à jouir

Des hauts et des bas de l’existence », murmure-t-il à nos oreilles qui n’attendaient que ce chant pour se désensabler un peu.

Les jours qui viennent promettent d’être beaux, comme cette nuit où le champagne coulait à flots, cher Jacques ! Je vais m’enivrer toujours un peu plus de ce dernier album, en attendant un autre rendez-vous, avec Hubert cette fois (la date de Thionville approche !). L’automne, haute saison des mélancolies désarmantes, a parfois des douceurs qui vous laissent sans voix !

18/09/2016

Septembre rose et splendide hasard...

"J'appelle la vie un splendide hasard". Michel BERGER

 

D’aucuns baptisent la vie « splendide hasard », affirmant du même coup leur adhésion totale à ce truc étrange qui leur tomba dessus. D’autres, plus nuancés et plus sceptiques, ont besoin de temps pour apprivoiser ce qu’ils considèrent d’abord comme une malédiction. C’est qu’ils sont nés, comme l’écrivait Verlaine, « sous le signe SATURNE », et « ont entre tous bonne part de malheurs et bonne part de bile ». Thiéfaine me semble être de ceux-là. De ceux pour qui la vie est d’abord une écorchure. Et pas du bubble-gum ! De ceux à qui la création artistique évita habilement le naufrage. C’est sans doute la raison pour laquelle l’écriture de Thiéfaine, qui ne triche pas (même quand il se dit « escroc solitaire », « truand qui blanchit des mots et du vent », il nous fait simultanément, selon moi, l’aveu de sa profonde probité), c’est sans doute la raison pour laquelle, disais-je, cette écriture s’adresse à cette partie de nous-même qui, dormant en des replis souterrains, attend une consolation. Peut-être s’agit-il de notre âme ? Dernièrement, m’interrogeant sur mon parcours et tentant d’esquisser un vague bilan de tout ce qui avait pu me constituer jusqu’alors (je parle de ces attachements qui naquirent en notre jeune âge et ne nous ont jamais quittés), m’est apparue une évidence. Elle m’a même carrément sauté à la face : à une époque chaotique de ma vie, Thiéfaine m’a littéralement sauvée. Il a suffi d’une histoire d’ascenseurs au fond des précipices pour que je me décide à déserter les gouffres ! Si je suis loin, à présent, de l’adolescente qui, découvrant une œuvre à nulle autre pareille (des chansons aux accents rimbaldiens dans « ce siècle marron », qui peut se targuer d’en connaître pléthore ?), ne cessait d’écarquiller les esgourdes, je n’en reste pas moins admirative de tant de phénoménale et insurpassable beauté ! Ma passion, loin de s’étioler au fil du temps, s’est étoffée, est devenue autre. C’est tout simplement une immense part de moi-même, qui a pris naissance à mon insu, il y a de cela vingt-quatre ans ! A vingt ans, je tombais facilement dans la grandiloquence et je répétais à qui voulait bien m’entendre que l’ami Hubert était mon maître à penser. Aujourd’hui, je suis moins catégorique (je l’espère, en tout cas !) et je crois savoir qu’on ne peut avoir qu’un seul maître à penser : soi-même. Cela me paraît souhaitable. Mais je reconnais que de somptueuses influences peuvent venir nous percuter dans notre petit confort quotidien et que l’on peut aussi en trimbaler d’autres depuis des décennies, sans que cela entrave notre propre jugement, au contraire. Ainsi, cela fait vingt-quatre ans que Thiéfaine déverse quotidiennement dans ma vie son incomparable poésie. J’ai découvert Mathématiques souterraines par une nuit de septembre où l’automne, déjà, déployait sa grosse artillerie de brume et de mélancolie. On ne peut rêver saison plus propice à l’écoute de Thiéfaine ! Et c’est pourquoi, malgré tout le fil à retordre que me donne chaque année l’été finissant, septembre est rose, incroyablement !

J’appelle ma rencontre avec l’œuvre d’Hubert plus qu’un « splendide hasard ». Elle fut une nécessité, une impossibilité de faire autrement.

28/08/2016

Un dimanche 28 à six heures...

"Oh ! s'éveiller chaque matin - et pourquoi pas chaque minute - et regarder le monde qui commence !" Jacques LUSSEYRAN

 

 

Les chefs-d'œuvre succèdent aux chefs-d'œuvre et, de cet ensemble, se dégage une grande cohérence, malgré les virages en épingle, les changements de direction et les sorties de route ! Ce qui fut écrit par le jeune Hubert peut encore être chanté par celui de la maturité, sans que le morceau pâtisse du poids des années. Ainsi, Je t'en remets au vent ne détonne pas au milieu des chansons de la soixantaine.

Depuis quelques jours, je me fais ma petite thiéfainothérapie avant la rentrée ! Chaque fin de mois d'août fait resurgir en moi une sorte de peur ancestrale : et si la reprise du travail me détournait désespérément de mes inclinations profondes ? Je sais qu'il faudra désormais se contenter d'infimes miettes dans certains domaines : lecture, écriture, musique. D'où une fièvre paniquée, chaque année, à l'approche de septembre ! Ma cure HFT m'a trimbalée en l'espace de quelques jours de Fragments d'hébétude à Suppléments de mensonge, en passant par Le bonheur de la tentation et le concert enregistré à la Maison de la Poésie. À force de réécouter les mêmes chansons jusqu'à plus soif (plus soif ? Impossible avec Thiéfaine !), j'observe de secrètes correspondances entre les anciennes et les plus récentes. C'est ainsi que Garbo XW Machine, tout en s'inscrivant pleinement dans une œuvre riche et regorgeant de surprises, Garbo XW Machine me semble être le pendant impitoyable de Zone chaude môme. À un réchauffement climatique inattendu succède une période de glaciation ! Tout à coup, la « froideur féminine » vient elle aussi faire des siennes dans le « J'ai cru mourir de froid chez mes contemporains » ! La subtile arrogance du vers « Les dieux sont jaloux de nos corps, nous balayons l'éternité » se voit soudain balayée par celui-ci : « Les dieux s'encanaillent en nous voyant pleurer ». Les quais de gare se suivent et se ressemblent, se faisant le théâtre de déchirants adieux, jusqu'à l'adieu ultime et balafré de définitif.

Qu'après 24 ans d'une écoute attentive et assidue des chansons de Thiéfaine, je demeure encore régulièrement bouche bée devant tant de poésie, qu'un fil conducteur me semble traverser de part en part cette œuvre magistrale, voilà qui ne laisse pas de m'émerveiller !

Et vous, vous arrive-t-il de voir des passerelles entre certaines chansons ? Il y en a sans doute pléthore (« on n'en finit jamais d'écrire la même chanson » !), et chacun décèlera les siennes en fonction de sa sensibilité. Là où je vois se dessiner ce que j'ai appelé précédemment des correspondances, vous ne verrez peut-être que des coïncidences sans incidence. Et c'est pourquoi je persiste et signe depuis plus de dix ans sur ce blog (oui, le Cabaret a eu dix ans en avril, et je n'en reviens pas moi-même !!) : avec l'œuvre de Thiéfaine, nous tenons un puissant fonds, et surtout un puits sans fond...

 

14/08/2016

Un article paru dans L'Est Républicain le 5 juin 2016

"Que sais-je ? La joie". Jacques LUSSEYRAN

 

C'était le dimanche 5 juin 2016, au lendemain du JDM. Dans L'Est Républicain, que j'avais acheté ce jour-là uniquement pour voir ce qui se disait de la prestation d'Hubert à Bulligny, je découvrais, à côté de l'article recherché, une photo montrant le visage de Vax, un fan de Thiéfaine que je connais bien. L'article parle beaucoup de lui (quel veinard !), sous son vrai nom (Grégory).

 

UN AIMANT NOMME THIEFAINE

Grégory et une poignée de fans de Thiéfaine étaient aux premiers rangs du concert d'hier soir au Jardin du Michel.

 

Il frissonne. A chaque entrée en scène d'Hubert-Félix Thiéfaine, Grégory est dans le même état. Et ça fait vingt ans que ça dure.

Hier soir l'arrivée sur la scène du chanteur jurassien vêtu de sombre - tête d'affiche de ce samedi au Jardin du Michel - n'a pas dérogé à la règle. Bras levé, Grégory, du haut de son 1, 85 m, saute et chante dès les premières notes d'En remontant le fleuve. La magie opère une nouvelle fois. L'habitant de Marainville-sur-Madon de 39 ans fait partie de cette quinzaine de fans qui suit Thiéfaine au fil de ses concerts donnés dans le Grand Est. Et même au-delà.

Si en 1996 il se déplaçait pour voir uniquement son idole, il s'est, depuis, lié à Alice, le guitariste nancéien présent aux côtés du chanteur depuis deux tournées. Aujourd'hui, Grégory va donc voir les deux hommes.

Cette tournée, c'est la sixième qu'il suit. Le concert donné hier soir, il le voit pour la septième fois. Sans se lasser.

Chez Thiéfaine, il aime sa façon de voir la société, la mort, l'amour et puis... "Si on est curieux, il y a toujours moyen de creuser ses textes".

Le chanteur et sa poésie agissent comme un aimant sur lui. Même au fil du show bien rodé qu'il joue en ce moment et où s'enchaînent d'anciens titres comme Alligator 427 - "écrit en 79 au retour d'une manif à Fessenheim", glissera Hubert-Félix à ses spectateurs - et les grands classiques comme Lorelei, 113ème cigarette sans dormir, Sentiments numériques revisités... Résilience zéro ? "C'est l'histoire de sa vie", confie Greg.

L'incontournable Fille du coupeur de joints se joue traditionnellement en morceau de rappel. Hier, c'est la seule qui a fait fuir le fan de la fosse. Il ne l'aime pas. Sûrement parce qu'elle est trop populaire. "C'est la seule que tout le monde connaisse !" Le trentenaire s'en accommode tout de même et l'écoute à quelques mètres de là, en commentant, les yeux rivés sur la star frileuse des médias. "Thiéfaine, c'est Baudelaire, c'est Rimbaud. Un hypersensible qui s'est fait tout seul".

Et à voir l'assemblée réunie hier à Bulligny, il n'est visiblement pas le seul à être ainsi attiré par ce phénomène nommé Hubert-Félix.

Article signé Stéphanie MANSUY

 

Et vous, c'est quand la ou les prochaine(s) fois que vous allez frissonner ? Pour moi, ce sera à Thionville le 15 octobre, puis à Paris le 19 novembre. "On the road again" !

 

 

 

30/06/2016

"Fulgurante Astrée de mes nuits"...

"Tout pesé, si j'avais à recommencer ma vie, avec le droit d'y faire des ratures, je n'y changerais rien". Ernest RENAN.

 

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L'Astrée est un roman pastoral de l'écrivain Honoré d'Urfé (1557-1625), publié en cinq parties de 1607 à 1627; les deux dernières par les soins de son secrétaire, Balthazar de Baro. L'auteur raconte les amours de deux bergers, Céladon et Astrée. A travers mille péripéties, l'action se déroule aux temps anciens des Gaulois et des Druides, sur les rivages enchanteurs du Lignon, dans une des plus belles régions de la France, le Forez. En vertu d'une fausse nouvelle, Astrée croit que son ami lui est infidèle, c'est pourquoi elle lui ordonne de s'éloigner pour toujours de ses regards. Céladon, désespéré, cherche à se noyer dans la rivière; mais il est sauvé par les nymphes. L'une d'elles, Galatée, lui déclare son amour; lui, cependant, ne pense qu'à Astrée, et la rejoint sans tarder, déguisé en jeune fille. La guerre ayant éclaté, le parfait amant se montre valeureux chevalier. Ainsi, selon la mode de la fin du XVIème siècle et la galanterie de la cour d'Henri IV, d'Urfé nous présente le portrait idéal de l'amant et de l'homme courageux. Mais Astrée n'accorde pas encore son pardon. Céladon doit donner d'autres preuves, comme dans la tradition des héros de chevalerie, jusqu'à ce que "la fontaine magique de la vérité" assure à la jeune fille sa fidélité. Enfin, après un long et prolixe récit (où s'entrecroisent d'autres amours et aventures), Astrée accorde son amour à Céladon. L'œuvre prend modèle sur les grands exemples italiens de l'Aminta du Tasse et du Pastor fido de Guarini et plus directement sur la Diana de l'Espagnol Montemayor. La délicatesse des descriptions de la nature, et la peinture des sentiments humains tels qu'on les trouve dans l'Arcadie de Sannazar s'y unissent à la galanterie et à l'amour tels qu'on les pratiquait dans la société française. L'œuvre, très célèbre pendant tout le XVIIème siècle, nous paraît actuellement loin de notre goût; mais elle intéresse le savant par la peinture précise de l'idéal précieux et mondain qu'elle nous donne; de plus s'y affirme un certain goût pour la recherche psychologique qui, - même à travers la fiction pastorale, - influa sur l'esprit et sur la littérature du grand siècle.

Un opéra, Astrée, a été composé en 1691 par Collas Pascal sur un livret de La Fontaine; un autre opéra sur le même sujet, intitulé Astrée apaisée, fut écrit en 1760 par Jean-François Maio.

 

(Dictionnaire des œuvres de tous les temps et de tous les pays, éditions Robert Laffont).