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04/11/2017

Suite et fin de l'entretien avec Françoise Salvan-Renucci

-Toi comme moi, nous avons beaucoup vu Thiéfaine en concert. Ce qui me frappe toujours, c'est le « mélange des genres » auquel on assiste lors de ces concerts : on y croise des jeunes, des moins jeunes. De même, quand on connaît relativement bien le public de l'artiste, on constate que le mélange des genres va bien plus loin : il y a là des intellectuels, mais aussi de « joyeux fêtards » qui avouent n'écouter Thiéfaine que pour le côté « piments et alcools forts » de son œuvre. Qu'est-ce qui, selon toi, permet un tel « patchwork » : l'écriture thiéfainienne elle-même ou est-ce encore autre chose ? La musique, le personnage, ou tout cela à la fois ?

 

Je pense que tout y contribue à parts égales : Thiéfaine est un maître de la scène, ce n’est pas pour rien qu’il dit « une chanson se finit sur scène ». Il y a les lumières, la musique, l’écriture, il y a cette voix prenante et à la maîtrise technique impressionnante (quelle tenue de souffle, par exemple dans Ad orgasmum aeternum !) J’ai étudié le chant donc je m’y connais un peu, et je suis toujours sans voix devant la performance du chanteur… Et puis bien sûr cette énergie fabuleuse qui se transmet au public et que le public transmet en retour. C’est dans les concerts de Thiéfaine que j’ai pu éprouver ce que Nietzsche décrit dans La naissance de la tragédie comme le sentiment dionysiaque, cette fusion sans retenue aucune dans laquelle tout le monde est happé, cette transe à laquelle tout le monde accède – une expérience mystique, orgiastique, et en même temps cette plénitude apollinienne de la connaissance intellectuelle, cette lucidité prenante… Je pense à Nietzsche justement parce qu’il décrit un phénomène très ancien, archétypal, et c’est ce qui explique le mieux à mon sens l’impact des concerts sur un public aussi « mélangé ».

 

-Pour ma part, j'ai découvert Thiéfaine quand j'avais 19 ans, grâce à des amis que j'avais à l'époque et qui ne se souciaient guère, eux, de toutes les références présentes dans les chansons de cet artiste ! On peut donc écouter Hubert-Félix Thiéfaine de cette manière-là aussi. Te semble-t-elle appauvrir ou amoindrir la portée de cette œuvre ?

 

Je serais la dernière à affirmer qu’il faut avoir toutes les références en tête pour apprécier Thiéfaine. À mon sens, l’art est d’abord une question de ressenti, de spontanéité. Il faut se sentir entraîné, amené irrésistiblement à entrer dans une atmosphère, un univers. On est certainement bouleversé par l’impact émotionnel de la musique, et on est ébloui par cette langue magique – ensuite, soit on « tilte » tout de suite sur les références, soit on se pose des questions à leur propos, soit on accepte ce tourbillon poétique sans chercher à mettre un nom sur chaque résonance ou à détecter puis décrypter le discours implicite. Tout est légitime, et c’est en cela que Thiéfaine est l’égal des plus grands : son œuvre admet toutes les approches, personne ne reste à l’écart, comme devant un tableau de Van Gogh ou la musique de Beethoven.

 

-T'arrive-t-il aussi d'écouter Thiéfaine sans avoir en tête ton travail de chercheuse ?

 

Pas vraiment depuis 2012 parce que comme tu le dis en introduction, je suis 24 heures sur 24 dans mon travail. Mais il est évident que certaines associations, certains ressentis n’ont rien à voir avec mon projet ! Je citerai un seul exemple : lorsque j’ai entendu pour la première fois Infinitives voiles, j’ai fondu en larmes en entendant le vers « dans le blanc des sommets des montagnes perdues » et son habillage musical avec la ritournelle de la guitare. C’était une réaction purement personnelle, individuelle ou plus exactement atavique : je suis Corse à 100% (je mentionne d’ailleurs mon origine et le nom de mon village sur mon site) et pour moi ce vers a une signification évidente. En l’entendant, j’ai vu mon village et les montagnes qui l’entourent, et j’ai ressenti la douleur infinie que j’éprouve chaque fois que je dois le quitter. Si tu vas sur le site du village, www.cozzano.corsica, tu comprendras ce que je veux dire en regardant la photo de la page d’accueil. C’est une sensation très profonde, mais elle est d’ordre intime et n’a donc pas sa place dans mon travail. Mais bien sûr, et heureusement, ce genre de phénomène se produit très souvent !

 

-Malgré tout ce que tu as déjà pu déceler dans les chansons de Thiéfaine, dirais-tu qu'elles « s'obstinent » encore à garder une part de mystère ? Si oui, n'est-ce pas cela qui en fait le charme, la magie et la puissance? Voilà, selon moi, une œuvre qui s'offre tout autant qu'elle se dérobe, qui garde ses pudeurs, et ce malgré les nombreux textes où l'on est pourtant loin de la chasteté !

 

Bien sûr, mais c’est justement un aspect que je laisse totalement de côté dans mes recherches. Ma démarche est objective, elle part de l’observable, soit le texte et ses éventuelles variantes, elle ne propose pas d’interprétation, seulement des « inventaires », une saisie phénoménologique. À chacun ensuite d’interpréter s’il le désire ! J’expérimente moi aussi tous les jours la magie, le charme, la puissance de l’œuvre de Thiéfaine, parfois au détour d’un mot, d’un accord, d’une inflexion vocale qui vient carrément me foudroyer émotionnellement, mais cela reste de l’ordre de l’intime et je pense qu’il en va de même pour chacun. Mon ambition est plus modeste et plus scientifique (je suis un pur produit de l’école allemande et de sa fameuse rigueur, qui est en fait une exigence d’objectivité absolue, qui va jusqu’à éliminer le « je » dans les contributions scientifiques…) : lister tout ce qui est constatable et objectivement vérifiable, et donc par là même susceptible de s’adresser à tous ceux qui aiment Thiéfaine – et peut-être aussi de les intéresser, de leur apporter quelque chose qu’ils ne pourraient peut-être pas découvrir par eux-mêmes, ne serait-ce que parce que c’est un travail à plein temps… Bref, j’espère faire œuvre utile, et le champ que je laisse inexploré est ouvert à tous, puisque c’est celui de l’attraction magique !

 

-Comment tes recherches sont-elles perçues au sein de l'équipe avec laquelle tu travailles ? Y a-t-il eu des réticences, des réserves ? T'a-t-il fallu convaincre ton entourage professionnel ou les choses se sont-elles faites naturellement ?

 

Je suis heureuse que tu me donnes l’occasion d’évoquer mon labo, le Centre d’Épistémologie de la Littérature et des Arts Vivants (CTEL) de l’Université Nice Sophia Antipolis, dont je suis membre permanent depuis décembre 2013 et qui est une équipe vraiment exceptionnelle, tant par le niveau scientifique (classée A+) que par la qualité humaine de ses membres. Dès le premier jour, mon projet a été accepté non seulement sans réticence aucune, mais avec une chaleur et une sympathie qui m’ont comblée et continuent de me réjouir. Mon approche vise à faire reconnaître Thiéfaine en tant que poète à part entière – ou comme il le dit lui-même en tant que « troubadour » mettant en musique ses propres textes –, et je me suis réjouie de voir les collègues du labo y adhérer d’emblée, sans aucune réticence ou désir de cantonner Thiéfaine au cadre de la « chanson française » – ma principale crainte quand j’ai présenté mon approche devant les membres de l’équipe. Or, ils ont salué ma conférence de présentation par les mots : « à l’évidence, c’est un poète ! » – pari gagné d’entrée pour moi, j’étais comblée ! Dès le premier colloque auquel j’ai participé, en mars 2014 (la version écrite de mon intervention, improvisée le jour J comme à mon habitude, est le texte « la peste a rendez-vous avec le carnaval », consultable sur la page « Travaux en ligne » de mon site https://www.fsalvanrenucci-projet-thiefaine.com ), j’ai été très heureuse de constater que dans le débat qui s’est engagé après mon intervention, les intervenants mettaient sans hésiter Thiéfaine sur le même plan qu’Apollinaire, Artaud, Heine qui avaient été évoqués par moi-même et d’autres intervenants durant les deux jours du colloque. J’ai pu faire une conférence sur Thiéfaine et Camus devant des étudiants en agrégation de philosophie ou en thèse, ou bien sur Thiéfaine et Nietzsche, et cela va continuer… Je suis très attachée à mon labo et aux membres de l’équipe que j’ai toujours plaisir à retrouver, d’autant plus que la dimension « tous azimuts » de l’œuvre de Thiéfaine m’a permis depuis le début de participer à pratiquement tous les projets communs : je n’en revenais pas moi-même mais c’est ainsi, chaque fois que quelqu’un arrive avec une idée de colloque ou de journée d’études, je lève la main pour proposer ma contribution parce que j’ai immédiatement un angle d’attaque et un intitulé en tête, que j’emprunte toujours aux textes de Thiéfaine ! et ma suggestion est acceptée sans difficulté parce que le rapprochement entre Thiéfaine et la thématique en question relève chaque fois de l’évidence, c’est absolument hallucinant !

De même, les conférences m’ont permis et me permettront encore de retrouver un peu partout en France d’anciens condisciples de Normale Sup des années 80 qui m’ont fait la joie de m’accueillir dans leurs labos et leurs universités et ont été heureux de se replonger ainsi dans leur jeunesse thiéfainienne – et surtout de découvrir la véritable dimension de cette œuvre, celle d’un poète comparable à Baudelaire, à Rimbaud – et qui est là, parmi nous !

 

-À propos de la chanson La cancoillotte, tu évoques une possibilité de lecture qui me semble surprenante, mais tout à fait intéressante : Lacan-coyote. Cela fait songer à la langue des oiseaux et à l'alchimie, science à laquelle il est souvent fait allusion dans les textes de Thiéfaine. As-tu exploré ce domaine et vois-tu un lien entre l'alchimie et l'œuvre de Thiéfaine ?

 

Oui pour les deux questions ! Thiéfaine est un vrai connaisseur de l’alchimie dont il maîtrise parfaitement la terminologie cryptique, présente dans ses textes même s’il n’y est pas directement question de l’alchimie. Donc bien évidemment, il y aura un volume « alchimie » dans la publication de mes recherches (j’anticipe sur ta dernière question). Les références sont multiples mais toujours d’une précision hallucinante, un seul mot suffit pour faire surgir un traité entier !

 

-Dans Annihilation, Thiéfaine évoque clairement un vieil alchimiste qui lui répète « Si tu ne veux pas noircir, tu ne blanchiras pas ». On pourrait presque voir, au fil des années, un processus alchimique à l'œuvre dans les chansons de Thiéfaine (le langage comme moyen de décantation et de transformation de l'être spirituel, qui finirait par accéder à un état supérieur de conscience, mais surtout l'œuvre de Thiéfaine elle-même perçue en tant que processus alchimique : l'agrégat de références, d'allusions, de citations..., une fois passé par l'alambic intérieur, qui ressort transformé en un style propre, unique, irréductible à autre chose qu'à lui-même), d'autant que de nombreuses allusions à l'art occulte émaillent ses textes. Qu'en penses-tu ? Ce rapport à l'alchimie te semble-t-il pertinent ?

Oui, il cite l’aphorisme généralement attribué à Nicolas Flamel. À mon sens, l’alchimie est présente en tant qu’« alchimie du verbe », pour citer Rimbaud, mais aussi en tant que discipline et processus de création poétique à laquelle/auquel les chansons font directement référence (cf. la précédente question). Pour la dimension psychologique, elle ne fait pas partie de mon projet que j’ai défini plus haut comme une démarche essentiellement objective et « extérieure », mais elle a bien sûr sa légitimité propre, dont je fais moi aussi l’expérience à titre personnel et subjectif. Mais mon travail en tant que démarche scientifique porte sur l’analyse du discours, donc du « produit fini » y compris ses variantes. Je laisse délibérément de côté tout ce qui concerne le processus de création et/ou d’évolution psychique tel que peut le vivre l’artiste, et aussi le processus de réception expérimenté par l’auditeur et qui a la même dimension de progrès intérieur.

 

-Peut-on espérer que ton travail donnera lieu un jour à une publication ?

 

Bien sûr, c’est le but principal – ou disons à égalité avec les conférences, publiées sur ma chaîne YouTube https://www.youtube.com/channel/UCBYsVlljItqRZdriVLIjIBg?... (il y en a deux nouvelles en attente de mise en ligne). Pour la version écrite, il s’agira d’une série de dix à quinze volumes qui pourra se lire comme un puzzle, chacun traitant d’un aspect spécifique et l’ensemble proposant des « inventaires » les plus complets possibles. Le premier volume sortira pour 2018, et le reste suivra au rythme d’un ou deux par an !

03/11/2017

Un entretien avec Françoise Salvan-Renucci (première partie)

Nous sommes nombreux, je crois, à connaître le travail de Françoise Salvan-Renucci. En tant que chercheuse et directrice de recherche, Françoise est rattachée à l'université de Nice. Elle est en poste à Aix-Marseille. Son laboratoire, le CTEL (Centre Transdisciplinaire d'Épistémologie de la Littérature et des arts vivants), se trouve à Nice. Depuis 2012, Françoise s'attache à « traquer », dans l'œuvre de Thiéfaine, ce qui en fait l'incommensurable richesse : les croisements avec les productions d'autres artistes, les références de tous ordres, les connotations, les entrelacs sous-jacents. Pas toujours « visibles à l'œil nu » (et c'est en cela que le travail de Françoise me semble particulièrement éclairant), ces différents niveaux de lecture possibles nous entraînent, entre autres, dans les « dédales vertigineux et séculaires » de la mémoire d'HFT ! Françoise aime à rappeler les mots de De Quincey : « Toute mémoire est un palimpseste », et il semblerait que celle de Thiéfaine fonctionne ainsi elle aussi : elle emmagasine, ingurgite, fait siennes certaines idées ou visions du monde qu'elle peut parfois, sous l'impulsion de l'acte créateur, faire resurgir au détour d'un vers. C'est cela qui passionne Françoise. Si l'artiste « n'en finit jamais d'écrire la même chanson, avec les mêmes discours, les mêmes connotations », Françoise, elle, n'en finit jamais d'aller à la rencontre de ces discours et de ces connotations. Infatigable « déplieuse » d'une œuvre infiniment labyrinthique qui est loin d'avoir livré tous ses secrets, elle fait, selon ses propres mots, du Thiéfaine 24 heures sur 24 ! Bref, elle consacre sa vie à un vertige ! Je connais de plus impitoyables destins !

Cet été, m'est venue l'idée d'interroger Françoise sur son travail. Je lui ai proposé un "jeu" de questions - réponses, auquel elle a eu la gentillesse de se prêter. Voici le résultat de cette petite collaboration bien sympathique !

 

-Françoise, peux-tu retracer ton parcours en quelques lignes et nous parler plus particulièrement de ta rencontre avec l'œuvre de Thiéfaine ? D'ailleurs, peut-être que le terme de « rencontre » ne te semblera pas approprié ? En ce qui me concerne, je parlerais plutôt de choc lumineux, de révélation, d'entrée en collision avec un univers !

 

Je reprendrais sans hésiter les termes que tu emploies, Thiéfaine fut une révélation pour moi ! Tout ce que j’aimais, tout ce que je ressentais, tout ce que j’avais envie d’exprimer sans être capable de le faire – là, devant moi, sous mes yeux, dans mes oreilles… Et puis, le puzzle était d’emblée en place, je ne citerai qu’une coïncidence précoce : j’ai passé le concours d’entrée à Normale Sup en 1982, à reculons parce que je n’avais aucune envie de signer un engagement de 10 ans. Je ne m’étais d’ailleurs pas vraiment préparée… Et puis voilà les sujets sur lesquels je suis tombée : la pièce Le fou et la mort, « dieu est-il humain ? », « la guerre et le changement », « la fin », les poètes maudits, le Prométhée de Goethe… Donc malgré ma ferme résolution de rendre copie blanche ou quasiment, je me suis lancée à fond, impossible de résister à ces appels véritablement « thiéfainiens ». Résultat : j’ai été reçue première…

Par contre, ce n’est qu’après mon cancer de 2011 (qui m’a empêchée de suivre le début du Homo Plebis Ultimae Tour) que l’idée m’est venue de prendre un nouveau départ professionnel en me consacrant exclusivement à l’étude de l’œuvre de Thiéfaine. J’ai commencé par prendre mes billets pour la fin de la tournée, raccrochée à l’Olympia le 22 novembre 2012, et soudain l’illumination : voilà ce que je vais faire ! je repars à zéro, et j’oublie mon cancer… Comme je le dis souvent en plaisantant, j’ai développé mutatis mutandis une sorte de syndrome de Jeanne d’Arc, une voix m’a dit « va et révèle au monde le génie de Thiéfaine…. »

 

-Peut-on dire que certains passages de chansons agissent sur toi comme la petite madeleine de Proust : tu entends un mot, une phrase, et voilà que se tissent des associations, presque malgré toi ? Ou bien es-tu à l'affût de ces associations ? Le processus est-il identique lorsque, à l'inverse, tu lis un livre dans lequel un passage peut ramener à l'œuvre de Thiéfaine? Ou lorsque tu entends un morceau de musique ou vois une toile, par exemple ?

 

En général, c’est spontané, je dis toujours que je « tilte ». Après bien sûr, je vérifie, j’approfondis, puisque les références chez Thiéfaine sont toujours multiples, et il est rare qu’on les perçoive toutes en même temps. Même constat quand je lis : j’ai toujours Thiéfaine en arrière-plan (sonore, je l’écoute en intra-auriculaire en travaillant), et donc les cas de figure sont multiples : ce que je lis

interfère avec ce que j’écoute et hop, un nouveau tilt ! ou bien ce que je lis « tilte », mais en direction d’une autre chanson ou de plusieurs ! Et puis il faut noter ça dans un coin de sa tête parce que les associations peuvent être fugitives. Mais je peux faire aussi des découvertes en me baladant, ou dans le métro, ou même devant mes étudiants, parce que les textes défilent en continu dans ma tête. En général, je me mets à rire, parce que j’adore vivre ce « euréka ! » du chercheur, donc les gens doivent se demander ce qui m’arrive. Cela se produit d’ailleurs aussi en concert, c’est une atmosphère très stimulante pour ces processus.

 

-Ce que je trouve formidable, pour ma part, c'est que même si l'on sent, dans chaque chanson, combien Thiéfaine est pétri de références littéraires, musicales, philosophiques, picturales, etc., il n'en demeure pas moins « seul commandant à bord ». Ce qu'il nous propose, c'est sa vision du monde, accompagnée de quelques autres « voyageurs » ! Tu dis d'ailleurs dans une conférence que le style de Thiéfaine est reconnaissable entre tous. Comment définirais-tu alors cette écriture si personnelle qui se nourrit également d'une multitude de références ?

 

Plus je mets en lumière la dimension « kaléidoscopique et plurielle » de l’écriture de Thiéfaine (j’emprunte la formule à Julia Kristeva qui l’applique à Dostoïevski), plus je suis frappée par l’authenticité et la force de sa signature poétique. C’est peut-être un oxymore… C’est le « paysage intime » de son œuvre – ici, c’est Henry Miller qui parle, et il évoque Rimbaud et les mots par lesquels tout écrivain est « obsédé » – que je m’emploie également à retracer, et je constate la cohérence fabuleuse de ce « système » d’écriture dans lequel chaque mot répond à chaque mot, à l’intérieur d’une chanson mais également d’une chanson à l’autre. Je souligne souvent le caractère « totalement organisé » de cette écriture poétique, et cela me semble être la marque essentielle du style de Thiéfaine – justement parce qu’elle englobe la totalité des constituants du discours, du plus élémentaire au plus complexe. Et puis outre les références multiples, je suis fascinée par la polysémie de son discours, où le plan explicite ne constitue que la partie émergée de l’iceberg : il faut plonger dans les profondeurs et identifier – par le biais du sens étymologique ou du recours à d’autres codes linguistiques – la ou les strates implicites qui viennent compléter le discours de surface ; et miracle, ce discours plurilingue et multivoque est de surcroît entièrement cohérent sur chacun de ses plans respectifs ! Depuis Villon et plus généralement les auteurs médiévaux pour qui la multivocité d’un texte relevait de l’évidence, personne hormis Thiéfaine n’a pratiqué avec une telle virtuosité cette technique du sens multiple de l’écriture, qui rejoint bien sûr l’idée d’une organisation totale du discours, ici donc dans sa verticalité qui fait pendant à la polyphonie musicale.

 

-Sur ta page personnelle (ctel.unice.fr/equipe/membres-permanents/chercheurs/74-verdier-lionel.html), on trouve le détail de l'objet de tes recherches. Au « rayon » littérature et culture germaniques, tu évoques Stefan Zweig. Dans quelle mesure te semble-t-il présent dans l'œuvre de Thiéfaine ?

 

D’abord, c’est un des cas où Thiéfaine révèle lui-même qu’il a lu et apprécié cet auteur : point de départ important et précieux ! Je n’ai pas l’interview sous la main mais c’est celle où il dit aussi que des théâtreux lui ont fait découvrir Tchékhov. Première référence explicite : 24 heures dans la nuit d’un faune qui combine Stefan Zweig (24 heures dans la vie d’une femme) et Mallarmé (Prélude à l’après-midi d’un faune). J’ai abordé le sujet dans ma conférence à Valenciennes qui avait pour point de départ le parallèle Thiéfaine / Mallarmé, mais hélas un problème technique lors de l’enregistrement n’a pas permis d’en conserver la trace. J’y consacrerai une prochaine contribution, et il y aura de quoi dire…

 

-Qu'est-ce qui te touche particulièrement dans l'œuvre de Thiéfaine ?

 

Cette langue à la complexité vertigineuse et à la beauté saisissante, cet incroyable discours poétique qui résume à lui seul tout le legs culturel de l’Occident et au-delà de l’Antiquité à nos jours, l’énergie et le rythme de cette musique, et puis, comment dire ? cette alliance incroyable de désespoir, de rage, d’énergie, de rire, de tendresse, de sérénité… Vitalité, voilà ce qui le résume pour moi, et c’est contagieux…

 

-Écoutes-tu d'autres chanteurs ? Si oui, lesquels ?

 

De la chanson française pas vraiment, mais j’ai quand même des références ! Par exemple, ma grand-mère me chantait Les roses blanches de Berthe Sylva pour me bercer (donc j’écoutais au lieu de m’endormir…) et j’ai grandi avec Brassens, Ferré, Ferrat, Brel…, que toute la famille chantait en chœur lors des trajets en voiture en Corse. Je connais leurs chansons par cœur et ils faisaient vraiment partie de mon quotidien (je suis née en 1963). Ensuite, je me suis tournée vers la musique la plus bruyante possible, donc Wagner, Beethoven, Mahler, l’expressionnisme allemand, j’ai passé ma thèse sur Richard Strauss. Mais en même temps et parallèlement, le rock était là, essentiellement les Stones, les Doors, les Who, et aussi Dylan… Pour moi, ces courants ressortent de la même approche et surtout du même traitement rythmique de la langue qui suit la pulsation musicale (l’anglais et l’allemand se scandent exactement de la même manière), je l’ai dit depuis le début à mes étudiants. J’adore Johnny Cash, là aussi c’est du « par cœur », et le blues et tout ce qu’il véhicule. Bref, mes goûts personnels ne font pas vraiment obstacle à mon travail de « thiéfainologue », ce serait plutôt le contraire, et en littérature c’est la même chose, cela facilite d’ailleurs mes associations…

12/09/2017

Fragile, le phénix, et pourtant...

"Renaud n'est plus à ma taille. Il ne me va plus mais je le garde jusqu'à toujours dans mes placards". Isabelle MONNIN, Mistral perdu ou les événements

 

Je ne saurais mieux dire, chère Isabelle Monnin à l'écriture si délicate...

Renaud, pour ma part, je l'avais relégué des années durant dans un placard fermé à double tour, je le reconnais. Bien sûr, je l'avais tellement écouté depuis l'enfance que je connaissais toutes ses chansons par cœur et les promenais avec moi en permanence, sans même en avoir conscience. Et puis, il a suffi d'un CD hommage, La Bande à Renaud, acheté uniquement parce que Thiéfaine chantait En cloque dessus. Les autres interprétations ne m'intéressaient guère, et l'écoute de l'album en question me conforta dans mes réticences... Bref, là n'est pas le propos. Toujours est-il qu'avec La Bande à Renaud, survint l'inattendu : ma fille Louise eut un véritable coup de cœur en entendant ces chansons. « Maman, je veux découvrir les versions de Renaud, maintenant ». Et c'est ainsi que je ressortis pour elle tous les albums qu'il me restait de ma période chetron sauvage, et c'est ainsi, surtout, que commença une histoire d'amour. Je revois Louise à six ans, jouant à la maîtresse dans sa chambre et disant à ses élèves fictifs : « Les enfants, aujourd'hui, nous allons apprendre une chanson de Renaud : Société tu m'auras pas » ! Et lesdits élèves fictifs de reprendre comme un seul homme le refrain vindicatif ! Ça décoiffait dans la salle de classe, la maîtresse était une espèce d'allumée portant perfecto, jean moulant et bandana ! Il ne manquait plus que la cibiche au coin des lèvres, m'enfin bon, à six ans, elle avait eu le temps d'arrêter la clope ! Je me souvins de vacances passées au fin fond de la Bretagne, dans un bled paumé, où mademoiselle Louise nous fit une crise de manque : cet été-là, faute de goût absolue, nous avions laissé tous les CD de Renaud chez nous, à l'autre bout de la France. Je me revois arpentant les rues de Saint-Brieuc, à la recherche d'un disquaire bien achalandé qui viendrait à notre rescousse. Nous le trouvâmes ! Ouf, les vacances pouvaient à nouveau se gorger d'embruns. Sans la compilation 3 CD dégotée ce jour-là, il nous aurait fallu repartir dare-dare en Lorraine … ou au moins foncer le lendemain à Brest afin d'y faire les mêmes recherches qu'à Saint-Brieuc ! C'était devenu une folie. À mesure que Louise s'enfonçait avec délices dans l'univers du chanteur énervant, j'y replongeais moi aussi, revisitant des pans entiers de mon enfance. « Papa, ça veut dire quoi la mer c'est dégueulasse, les poissons baisent dedans ? », avais-je demandé un jour à mon père. Bref... Regarder Louise s'arc-bouter dans sa ferveur, c'était retrouver la mienne, et enjamber fiévreusement quelques décennies. Renaud, ce fut mon enfance et mon adolescence. Durant les années collège, il fut l'étendard de mes révoltes. Avec ma meilleure amie de l'époque, nous adorions parler Séchan. Personne ne nous comprenait. Sauf quelques rares « élus » qui écoutaient les mêmes choses que nous ! En 1992, un cataclysme nommé Thiéfaine devait tout renverser sur son passage. Renaud, Gainsbourg, Balavoine : j'oubliai les anciennes amours. Il y avait urgence à découvrir d'autres vertiges !

Des années passèrent. Renaud me revenait parfois quand même, par vagues, par périodes. Mais les vraies retrouvailles avec l'artiste de ma jeunesse perdue, c'est à Louise que je les dois. Nous sommes allées voir son chanteur préféré en mars de cette année. Par moments, il y avait quelque chose d'un peu pathétique à le regarder se fatiguer sur scène et tenter de renouer avec d'anciennes colères dont il a depuis fort longtemps dessoûlé. Parfois aussi, cela arrachait les tripes de le sentir si fragile, si paumé. De deviner l'incommensurable détresse sous la soi-disant carapace de phénix. De ne plus rien lire dans son regard morne. De devoir l'accompagner à temps plein sur des chansons qu'il ne pouvait plus que marmonner. Il m'est même arrivé d'être gênée pour lui, je dois bien l'avouer. Dans les paroles qui s'égosillaient ce soir-là dans les entrailles du Galaxie d'Amnéville, je voyais mon enfance mise à la torture. Et pourtant, impossible de le condamner, le frangin des brumes, celui qui tant de fois avait consolé mes chagrins, posant délicatement un bandana sur mes yeux mouillés. Impossible de ne pas continuer à le chérir, ne serait-ce que pour tout ce que je lui dois. Ce mec, je l'ai tant aimé, il a tellement fait partie de ma vie que jamais il ne pourra en sortir... Je refuse de le congédier, c'est comme ça. En lisant le dernier livre d'Isabelle Monnin, j'ai compris que ceux pour qui Renaud avait réellement compté à une période donnée gardaient toujours, au fond d'eux, un attachement viscéral, indéboulonnable, à ce chanteur (sauf possibles exceptions, bien sûr). C'est que le temps assassin n'a pas tous les droits non plus, pas tous les monopoles. Ce qui un jour flamba en nos poitrines y laisse un imprenable faisceau de lumière. Merci, Renaud !

31/08/2017

Un article de Jean Théfaine

"Au plus pur des attachements

Répond le plus dur arrachement". François CHENG

 

Vive émotion ce matin lorsque, parcourant un vieux Chorus datant de l'automne 2005, je suis tombée sur un article que Jean Théfaine avait consacré à l'époque à Scandale mélancolique. Le voici :

C'est le 17 octobre que sort le quatorzième album studio d'Hubert-Félix Thiéfaine. Patience. Une fois encore, l'imprécateur jurassien n'est pas où on pouvait l'attendre. Défloration 13, en 2001, intégrait des courants musicaux nouveaux. Sous la direction de Philippe Paradis, qui l'a réalisé, Scandale mélancolique revient à un habillage sonore plus classique, mais d'une intelligence et d'une sensibilité exemplaires. Les guitares électriques, de retour au premier plan, sont toujours utilisées à bon escient.

Dans le passé, Hubert-Félix avait fait appel à certains compositeurs. À Claude Mairet surtout. Ici, c'est une toute autre aventure ! Ils sont huit à s'être coltinés à son univers – tous de la génération des 25-40 ans : Philippe Paradis, par ailleurs guitariste attitré de HFT, le bassiste Roberto Briot, Jipé Nataf, Mickey 3D, Frédéric Lo, Jérémie Kisling, Cali et Elisat, un prometteur jeune groupe français. Il y a même un neuvième homme, Thiéfaine lui-même, qui s'est réservé une musique ... sur l'unique texte qu'il n'a pas écrit !Un texte, en anglais pour l'essentiel, by Boris Bergman.

Philippe Gandilhon, son directeur artistique, souhaitait amener un peu de « solaire » au royaume des ombres qu'affectionne Hubert-Félix. Et c'est globalement gagné. Il y a même deux titres authentiquement lumineux : Gynécées, une déclaration d'allégeance aux femmes, « elles / Magnifiquement belles », interprété en duo par Thiéfaine et Cali ; Les Jardins sauvages, une métaphorique balade au pays des fleurs perdues, autour de laquelle Mickey 3D a tressé un bouquet de notes allègres. Mais chassez le naturel, il revient au galop. Un galop infernal, même, tant il y a, dans cet album-là, de douleur à nu, sans beaucoup d'humour pour l'atténuer. De Libido moriendi, sur lequel M a posé une ritournelle de banjo, à Confessions d'un never been, en passant par l'époustouflant Jeu de la folie, devenu un « sport de l'extrême », c'est la même angoisse existentielle qui court.

Il faudrait tout citer de cet album d'exception, qui confirme une fois de plus l'importance et la cohérence de Thiéfaine dans le paysage de la chanson française ; mais trois morceaux méritent une mention particulière : Télégramme 2003, fraternelle adresse à Bertrand Cantat, jamais nommé pour autant (« Ronge tes barreaux avec les dents / Le soleil est là qui t'attend ») ; When Maurice meets Alice, déchirante déclaration d'amour filial d'Hubert, l'inconsolable, à ses chers disparus ; That angry man on the pier, une sorte d'autoportrait, qui éclaire le reste de l'album et bien d'autres choses du singulier parcours de HFT.

En clair, Scandale mélancolique est un nouveau sommet dans l'œuvre de l'énigmatique Jurassien.

 

 

21/08/2017

Une météorite ou un truc dans le genre...

"De nos actes les plus considérables nous sommes ignorants

Sans le savoir vous m'avez sauvé la vie". Emily DICKINSON

 

Dans quelques semaines, je pourrai me glorifier de vivre depuis 25 ans (oui, 25 ans !!) dans un drôle d'état, quasi permanent de surcroît, et que seul un mot me semble pouvoir définir correctement : la « thiéfainomanie » !!! Cette étrange folie « m'a toujours sauvée et m'a empêchée d'être folle », pourrais-je écrire en paraphrasant en toute conscience Hubert-Félix Thiéfaine ! Cela me tomba dessus par une nuit de septembre, dans la carcasse bleue, déglinguée, fatiguée, d'une R18 ! Le genre de chignole qui ne circule plus depuis bien longtemps, à part peut-être en quelque coin reculé de la Bretagne profonde, qui sait ?! Bref... Le monde bouge, et le temps s'en va, madame, et nous aussi, par petits bouts, jour après jour (je pense à ce qu'écrit Bohringer dans Quinze rounds : « La vieillesse me fait du mal. Elle me prend chaque jour un tout petit truc, presque pas visible, et ne me le rend pas au réveil »). Mais il est des attachements qui ne larguent jamais les amarres. Qui nous amarrent plutôt en cette vie. Sans lesquels on ne serait pas le même. Sans lesquels on aurait peut-être sombré par un « sunday où l'on aurait trop souffert », comme aurait dit Gainsbourg. Qu'a-t-on dans la caboche à 19 ans, qu'on n'est pas plus sérieux que quand on en avait 17, et qu'un certain Hubert-Félix Thiéfaine vient nous tirer par la manche ? Des rêves en pagaille, bien sûr, une révolte coincée dans les entrailles, une envie, peut-être, d'en découdre avec un monde trop vieux, trop usé, trop lourdingue. Pour sûr, on fera mieux que nos parents, croit-on ! Une part de nous abrite aussi, me semble-t-il, l'espoir de rencontrer, faute de savoir trouver les mots pour se dire, quelqu'un qui le fera à notre place. Qui signera nos défaites de sa plus belle plume, et puis nos cris, nos douleurs et nos joies. Qui, mieux que nous, fera surgir de nos tripes ce qui cherchait à se dire sans jamais y parvenir. C'est ce qui m'arriva en cette nuit de septembre 1992, et je m'en souviens comme d'une entrée en collision avec un univers ! La chute d'une météorite à proximité de ma maison n'eût pas déclenché plus violent cataclysme ! Soudain, je était un autre, un autre était je, ou presque ! Oui, je sais, c'est un peu prétentiard, mais j'en connais un qui dirait que c'est la règle du boulot, n'est-ce pas ?!

Premier concert en 1995. Le début d'une longue série. Il me semble, si mes comptes sont justes, que j'ai vu Thiéfaine 43 fois sur scène ! Ce n'est plus de l'amour, c'est de la rage, me disent parfois certains amis. De la rage ? Ils ne croient pas si bien dire ! D'aucuns me prédirent, avec une conviction solennelle dans la voix, que le jour où j'aurais des enfants, monsieur Hubert-Félix Thiéfaine passerait un peu à la trappe. Ils ne croyaient pas si mal dire, eux, pour le coup ! Que nenni ! J'ai toujours réussi à bricoler au dernier moment des baby-sittings de fortune, traînant parfois mes deux gamines jusqu'à Paris, les larguant ici ou là (toujours en de bonnes mains quand même !!), et m'engouffrant le cœur battant dans le métro qui m'emporterait vers mon extase !

Que reste-t-il de la jeune fille de la R18 et de ses rêves ? De temps à autre, parce que la vie n'avait rien de mieux à faire, elle leur a balancé un rouleau compresseur sur la bobine, et vlan, un rêve de moins, une illusion amochée, un truc en moins au réveil !! Mais il est une chose qui, comme disait ma mère, ne passera qu'avec la bonne femme, c'est cette thiéfainomanie que le temps n'a pas su cabosser, malgré les rudes épreuves dont il a le secret. Les mois qui viennent de s'écouler ont été particulièrement difficiles, et j'ai loupé Thiéfaine à le Poudrière de Belfort, aux Eurockéennes et ailleurs. Mais, au plus profond de moi-même, les rendez-vous furent légion avec une œuvre dont la richesse foisonnante ne s'est jamais démentie à mes yeux. Même, au contraire, elle m'apparaît au fil des années comme un insondable puits sans fond, et j'aime à me plonger en ses abîmes, en revenir de guingois, groggy, chamboulée, toute chose !

Ce Cabaret a connu de longues plages de silence, mais des idées de billets me reviennent enfin, il est temps de sonner la fête, je vous attends !

Si l'un de vous a envie de nous raconter un festival d'été, un concert à Belfort ou en Suisse, ou n'importe quoi d'autre (en rapport tout de même avec le sujet qui nous préoccupe, à savoir HFT, s'entend !!) : les commentaires sont ouverts !

02/04/2017

Alex Beaupain en concert à La Passerelle de Florange

"Qu'est-ce que c'est dégueulasse

Dégueulasse comme tout s'encrasse

Tous nos jolis corps perdus

Nos ventres mous

Nos visages qui ne sont plus

Qu'un souvenir de nous". Alex BEAUPAIN (A bout de souffle)

 

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L'univers d'Alex Beaupain n'est pas des plus légers. Voilà un quadragénaire qui dit sans fard les blessures qui le font cauchemarder dans le silence des nuits. Quelqu'un qui ose aimer pour la seule beauté du geste, au risque de se prendre en retour des gestes moins doux en pleine face. La tournée qui s'est achevée vendredi soir à Florange s'ouvre sur la chanson Je suis un souvenir. Après l'avoir interprétée, Alex Beaupain nous demande, à nous qui sommes dans la salle, si nous allons toujours bien. « Parce que, quand même, il faut le reconnaître, cette première chanson n'était pas très gaie. Et ce n'est pas fini. Ce soir, on va parler du temps qui passe, de la mort, des amours... » Là, petit « ah » de soulagement s'élevant du public. « Qui finissent », ajoute Beaupain sur un ton espiègle. Avec élégance, il nous met au parfum. Âmes déglinguées s'abstenir. Ou rester en toute connaissance de cause, pour entendre parler des pertes et des fracas qui nous boxent et nous amoindrissent. Alex Beaupain, en évoquant ses deuils et ses chagrins, nous renvoie aux nôtres. Même pas peur, pour ma part, et tant pis si la chanson Les voilà me met le cœur à feu et à sang. Et peut-être tant mieux, qui sait, car nous avons parfois besoin d'avoir le vin triste pour pouvoir nous vider de l'amer qui nous plombe...

Ce qui est formidable, avec Beaupain, c'est que sur scène la gravité des chansons, presque toutes pluvieuses, est merveilleusement contrebalancée par l'humour du bonhomme. Un humour parfois teinté d'autodérision, parfois cinglant. La preuve : « Vous avez vu ce beau décor ? Les grandes tentures blanches au-dessus des planches, on dirait des lustres. Bon, je reconnais qu'il faudrait une maison avec des plafonds immenses pour ce genre d'accessoires. Je pense que cela irait très bien dans un manoir, à Sablé-sur-Sarthe, par exemple. Ah, mais c'est vrai, le monsieur a dit que les lustres de Beaupain, il les avait rendus ! » Ou encore : « Mon éclairagiste m'a dit que certaines personnes étaient attirées par la lumière. Il paraît que pour moi c'est l'inverse, c'est moi qui attire la lumière, je n'y peux rien. Du coup, j'éclipse un peu les musiciens, à qui il est très difficile de donner figure humaine dans ces conditions ! » Bref, on passe du rire aux larmes, des larmes au rire, de la pure déconnade à la difficulté d'être et de rester debout sous les coups que la vie nous assène... Les musiciens sont excellents. Valentine Duteil arrache des sanglots déchirants à son violoncelle et, de temps en temps, à sa jolie voix mélancolique. Ah, ce violoncelle, ah, cette voix ! Ils me font un effet bœuf, c'était déjà comme ça l'année dernière à Neuves-Maisons (c'est moins poétique qu'à Marienbad, désolée ! Mais la Lorraine a elle aussi bien des charmes, qui ne font pas dans la grandiloquence et l'époustouflant, certes, mais qui n'en sont pas moins dignes d'un petit détour. Même la vallée de la Fensch avait un cachet fou vendredi soir, sous les néons roses du soleil couchant).

Bref, en quelques mots comme en cent : Alex Beaupain et son équipe sur scène, ça décoiffe ! C'est de la poésie à l'état pur, de celle qui vous ferait aimer la sourde mélancolie qui tombe en pluie sur les toits de Paris en novembre.

À la fin du concert, Alex est venu s'imprégner de l'ambiance qui régnait au bar, une binouze à la main. Il avait déjà fait ça l'année dernière à Marienbad, euh, pardon, à Neuves-Maisons, et la simplicité avec laquelle il accueillait le public me l'avait rendu encore plus sympathique. À Florange, même gentillesse, même sourire offert à tous, ceux qui viennent bredouiller quelques mots, demander un autographe ou une photo. À la dame qui était devant moi, Alex a demandé pour quel chanteur elle avait déjà tremblé. « Thomas Fersen », a-t-elle répondu. Lorsque mon tour fut venu de tendre mon billet pour une dédicace, j'ai expliqué à Alex Beaupain que je n'étais pas loin de trembler face à lui. « Tu rigoles ou quoi, on est entre nous, il n'y a aucune raison de trembler », a-t-il rétorqué, et ce n'était pas une pose, on sentait qu'il n'y avait aucun artifice dans ces propos. Alex, c'est un peu le type avec qui on s'imaginerait très bien s'attabler au bar des amis ou quelque chose dans le genre. Il a bien plu à ma fille Clara, qui était de la partie vendredi. Loin de se laisser démonter et de trembler, elle, elle a fait remarquer à Beaupain qu'il avait mal écrit « Pour Clara ». Puis, au moment de la photo, Alex s'étant selon elle un peu trop appuyé sur son épaule, elle lui a dit qu'il lui faisait mal. « Elle est odieuse, » m'a lancé celui-ci, un sourire amusé sur les lèvres.

Quand même, durant ces quelques minutes d'échange, je n'ai pas pu m'empêcher d'évoquer Hubert, expliquant à Alex Beaupain que j'avais déjà beaucoup tremblé devant le Jurassien. « Ah, Thiéfaine, c'est bien, ça », m'a-t-il répondu. Décidément, même quand je fais une petite infidélité à monsieur HFT, il n'est malgré tout jamais très loin, planté fièrement entre docteur Renaud et mister Beaupain !!

 

30/03/2017

"Un Lamartinien à fond la caisse"...

"L'homme est ainsi, il se nourrit de souvenirs et trébuche sur l'amer". Richard BOHRINGER

 

Incroyable, cette trouvaille dans une réserve d'une salle d'arts plastiques. Je crois que l'intérêt du métier de prof vient enfin de m'apparaître, au bout de vingt-et-un ans de vaines recherches !!! La trouvaille en question ? Une interview de Thiéfaine, parue en 2005 dans Forêts Magazine. Franchement, c'est passionnant et inattendu ! Bonne lecture !

 

Hubert-Félix Thiéfaine, écorcé vif

 

La forêt était-elle un terrain de jeux pour vous quand vous étiez enfant ?

Je suis né dans une maison qui a aujourd'hui disparu, dans un quartier de Dole très proche de la forêt de Chaux, dans le Jura. Adolescent, je piquais le vélo Solex de ma mère et j'allais me promener en lisière de forêt en rêvant un jour d'y habiter ; j'ai fini par m'y installer, dans ce village qui est une sorte d'enclave, cernée par les arbres. Ce petit bourg a été créé il y a quelques siècles pour y mettre des gens comme moi, des parias de la société, des anciens prisonniers. C'est pour cela que je m'y trouve bien. Je viens ici uniquement pour la forêt, pour me reposer... je ne sais pas vraiment pourquoi, au fond, mais en tout cas pas pour faire du tapage social, ni essayer de me présenter aux élections sénatoriales. Cette forêt est complètement compatible avec moi, avec mes chansons. Quels sont les derniers endroits sauvages de l'Europe ? Les forêts. Celle-ci est la deuxième forêt de feuillus de France, elle fait quand même 23 000 hectares. C'est comme si j'habitais au bord d'un grand lac. Et là, je ne suis entouré que par du sauvage.

 

Cette partie de la forêt est-elle fréquentée ?

Elle est fréquentée par les gens qui l'exploitent, les travailleurs de la forêt. C'est ce que j'ai découvert en m'installant ici il y a vingt ans : l'exploitation est utile et permet d'entretenir la forêt, de même que la chasse qui aide à contenir les populations de cervidés. D'ailleurs, la forêt n'a jamais été aussi belle qu'aujourd'hui. Il y a trois siècles, sous Louis XIV, elle a failli disparaître, parce que les gens y envoyaient paître leur bétail, parce qu'ils cuisinaient en allant chercher le bois. Un écologiste fou a demandé à ce que l'on commence à régulariser le côté fonctionnel de cette forêt. C'était très impopulaire, ça a donné lieu à des soulèvements. Depuis, des espaces sont protégés et, juste à côté de chez moi, il y a une réserve biologique, où on ne peut pas pénétrer. Seuls quelques chasseurs encadrés par l'Office nationale des forêts viennent tirer quelques cervidés pour empêcher qu'ils prolifèrent et mangent les jeunes pousses.

Vous y baladez-vous souvent ?

Au début, j'allais m'y perdre. Je voyais la nuit tomber et je ne savais pas où j'étais. Beaucoup de gens s'y perdent parce qu'elle est ardue, tout de même ! Pendant longtemps, j'y ai couru. Une fois, je me suis retrouvé sur une route avec un renard ; il était devant moi et n'avait pas d'endroit pour se barrer. De temps en temps, il tournait la tête pour voir, il se disait « il n'a pas de fusil celui-là ! » Aujourd'hui, j'y vais moins pour mon plaisir, mais je suis tellement près que je n'ai plus besoin de sortir. J'y ai emmené mes enfants, et puis ensuite ils se sont débrouillés tout seuls, ils ont joué les aventuriers.

 

Vous n'avez pas fait de cabanes avec eux ?

Ah, je suis un artiste, je ne suis pas le père de famille idéal non plus ! Ils se sont fait des frayeurs, avec ou sans moi.

 

Allez-vous cueillir des fruits, des champignons ?

Tout au départ, je cueillais des mûres, des trompettes de la mort, et puis j'ai arrêté. Je suis ici pour la qualité du silence et parce que je peux y être seul ; j'adore la solitude, que je ne considère pas comme une tare. Mais je ne suis pas le genre de mec à vouloir me casser les reins pour cueillir un champignon. J'aime les champignons, surtout ceux qu'on ne cueille pas. Je suis plutôt un contemplatif, pas un consommateur immédiat.

 

Qu'est-ce qui vous attire dans cette forêt ?

J'ai toujours été attiré par ce côté sombre, sauvage. Le seul endroit où je me sente bien, en dehors des lacs parce que je suis un grand romantique, un Lamartinien à fond la caisse, c'est ici. Je retrouve cet état sauvage, rare, qu'il nous reste dans nos pays civilisés. La nuit, c'est fabuleux ici ! J'adore les jours sombres de l'hiver où, dès qu'il y a un peu de brouillard, à trois heures de l'après-midi, on n'entend pas un bruit. J'ai beaucoup aimé Twin Peaks, parce que c'est l'histoire d'une forêt aussi, et je retrouve entre Twin Peaks, qui se passe dans le Montana ou dans ces coins-là, et le Jura, les mêmes projections fantasmatiques qui sont à la fois individuelles et collectives. Il y a toujours une chouette qui hulule, des traces dans l'herbe ; avant, je retrouvais mon terrain complètement labouré par les sangliers. J'ai dû mettre une frontière artificielle, une barrière en fait, mais c'est surtout pour me protéger contre les fans, pas contre la nature. La forêt est comme une couverture pour moi : toutes les nuits, on ne défait pas la couverture pour voir comment elle est tissée.

Avez-vous découvert d'autres forêts lors de vos voyages ?

Je me souviens avoir traversé une forêt au Yucatan, au Mexique, la nuit. J'étais en train d'écrire Soleil cherche futur. Je ne connaissais pas trop la faune, j'étais en plein milieu de la forêt tropicale, j'avais un peu d'appréhension, mais finalement j'étais enchanté par les chants des oiseaux, des grillons ; c'est dix fois plus puissant qu'ici, plus mélodieux aussi. Un soir, je suis arrivé ici vers six heures, il y avait de l'orage dans l'air, et j'ai entendu bramer, au fond du jardin ; c'était sublime, la forêt m'a offert ce cadeau alors que je n'étais pas venu depuis deux mois.

 

La nature et la forêt apparaissent finalement peu dans vos textes...

Non, il n'y a aucune raison que cela apparaisse. En fait, je viens vivre ici avec mon inconscient ; la forêt, c'est mon inconscient. Mais je ne vois pas ce que je pourrais raconter sur la forêt, je ne suis pas très doué pour ce genre de peinture. La réalité ne m'intéresse pas ; la forêt m'aide à vivre mieux, ou permet de faire éclater des choses en moi, mais de manière inconsciente. Ma peinture est intérieure, tourmentée, romantique, elle n'a aucun rapport avec le paysage, sinon quelque paysage de banlieue, ou de trottoir... C'est la ville qui m'inspire. Si je n'ai pas traîné dans les rues, si je ne suis pas allé me dévergonder dans les villes, si je n'ai pas pris des notes, si je ne ramène pas tout cela, je n'ai rien à dire. Cela fait partie de ma schizophrénie. Ici, c'est l'endroit où j'aime être, et où je rêverais de ne rien faire, mais je n'y arrive pas, je culpabilise très vite.

 



 

 

 

 

17/03/2017

Renaud au Galaxie d'Amnéville : quand un phénix croise un corbeau...

"Plus les jours glissent, plus on découvre, si l'on regarde en arrière, les envoyés de la providence qui tour à tour nous ont montré la route à suivre". Hector BIANCIOTTI

 

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Ma fille Louise (neuf ans aujourd’hui) est fan de Renaud. Elle lui a déjà écrit pour lui dire qu’elle était morgane de lui, ajoutant : « enfin, quand je dis ça, ça veut dire que je suis une de tes plus grandes fans » ! Il ne faudrait pas non plus qu’il aille s’imaginer qu’elle est amoureuse de lui, voyons ! Depuis des mois, nous avions nos billets pour le concert de la chetron sauvage au Galaxie d’Amnéville. Louise m’avait demandé de lui acheter un perfecto pour l’occasion ! Le bandana rouge, elle l’avait déjà depuis longtemps ! Franchement, elle payait, mardi soir, avec sa dégaine à la Séchan : chemise noire et blanche, bandana autour du cou, slim délavé, bottes grises et perfecto jeté négligemment sur ses frêles épaules de velours ! Elle avait quelque chose du Renaud des années 70 ! Dès notre arrivée au Galaxie, elle a récolté quelques regards amusés et attendris. J’adore observer du coin de l’œil la fraîcheur de cette gamine ! A un monsieur qui arpentait le hall en criant : « Demandez le programme ! », elle a expliqué que c’était son premier concert. « Enfin, mon premier concert de Renaud », a-t-elle précisé. « Parce que sinon j’ai déjà vu Thiéfaine, et puis bien sûr des chanteurs pour enfants, comme Philippe Roussel ou Aldebert ». « Hubert-Félix Thiéfaine, tiens donc ! Mademoiselle a du goût, à ce que je vois », a rétorqué le monsieur en question. Comme on le verra dans la suite de ce billet, Hubert fut très présent au cours de cette soirée ! Je ne vous en dis pas plus pour le moment, il faut bien que j’essaie de vous tenir en haleine !

La première partie du concert était assurée par un certain Gauvain Sers, dont Fred 06 m’avait dit le plus grand bien. Et c’est vrai que ses chansons ont un délicieux goût de revenez-y ! On y trempe une fois les lèvres, et on a envie de les siroter longuement comme une petite poire pour la soif ! Il a un côté gavroche, avec sa casquette vissée sur sa silhouette gracile. Il est originaire de la Creuse, et ce n’est pas si courant dans ce milieu ! Cela lui donne un petit côté exotique ! Un jeune type qui parle de Leprest dans une de ses chansons, cela ne court pas les rues non plus ! Bref, je crois que je vais désormais suivre de près ce titi creusois ! Louise a bien aimé ses chansons elle aussi. Mademoiselle a du goût, décidément !

Et puis, soudain, Renaud… Ce moment, Louise en rêvait depuis des mois. Accueillir le phénix aux ailes encore fragiles, l’envelopper d’un regard d’amour, ne pas perdre une miette de ce qu’il avait à nous offrir, tout ça, quoi. Mes deux filles et moi (oui, mon aînée était là aussi, mais nettement moins impliquée que Louise, « chacun sa religion, chacun son parachute » !) étions assises assez loin de la scène, en gradins. J’avais peur que Louise soit déçue parce que franchement, il faut bien l’avouer, Renaud, on le devinait plus qu’on ne le voyait. C’est un peu comme sa voix écorchée : on la devinait plus qu’on ne l’entendait ! Mais rien à cirer, honnêtement, le vrai cri est ailleurs ! Dans les mots toujours incisifs du chanteur énervant, dans la tendresse qu’il a déversée sur la salle dès son entrée en scène ! Louise, à qui je demandais de temps en temps si elle ne trouvait pas que nous étions mal placées, m’a répété plusieurs fois ce soir-là : « Oh non, maman, je suis heureuse, et puis d’ici on voit vraiment bien l’écran géant, et j’adore ». Ah oui, l’écran géant ! Il fait partie intégrante du spectacle. On voit défiler là de bien belles images : les venelles de Venise pour accompagner la chanson Héloïse, des rues de Paris, une immense bibliothèque pour Les mots. J’ai une tendresse folle pour cette chanson, elle me colle des frissons partout. Les mots, je leur dois moi aussi une fière chandelle, une chandelle qui trace un sillon lumineux dans ma vie…

Alors, oui, la voix est cabossée, elle a une gueule de bois à cuver dehors avec un billet de logement. Oui, la diction est parfois chevrotante, mais moi je crois comme Louise que ce qui compte, c’est que Renaud soit toujours là. Quelle ferveur il y a autour de lui ! Dans tous les coins du Galaxie fleurissaient des bandanas au cœur tendre. Des briquets allumés dans des petits poings levés. Des visages enfiévrés accueillant avec reconnaissance les chansons connues sur le bout des doigts. Entre deux morceaux, Renaud se raconte. Parfois avec émotion, parfois avec cet humour dont on dit qu’il est la politesse du désespoir… « Lolita m’a fait grand-père », « Dix ans se sont écoulés entre l’album Rouge sang et celui-là, et j’ai entendu dire que vous aviez pas mal pochtronné en mon absence » ! Tout à coup, il cite John Lennon, qui aurait dit un jour : « Le rock français, c’est comme le vin anglais : ça n’existe pas ». Et Renaud de s’insurger, comme il a toujours su si bien le faire ! « Et les Insus, alors, c’est pas du rock ? Et Hubert-Félix Thiéfaine, c’est pas du rock ? » J’avoue qu’en mon for intérieur, j’espérais ces mots. Je les avais d’ailleurs presque anticipés, pressentis. Parler de rock français et faire passer Thiéfaine à la trappe, c’est tout bonnement impossible (certains le font pourtant, honte à eux !!) ! Heureusement que de temps à autre je sais me tenir :  j’étais à deux doigts de faire retentir un tonitruant « Hubeeert !!! » dans toute la salle, mais je me suis ravisée !

Renaud c’est pas mort, c’est pas récupéré. Ou alors de justesse par un public aimant, cuisant d’ardeur, de tendresse et de joie. La tournée actuelle est assurée en grande partie par ce public qui chante à tue-tête les classiques, les monuments comme Mistral gagnant, Manu, Ma gonzesse, Morgane de toi, et tant d’autres. Toutes ces chansons ont bercé mon enfance, puis mon adolescence. Renaud, c’est à lui que je dois mon entrée en écriture, et je ne l’en remercierai jamais assez. Je connais encore toutes ses chansons par cœur, et l’expression prend tout son sens ici…

Une fois le dernier rappel consommé, je n’avais déjà plus qu’un seul désir : retourner le voir en concert ! Il y a une date à Colmar dans quelques mois, pourquoi pas ?!

Alors que j’allais quitter le Galaxie mardi soir, voilà que je croise une jeune femme toute de Thiéfaine vêtue ! Tee-shirt au corbeau, veste en cuir rouge plantée de badges qui rappellent délicieusement une tournée encore fraîche. Comme je ne sais pas toujours me tenir, j’accoste la demoiselle en m’écriant : « Et Hubert-Félix Thiéfaine, c’est pas du rock ? » Nous échangeons quelques mots. Elle s’appelle Mirela, elle est prof d’allemand (ce qui fera dire à 655321, croisé également ce soir-là, que j’ai dû halluciner et sans doute me voir dans un miroir imaginaire !!). Elle ne côtoie la poésie d’Hubert que depuis un an, mais elle en est follement imbibée ! Elle connaît le Cabaret, elle y vient parfois. D’ailleurs, mercredi matin, j’avais un petit commentaire signé Mirela sur ce même blog.

Aller à un concert de Renaud et entendre autant parler d’Hubert, voilà qui ne laisse pas de m’émerveiller !! Quand je vous disais que le poète jurassien n’était jamais bien loin… Il suffit de l’espérer très fort, et on le croiserait presque à chaque coin de rue !

Mais pour en revenir à Renaud et à la tournée actuelle : c’est du grand art ! A voir absolument ! Cela vous balade deux heures durant dans le répertoire d’un sacré bonhomme qui n’a rien perdu de sa verve, même si elle s’est, au fil du temps, chargée de rocaille. Et puis je crois que la politesse du désespoir, c’est d’être toujours vivant, toujours debout, et « d’avoir pu traverser sans se faire écraser cette pute de vie, ses malheurs, ses horreurs, ses dangers et ses passages cloutés »…