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07/09/2022

Mathématiques souterraines

"Écrire, c'est mettre en ordre ses obsessions". Jean GRENIER

 

C'est, à mes yeux, la plus belle chanson que la Terre ait jamais portée. Peut-être même qu'en naissant elle a fait jaillir, quelque part dans l'univers, un énorme tremblement de taille à secouer les étoiles, allez savoir. Une tectonique des plaques intergalactique, un truc de ce niveau-là.

C'est celle qui m'a fait entrer par la grande porte dans l'univers d'Hubert-Félix Thiéfaine, ce type un peu bizarre dont on parlait, dans mon entourage et depuis des années, comme d'un chanteur fait pour moi. C'est grâce à cette chanson que j'ai appris le mot « caboulot ». Premier élément d'un apprentissage qui ne faisait que commencer. C'est que j'en ai appris des substantifs sophistiqués, grâce à Thiéfaine ! Il m'a même rendue incollable sur un large éventail de MST (cf. Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable) ! C'est que j'en ai lu des auteurs, grâce à lui ! Son œuvre : une mine renvoyant à d'autres mines. De quoi y passer sa vie sans jamais se cogner à l'ennui. La classe !

C'est la chanson que ma fille Clara réclamait régulièrement quand elle était petite, l'appelant joliment « La chanson du bébé ». Dans la famille, on avait même détourné le refrain et on l'utilisait souvent en voiture afin de calmer les impatiences de la même Clara : on lui chantait « On est presque arrivés, bébé » et cela avait des vertus apaisantes sur le bouillonnement qui était le sien, à l'arrière de la voiture !

C'est la chanson que j'ai écoutée des milliards de fois je pense. Sans jamais m'en lasser. Je ne sais même pas comment une chose pareille est possible. Cela frise l'invraisemblance et pourtant il n'y a rien de plus vrai. Encore aujourd'hui, cette chanson me fout les poils ! Elle a la faculté de me propulser trente ans en arrière, dans un monde où je me sens paumée parce que j'ai 19 ans et un avenir auquel je ne sais quels contours donner. Mais voilà que ce monde s'éclaire d'une immense torche qui vient lui conférer un sens. Purée, je ne m'y attendais plus. L'avenir sera ce qu'il sera, on verra. En tout cas, je suis soudain certaine qu'il sera thiéfainien !

Cette chanson est également très ancrée dans mon présent. Elle a traversé la vie avec moi, comme tant d'autres chansons de Thiéfaine. À vrai dire comme toutes les chansons de Thiéfaine. C'est marrant comme un chanteur peut t'accompagner quand tu l'as élu entre tous et que tu t'es approprié son œuvre. Tu ne sais plus si c'est elle qui a jeté son dévolu sur toi ou l'inverse. Mais le résultat est là, indéniable et beau. Durable comme on n'aurait jamais imaginé ! Non, ce n'était pas une lubie, ce truc avec HFT ! C'était, pour reprendre les mots de Gary, une « impossibilité à respirer autrement ».

C'est la chanson qui m'aurait presque réconciliée avec les mathématiques, si entre ce domaine et moi le divorce n'avait pas pris cette fichue tournure irréconciliable dès l'école primaire.

C'est la chanson qu'aux heures un peu morbides, je commande pour mon enterrement. Ben oui, il faut penser à tout !

C'est la chanson que je vais écouter aujourd'hui encore, pour la je ne sais combientième fois, en me disant que tout est à sa place, chaque mot, chaque intonation, chaque note. Chaque escalier de service, chaque ascenseur, chaque valise. Je sais que beaucoup sont entrés dans l'univers d'HFT via Les dingues et les paumés. J'adore aussi, bien sûr, mais tout de même : Mathématiques souterraines, cette décharge électrique ! Et que dire de Mathématiques souterraines n°2, à savoir Autoroutes jeudi d'automne ? Une autre tuerie !

Et vous, par quelle porte êtes-vous entré(e) dans l'univers de Thiéfaine ? 

 

02/09/2022

Trente ans que j'écoute Hubert, ça s'arrose !!!

Ce billet fait suite à celui que j'ai publié ici même le 26 juin de cette année ("Sarreguemines, 27 octobre 1995"). Il raconte, lui aussi (comme beaucoup d'autres), mon incroyable rencontre avec l'œuvre de Thiéfaine ! D'avance pardon pour les redites ! Je radote, c'est l'âge !!! 

 

 

Je découvre Thiéfaine trois ans avant le concert de Sarreguemines. Plus que d'une découverte, il s'agit d'une rencontre. D'un uppercut dans la bobine, oui ! D'un coup, je vais apprendre que plus rien ne sera jamais comme avant. Je me lève un matin, comme ça, l'air de rien, dans ma routine, sans savoir qu'au terme de la journée je ne serai plus la même. Carrément.

Mais, avant l'uppercut, il y eut de très nombreux méandres.

Petit retour en arrière : nous sommes en 1988 et je suis en troisième. J'ai le même prof de maths depuis la sixième. Il comprend très vite qu'il ne pourra jamais, au grand jamais, en dépit de ses efforts admirables frisant l'héroïsme, me réconcilier avec la matière qu'il enseigne. Je suis depuis toujours fermée à triple tour aux théorèmes de Thagore et de Pythalès. Je ne suis pas plus ouverte aux équations. La géométrie me donne de l'urticaire. Pour sûr, les parallèles ne me rencontreront jamais ! En un mot comme en cent : je ne pige rien à cet univers. Il paraît que c'est une langue. Moi qui en parle plusieurs aujourd'hui, je n'ai jamais réussi à déchiffrer celle-là. À peu près tous mes profs de maths se sont cassé le nez à vouloir m'expliquer des trucs parfois relativement simples. C'est que je n'avais aucune logique. En tout cas pas celle qu'il faut avoir pour entrer dans l'essence des mathématiques. Enfant, déjà, j'appelais ça les « mathématires », c'est dire ! De « mathématires » à « mathémartyre », il n'y a qu'un pas. Voilà l'affaire promptement résumée : durant toute ma scolarité, les maths furent mon martyre. J'en conçus d'abord un véritable complexe, puis je finis par brandir avec fierté ma nullité. Être une bille en maths, quand j'étais en 1ère littéraire, c'était à mes yeux la preuve qu'on était quelqu'un de bien ! Je sais, c'est réducteur, et je ne vois plus les choses de la même manière. N'empêche que tout individu m'expliquant que les maths furent le cauchemar de sa scolarité m'est d'emblée sympathique, c'est plus fort que moi ! C'est soudain tout un faisceau de traumatismes qui nous unit. Et ça, ça crée des liens très forts. D'ailleurs, au passage, j'en profite pour dire que Thiéfaine lui-même n'a jamais été à l'aise avec les maths. Il paraîtrait même que s'il sème des nombres un peu partout dans ses chansons, et plus encore dans les titres, c'est par pure vengeance. Fermons la parenthèse anachronique. Car, pour l'heure, dans mon récit en tout cas, je suis au collège et 1) nulle en maths (on l'aura compris), 2) totalement ignorante de l'existence d'Hubert-Félix Thiéfaine.

Monsieur B., mon prof de maths, n'abandonne pas tout de suite. Il a la foi du charbonnier. Mais moi je lui oppose quelque chose de plus fort encore que la foi du charbonnier : mon imperméabilité. Pas la peine de t'obstiner, mec, je suis à jamais perdue pour la science. Je flirte trop, depuis l'enfance, avec les poètes qui traversent le monde un brin d'herbe à la bouche. Mon refuge, ce sont les mots. Les problèmes de robinets qui fuient jusqu'à en faire perdre des hectolitres à leurs pauvres propriétaires, je m'en soucie comme d'une guigne (ce n'est pas moi qui banque lorsque la facture arrive). Je pense qu'au lieu d'essorer les neurones de pauvres gamins en leur demandant de calculer quelle va être l'abominable perte que subiront lesdits propriétaires, il aurait fallu d'emblée appeler un plombier, un point c'est tout ! Et pour ce qui est des trains qui se rencontreront à telle heure compte tenu de la vitesse qui est la leur à chacun, ça me crispe parce que ça ne laisse aucune place à la magie des aléas : et si le train devait s'arrêter brusquement dans sa course pour laisser passer un poète distrait qui traverserait la voie un brin d'herbe à la bouche ? Et si c'était le conducteur lui-même qui était distrait parce qu'amoureux ? Et si, pour cette splendide raison, il oubliait de partir à l'heure ? Vous y avez pensé, à ça, messieurs ou mesdames qui pondez des problèmes ? Des problèmes : rien que le nom ! Des problèmes, dès le collège, je sens qu'il y en aura bien assez comme ça par la suite. De toute façon, ma mère me l'a dit. Je sens aussi que le mieux, face à tout ça, c'est de s'embarquer pour de somptueux voyages en poésie. D'ailleurs, sur un des murs de ma chambre, au-dessus de mon lit, j'ai affiché ces mots de Mallarmé : « Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres d'être parmi l'écume inconnue et les cieux ». Alors les maths, dans tout ça, ben je trouve que c'est loin, et de l'écume inconnue, et des cieux. Monsieur B. finit par comprendre que pour ce qui est de sa matière, plus la peine de s'escrimer, le sujet est clos. Il tente alors de m'amadouer par un autre biais : la chanson française. En cours, nous avons déjà évoqué Renaud et Balavoine. Un jour, il me parle de Lavilliers et de CharlÉlie Couture. Je ne connais que leurs grands succès. « Je t'apporterai des albums d'eux à l'occasion ». Ce qu'il fait (et ce dont je le remercie aujourd'hui encore). Un jour, il m'apporte deux CD d'un chanteur au nom bizarre : Hubert-Félix Thiéfaine. Je ne connais pas du tout. Le soir, après les cours, je me précipite sur la chaîne Hi-Fi du salon : allons donc écouter ça. Ce que mon prof de maths m'a mis entre les oreilles m'a toujours plu jusque là. Si l'on oublie, bien sûr, les équations et autres insolubles cauchemars de ma jeunesse. Je suis impatiente de découvrir l'univers qui se cache derrière ce nom intrigant : Hubert-Félix Thiéfaine. Et merde, je suis déçue. Je crois même que je n'écoute que quelques chansons d'un CD sur les deux, reléguant directement l'autre aux oubliettes. Enfin, pour le moment. Le lendemain, je rends les albums à mon prof, en lui disant que beurk, je n'ai pas du tout aimé. Véridique et honte à moi !

Deuxième tentative ratée : celle d'une copine de lycée. Cette fois, je suis en terminale. Sylvie, la copine en question, est persuadée que Thiéfaine pourrait me plaire. Elle m'a recopié les paroles de Demain les kids sur une feuille et me les donne à lire. Je reconnais que c'est beau, mais j'ajoute que je n'ai pas envie d'aller plus loin. Thiéfaine, je connais désormais un peu mieux. De réputation, en tout cas. Et ça ne me dit rien qui vaille. J'ai trop peur de l'aura sulfureuse qui entoure ce chanteur pour camés. Oui madame ! J'en suis là...

Donc, je remets Thiéfaine à plus tard. Sans le savoir. Car je suis alors convaincue que son univers, à l'instar du vaste domaine des mathématiques, ne pourra jamais m'atteindre.

 

Et puis, et puis... Par une nuit déjà bien fraîche de septembre, arrive ce qui sans doute devait arriver pour que je sois totalement moi-même en cette vie. Cette nuit-là, j'ai la déprime chevillée au cœur. Pour des tas de raisons. La première, et elle est de taille, c'est que je viens de me ramasser une fois de plus en amour. Mon désespoir a la noirceur irréductible de tous les désespoirs adolescents : je crois que je vais mourir. D'ailleurs, je pense que ce serait préférable. Je flirte toujours autant avec les poètes et je ne suis pas loin de penser, avec Éluard, que « l'avenir mon seul espoir, c'est mon tombeau ». J'étais si près de ce garçon-là que j'ai froid près des autres. Mais tout de même : en ce jour de septembre, lorsqu'un autre garçon me propose de l'accompagner pour aller voir un de ses amis, j'oublie toute velléité de m'ouvrir les veines et je pars avec lui. En tout bien tout honneur.

Dans la voiture, une vieille R18 bleu marine, il a mis Thiéfaine.

C'est d'abord comme un bruit de fond qui accompagnerait notre conversation. Mais plus les chansons défilent et plus elles me plaisent. Tout à coup, dans l'une d'elles, j'entends ceci : « Tu voudrais qu'il y ait des ascenseurs au fond des précipices ». Le début de la chanson, déjà, m'avait interpellée : « Pauvre petite fille sans nourrice arrachée du soleil, il pleut toujours sur ta valise », etc. Je suis assez narcissique pour me demander si cette gamine malchanceuse n'est pas un peu moi, si je ne suis pas un peu elle. Et ces ascenseurs qu'elle voudrait voir jaillir au fond des précipices, ne les ai-je pas espérés moi-même ? S'il s'en présentait un là, comme ça, ce ne serait pas de refus. Je monterais dedans pour m'élever au-dessus de mon chagrin, le regarder de haut et le piétiner, et mon amour fracassé avec, na-na-na-na-nère. Le jeune homme qui conduit m'apprend que la chanson en question s'appelle Mathématiques souterraines. Tiens donc, on peut donc faire autre chose que des maths avec les maths ! J'en suis épatée ! Complètement ébahie !

 

Et voilà que je n'ai plus envie de mourir. Il y a soudain vachement mieux à faire. Il y a une œuvre entière à découvrir. C'est la révélation qui vient de m'être faite en cette nuit de septembre 1992.

Oui, une œuvre entière à découvrir. Et je vais m'y employer dans les jours et les semaines qui viennent. Je me le promets. Et j'oublierai, bien que n'écoutant pas Johnny, mais Hubert, le nom de celui qui m'a fait saigner. Non mais !

Le copain à la R18 me ramène chez moi. Intacte et en même temps complètement démontée. Il vient de se passer un truc étrange qu'il me faudra par la suite appeler un événement fondateur de mon destin. Oui, je sais, je suis toujours un peu dans l'emphase. N'empêche que c'est quand même vrai. Sans Thiéfaine, ma vie n'aurait pas eu la même saveur. Peut-être bien qu'elle se serait arrêtée. Parce que franchement, en ce mois de septembre d'il y a trente ans, j'avais comme une profonde envie de tout bazarder par-dessus bord. Entre la vie et moi, s'était installée au fil des années une inimitié qui faisait peur. Il a suffi d'un ascenseur. Il a suffi d'un type à l'univers déjanté. D'un type au nom loufoque, le genre qui te déploie trois identités en une : Hubert, Félix ou Thiéfaine, c'est selon. Parfois c'est même HFT. Parfois c'est Thiéfaine, comme on dit Verlaine, comme on dit Rimbaud, comme on dit Baudelaire. Il a suffi de cette parenté-là entre Hubert et Paul, entre Hubert et Arthur, entre Hubert et Charles, pour que dans ma tête se rejoignent avec délices l'écume inconnue et les cieux.

 

Donc, en cette nuit de septembre 1992, je rentre chez moi totalement groggy. Je viens de découvrir un truc phénoménal : pas besoin de came, moi je peux planer rien qu'en écoutant Thiéfaine. Avant de sortir de la R18, je demande à mon pote si je peux lui emprunter la cassette qu'on vient d'écouter. Il ne l'a jamais revue. Honte à moi pour la deuxième fois (on a comme ça de ces péchés sur la conscience !). Je n'ai pas jugé nécessaire de la lui rendre. C'est-à-dire que j'ai surtout jugé indispensable de ne jamais m'en séparer. De même, j'ai jugé indispensable, le lendemain qui a suivi cette nuit-là, de foncer à la FNAC de Metz pour y dévaliser une partie du rayon chanson française, la seule partie qui m'intéressait alors et qui trônait sous la délicieuse étiquette « Hubert-Félix Thiéfaine ». Tout un programme dont j'ignorais ce qu'il allait être, mais dont je pressentais la foisonnante diversité et l'inépuisable richesse. Oui, dans la R18, sous les étoiles, c'est tout cela que j'avais senti. Et qui se vérifia par la suite. Jusqu'à aujourd'hui, purée, si c'est pas miraculeux !

Au rayon chanson française de la FNAC, face au bac orné de la délicieuse étiquette, je fus comme tous ceux qui eurent la chance de découvrir Thiéfaine un peu tardivement : estomaquée de voir que le monsieur avait déjà une belle panoplie d'albums à son actif. C'était un monde qui allait s'offrir à moi. J'avais dix-neuf ans et c'est peut-être le plus bel âge de la vie, je ne sais pas (avant que tout s'effondre un an plus tard, si l'on en croit Paul Nizan). En tout cas, devant la profusion de CD et de cassettes qu'il y avait là, sous la délicieuse étiquette, je fus pour ainsi dire réconciliée avec mon destin. Prête à affronter mon chagrin d'amour comme une grande fille. Cette œuvre déjà gigantesque, cela me donna à la fois le vertige et la confirmation de ce que j'avais pressenti dans la nuit : une vie qui vous offrait la chance d'être percuté(e) par une telle œuvre, il ne fallait pas la lâcher.

 

Ça y est, j'avais donc mon septembre rose à moi. Je revins de la FNAC avec de nombreux CD et cassettes. J'avais fait un mélange des deux pour que la facture, que maman payait (elle m'avait passé sa carte bancaire pour l'occasion), ne soit pas trop salée !

 

Je devins dès lors l'amie des dingues et des paumés. Mieux : je me reconnus dans leur hymne. Je me fis en deux temps trois mouvements la familière de tout un théâtre d'êtres bizarres et bancroches, l'alliée des pantins déglingués, la sœur de la « pauvre petite fille sans nourrice arrachée du soleil ». Je crois même qu'à force de nous fréquenter, elle et moi, nous nous sommes soignées mutuellement ! En tout cas, elle m'a soignée. Elle m'a présenté, généreuse, un ascenseur à prendre en cas d'urgence, et je ne m'en suis pas privée durant les trente années qui se sont écoulées entre 1992 et maintenant.

 

Quant au concert de Sarreguemines, il fut donc (et je l'ignorais au moment où je le vivais, c'est ça qui est fort, rétrospectivement) le premier d'une longue série. Si maman savait que depuis ledit concert qui la laissa mitigée (c'est-à-dire à la fois amusée et horrifiée), la liste s'était allongée de façon démentielle, elle en serait stupéfaite. Sauf qu'elle n'est plus là, ma mère tant aimée, je l'ai écrit X fois tellement c'est pas croyable de l'avoir perdue si tôt. Mon père, tant aimé lui aussi, n'est plus là non plus. C'est difficile de vivre en ce monde où tout change, où tout passe. Où des parents te sont donnés, puis repris. Où, comme le chante si bien Hubert, « les deuils se ramassent à la pelle ». Alors, évidemment que quand on a trouvé quelque chose ou quelqu'un qui nous aide à traverser tout ça, on s'y accroche. En ce mois de septembre, vous l'aurez compris, je fête trente ans d'un compagnonnage sans nuages avec Hubert. Un homme que j'aurai vu, en tout et pour tout, 55 fois, je crois. Ces 55 concerts mis bout à bout, cela fait quelque chose comme cinq jours passés ensemble. Pas plus ! Le secret de la longévité ? Qui sait ?!

07/08/2022

Rue barrée à Hambourg

"Je ne puis être à la hauteur de mon rêve". Fernando PESSOA

 

Il y a quelques mois, j'avais l'intention de faire plusieurs festivals d'été afin de revoir Thiéfaine. Histoire de patienter pas trop sagement jusqu'aux prochains concerts : Meisenthal et Saint-Dizier (en enfilade, tant qu'à faire, le premier le 11 novembre et l'autre le lendemain : on a l'habitude ici, on sait faire). Et puis, non, je me suis ravisée. Je ne suis même pas allée au Chien à plumes, qui n'aurait exigé de ma personne que deux petites heures de route. Tant pis. C'est que Thiéfaine en festival, ça ne peut être qu'un pis-aller en attendant la véritable apothéose. Le genre de poire qui ne fait que raviver ta soif au lieu de l'étancher complètement. Il y a des fois où c'est bien, et même où ça s'impose à toi. Nécessité soudaine de recoller du soleil sur tes ailes d'albatros pour pouvoir voler sans heurts jusqu'au prochain « vrai » concert.

Mais là, non, ça ne s'est pas imposé à moi. Le festival de Juvigny en mai, très bien, d'accord, mais trop court. Au bout du compte, une immense joie, doublée d'une immense frustration. Comme je suis du genre à ne voir distinctement que le côté négatif de toute chose (le positif m'apparaissant systématiquement sous des contours flous), j'ai opté pour une abstinence estivale. Ce qui m'a permis de réserver mes économies à d'autres horizons. Et c'est ainsi que mercredi je partirai pour Hambourg, ville que je n'ai jamais vue que de loin, comme ça, en passant sur l'autoroute pour me rendre ailleurs. Alors que quand tu y penses, Hambourg, c'est un incontournable quand on est à la fois prof d'allemand et fan d'HFT (et qu'à cela s'ajoute une folle admiration pour les Beatles). Au total, dans l'œuvre d'Hubert, trois allusions à cette ville : « Hambourg ou Amsterdam côté quartier dames », « rue barrée à Hambourg », sans oublier notre légendaire « Chinois de Hambourg déguisé en touriste américain ». Si je savais à quoi peut ressembler ce genre d'énergumène dans la vraie vie, sûr que je partirais avec la ferme intention d'en photographier un une fois sur place. Mais je crois que je n'ai pas l'œil pour ça. Seul Hubert est capable de repérer ce genre de détail qui se dérobe à l'observation du commun des mortels. Et puis, n'oublions pas que le 22 mai est loin déjà. Peine perdue, donc ! Le Chinois de Hambourg demeurera un fantasme.

En tout cas, en préparant un peu mon voyage, je crois avoir percé un mystère : la rue barrée de Hambourg est très certainement la Herbertstraße, haut lieu de luxure du quartier Sankt Pauli. La Herbertstraße annonce illico sa couleur : un grand panneau la barre dans toute sa longueur et elle est interdite aux femmes. Enfin, aux femmes qui ne font pas commerce de leur corps. Extrait du Petit Futé : « À Sankt Pauli, les vitrines font allègrement la promotion des plaisirs de la chair, mais la prostitution en vitrine est interdite, contrairement aux Pays-Bas. La cité hanséatique a trouvé une solution à ce problème tout en sauvant les apparences : fermer toute une rue au grand public. La Herbertstraße est une rue-bordel dont l'accès est exclusivement réservé aux hommes majeurs et donc interdit aux mineurs et aux femmes. Un portail la cache des regards des rues adjacentes, et il faut se faufiler à travers pour pouvoir y entrer ». On se doutait bien, vous et moi, qu'avec sa rue barrée, Hubert n'évoquait pas un endroit arrosé par des jets d'eau bénite. C'est qu'on n'est pas nés de la dernière pluie, n'est-ce pas, et que par conséquent on sait pertinemment que sa Lorelei à lui n'est pas du genre à fréquenter assidûment les cathédrales ! Le serait-elle, de ce genre-là, qu'elle ne nous intéresserait plus que moyennement, avouons-le !

En tout cas, pour en revenir aux festivals d'été, je les ai quand même suivis de loin. Parce que, si je veux être honnête, je dois dire que j'ai envié ceux qui ont assisté à l'une ou l'autre de ces joyeusetés dont tout le sel réside peut-être dans l'intense brièveté. Ce que je retiens, c'est qu'Hubert, quelque part, c'est un peu notre Mick Jagger national, cinq ans de moins sur le paletot et dans la tuyauterie. Ces deux-là, on dirait qu'ils ne trouvent leur raison d'être que sur scène. Les Stones viennent d'achever leur tournée européenne à Berlin. Exactement là où, en 1965, ils avaient déclenché des émeutes. Cette fois, pas de débordements, si ce n'est d'extase. Que demander de plus ?

 

Et c'est ainsi que les artistes sont grands.

21/07/2022

Joyeux anniversaire, Hubert !

"L'œuvre, nourrie de la vie, plus grande que la vie". Gaëlle JOSSE

 

Depuis ce matin, zéro heure, c'est l'avalanche sur les réseaux sociaux : Joyeux anniversaire, Hubert, happy birthday, mister Thiéfaine, ça fleurit un peu partout. Tant il est vrai que 74 ans, ça s'arrose ! Encore plus qu'une 2721ème cuite. Je trouve !

Toujours sur les réseaux sociaux, j'ai lu ceci : « Joyeux anniversaire à notre Hubert national ». L'épithète lui va bien, n'est-ce pas ? Une semaine après la fête de la prise de la Bastille, le voilà qui se pose là, en héros, notre Hubert : plus national encore que la fête du même nom ! Je trouve !

Parallèlement à ces hommages en pagaille, je repense à une question que notre Jurassien tant aimé se pose dans une chanson du dernier album (dont je n'ai pas fini de dire du bien, croyez-moi) : « Est-ce que je ne suis qu'une erreur ? ». J'ai la réponse, et je pense que plusieurs ajouteraient la puissance de leur voix à la mienne s'ils devaient remplir un questionnaire à choix multiple du type :

□ Oui.

□ Non.

□ Sans avis.

Pour coller à l'air du temps (si triste, si bancal à de nombreux points de vue), je dirais que la question est vite répondue ! Désolée pour l'hérésie grammaticale, mais elle a le mérite d'être marrante !

Non, on n'est pas une erreur quand chacune de nos apparitions suscite une joie mêlée de ferveur. Non, on n'est pas une erreur quand on peut regarder sans rougir une carrière sur laquelle tout le monde n'aurait pas parié il y a encore quatre décennies. Depuis, celles-ci (les décennies) se sont enchaînées, entraînant dans leur sillon les fidèles de la première heure, puis leurs amis (voire ennemis), puis leurs conjoints respectifs à tous (voire amants), puis leurs enfants et amis (voire ennemis), parfois même leurs petits-enfants et amis (voire ennemis). HFT ou la preuve vivante que la pérennité peut être de ce monde. Que tout n'est pas que sables mouvants en cet ici-bas déglingué. Mon père, autre héros national de moindre renommée, ne disait-il pas « l'important c'est de durer » ? C'est le défi qui nous est imposé à tous et que tous ne relèvent pas. C'est le défi qu'Hubert a su relever avec un brio qui lui est propre. Déjouant très vite les pronostics aux accents de Cassandre (« T'as pas le droit de chanter », par exemple). S'engouffrant majestueusement, avec son public, dans l'incroyable magie des vases communicants : « Suis-moi, je te suis », voilà ce qu'ils se sont dit d'emblée, se le répétant année après année, album après album. La fidélité de l'un engendrant, telle une nécessité absolue, la fidélité de l'autre. Et vice-versa jusqu'à on ne sait quelle limite. On ne veut pas savoir. Et dire que moi aussi je baigne dans ce vertigineux mouvement, depuis bientôt trente ans. M'étonnant d'avoir été, sur ce coup-là, d'une fidélité exemplaire. Irréprochable, vous dis-je. Participant comme tant d'autres à la folie d'un brasier jamais éteint. Refusant d'oublier qu'à une époque sombre de ma vie, HFT fut le radeau qui me ramena sur la rive, m'évitant le naufrage. Mieux qu'un ascenseur au fond d'un précipice.

Non, en aucun cas on n'est une erreur quand, sans le savoir, on a aidé certains à se tenir debout contre tous les vents mauvais. Quand on est le compagnon inébranlable de tant de vies. Quand, à l'aube de ses 74 ans, au lieu de s'adonner comme d'autres à la facilité des redites, on va chercher encore plus loin, ailleurs, offrant à son public une œuvre (Géographie du vide) pas commode au prime abord. Au prime abord seulement. Je trouve !

Alors oui, pour tout cela et plus encore, merci HFT, et joyeux anniversaire !

26/06/2022

Sarreguemines, 27 octobre 1995

"Je suis fatigué, mon moral se prend pour l'hiver". André BLANCHARD

 

27 octobre 1995, voilà une date que je n'oublierai jamais. J'en chéris le souvenir et il me le rend bien puisqu'il m'accompagne, tenace, sans jamais me faire faux bond. Il me suffit d'accomplir un petit effort (pas vraiment contraignant de surcroît) pour que me revienne avec précision la substance de ce jour-là. C'est que ce 27 octobre 1995, je vais voir Hubert-Félix Thiéfaine pour la première fois de ma vie. Je ne sais plus comment j'ai eu vent de ce concert à une époque (pourtant pas si lointaine, somme toute) où les nouvelles ne circulaient pas sur Internet. Sans doute fut-ce à la faveur d'une affiche ou d'un article de journal.

Une chose est sûre : ce concert, je ne peux pas passer à côté ! Il est évident que je dois y aller, c'est carrément une loi. Un devoir. J'en parle à mes parents, chez qui je vis encore. Je leur demande de bien vouloir me prêter leur voiture pour que je puisse me rendre à ce concert qui a lieu à Sarreguemines, c'est-à-dire à environ 70 kilomètres de la maison. Mes parents, d'une seule voix, opposent un non catégorique à ma requête. Qui se transforme en supplications baignées de larmes. La raison de leur refus ? J'ai obtenu mon permis de conduire en 1993, mais je suis partie faire mes études à Leipzig dans la foulée, et je n'ai pas conduit une seule fois depuis. Pour mes parents, l'affaire est réglée : pas question que je me rende à ce concert avec leur voiture. Je deviens mauvaise. Ils ne peuvent pas me faire un coup pareil ! Ce concert, c'est la chance de ma vie ! Je ne me roule pas par terre, mais presque. Disons que je reviens à la charge toutes les deux minutes. Il faut trouver une solution, bon sang ! Soudain, ma mère (attendrie, peut-être, mais plus vraisemblablement agacée au plus haut point) suggère quelque chose : « Je ne vois qu'une solution : je t'emmènerai à ce concert et j'y assisterai avec toi ». Cette perspective ne m'enchante guère. C'est la honte, me dis-je, de se pointer à son premier concert de Thiéfaine flanquée de sa mère. De plus, le répertoire du chanteur n'est pas vraiment de ceux qui ont fréquenté assidûment l'eau bénite ! Ce n'est pas que ma mère s'en asperge régulièrement, d'eau bénite, mais tout de même. Elle, son trip, c'est plutôt Pierre Bachelet, Alain Barrière et Guy Béart. Alors Thiéfaine, mon Dieu, ça va lui faire frôler la syncope, je pense ! À la maison, quand j'écoute HFT dans ma chambre (qui jouxte celle de mes parents), je me tiens toujours prête à bondir pour aller baisser le volume au moindre passage un peu limite. « Retour aux joints et à la bière, désertion du rayon képis » : on coupe ! Ça ne plairait pas à mon père qui s'est engagé à seize ans dans l'armée (un peu forcé par les événements, il faut le dire, mais tout de même). « Tu m'dis reprends ton fric, aujourd'hui c'est gratuit » : on coupe itou ! Ça heurterait ma mère qui flairerait tout de suite une histoire de passes non déclarées, comme il en est ouvertement question dans une autre chanson d'HFT. Ne pas froisser les susceptibilités, surtout. Ne pas faire paniquer les vieux qui pourraient penser que leur fille est en train de mal tourner, alors que non, elle a juste trouvé un chanteur qui a su lui parler. En outre, pour justifier la passion qui m'est soudain tombée dessus à l'écoute de Thiéfaine, je cite (avec, me semble-t-il, une grande force de persuasion) toutes les chansons où pleuvent des références littéraires. Je dis que nous voilà face au seul chanteur capable de caser des noms de poètes allemands dans ses textes. Ce n'est pas rien, tout de même. Et je ne mens pas : ces références existent bel et bien et émaillent toute l'œuvre de Thiéfaine. Mais il y a aussi d'autres choses, notamment du scabreux, du moins avouable à ses parents !

Le concert me turlupine. Peu à peu, je me fais à l'idée de devoir m'y rendre avec ma mère. Mieux vaut ça que rien du tout.

Quelques semaines avant ledit concert, je tente de familiariser ma mère avec l'univers de Thiéfaine. Je fais un tri sélectif dans les chansons. L'Agence des amants de madame Müller, ça pourrait l'amuser. D'autant que dans la commune voisine, il y a une madame Müller aux formes généreuses, mais au visage fermé à double tour. « Aimable comme une porte de prison », dit ma mère. Alors oui, ça la fait marrer d'imaginer notre madame Müller en succube capable de réveiller les sauvages instincts d'un mec qui va acheter innocemment des timbres et des clopes dans un bar-tabac.

Peut-être aussi que La dèche, le twist et le reste serait de taille à l'émouvoir ? Bon, ça passe. Ma mère n'en raffole pas, mais ne se dit pas non plus totalement hermétique à cette sombre chronique d'un naufrage sentimental.

542 lunes et sept jours environ, éventuellement ? Oui, ça va. Elle aime bien le « et j'suis toujours aussi con » qui clôture le refrain. Ouf. Tout n'est pas complètement perdu.

Allez, je tente aussi L'ascenseur de 22h43 et Maison Borniol. Avec un peu de chance, elle percevra la fine ironie qui traverse ces chansons. L'expérience n'est pas réellement concluante. J'ai beau me lancer dans de fumeuses explications de texte (« tu vois, pour moi, je demanderai ta main pour la couper, ça veut clairement dire que le mariage est une vaste fumisterie et que quand tu prends la main de l'autre, c'est bel et bien pour l'en amputer, sous-entendu pour le priver de toute liberté de mouvement », et patati et patata), mes arguments ne la convainquent pas. Tout ça, c'est un peu trop délirant pour elle.

Bizarrement, elle va se mettre à adorer La fin du Saint-Empire romain germanique. « Passe-moi ma pipe de marie-jeanne, sinon j'me shoote à la banane », allez savoir pourquoi, ça l'éclate ! Elle citera souvent ces mots (totalement décalés dans sa bouche, il faut avoir connu ma mère pour saisir le côté quasi inimaginable de la chose) et ce sera ma petite fierté.

Je fais un autre essai avec Je t'en remets au vent. Ça vaut le coup. C'est une chanson qui devrait lui plaire. Volltreffer, comme on dit en allemand. Bingo, quoi, en plein dans le mille ! Ma mère accroche sévère. Elle fait un truc fou : elle enregistre cette chanson plusieurs fois d'affilée sur une cassette. Ça lui évitera de rembobiner ! Par la suite, je la surprendrai souvent en train d'écouter et même de fredonner cette autre chronique d'un autre naufrage sentimental. Petite victoire pour moi. Tout le reste : très peu pour elle. Les références littéraires ? Elle s'en cogne. Les ascenseurs au fond des précipices qui m'ont fait plonger à corps perdu dans l'œuvre de Thiéfaine ? Ça ne lui parle pas. 113ème cigarette sans dormir, la chanson au titre majestueux et aux paroles d'enfer qui accompagne ma révolte post-adolescente ? Non, vraiment, très peu pour elle. D'abord, elle ne fume pas. Elle est asthmatique, il ne faut pas lui parler de tabac. Rien que le nom la fait tousser. Et que sa grande benête de fille clope comme un sapeur la désespère. Mais bon, nul n'est parfait, et elle s'en accommode.

Donc, elle viendra avec moi au concert de Sarreguemines. Cela veut dire que je ne pourrai vivre mon truc seule, les bras refermés jalousement sur mon trésor. C'est ma mère avec moi ou rien. J'opte pour la première solution. Elle, elle est plutôt contente : ça lui fera une expérience. Elle est comme ça : sous ses airs de femme rangée et tranquille, elle n'est pas contre les expérimentations ; de jour en jour, l'idée la ravit de plus en plus. Et puis ça lui plaît que j'écoute un type qui a le même âge qu'elle. Elle en tire une certaine fierté même si le monsieur en question n'incarne pas tout à fait l'idée qu'elle se fait de la sagesse !

Quelques jours avant le concert, je me lance dans une grande aventure : il faut que je fasse adhérer ma mère à l'œuvre qui me transporte. J'insiste plus que jamais sur les références littéraires dont certaines chansons sont truffées. Je suis convaincue que ma mère ne pourra y rester indifférente. Après tout, c'est elle qui a éveillé mon appétit de beaux mots, elle qui m'a initiée à la poésie dont elle est friande. D'aussi loin que je me souvienne, elle cite à tout bout de champ les auteurs qu'elle aime et les chansons qui bercent son quotidien. À mon tour désormais de lui ouvrir la porte de mon univers. Je lui vends du mieux que je peux ma marchandise dont je sens bien le côté un tantinet frauduleux. J'y vais avec mille et une précautions. C'est que je ne voudrais pas qu'elle sorte horrifiée du concert, priant tous les dieux et peut-être même le diable (en désespoir de cause) de redresser l'âme en perdition de sa fille maudite.

Le jour J arrive. Si ma mémoire ne m'abuse, il fait brumeux et cafardeux. Une fin d'octobre en Lorraine, quoi. Ma mère n'est pas en forme : elle est aphone. Mais elle est fermement décidée à m'emmener au concert. C'est-à-dire que c'est moi qui le suis, fermement décidée. Alors elle est bien obligée de faire contre mauvaise fortune bon cœur et d'envoyer balader les microbes qui la rendent quasi mutique. Elle ne s'exprime que par murmures parcimonieux. Le médecin lui a dit d'économiser sa voix. Ce qu'elle fait.

Nous nous garons et nous allons nous mêler à la foule qui attend devant la salle des fêtes de Sarreguemines. La foule ? Que dis-je ! La faune, oui ! Je découvre (et ma mère aussi, ce qui l'estomaque un peu, d'ailleurs) le public de Thiéfaine. À quoi m'attendais-je ? À du costar-cravate à gogo ? Ce que je peux être naïve ! J'ai moi-même découvert cet artiste en compagnie de gaillards pas franchement abonnés à la sainteté. Des délinquants, dirait mon père, qui est toujours un peu plus sévère qu'il ne convient. Des paumés magnifiques, dirais-je, moi qui mets de la poésie même là où il n'y en a pas nécessairement. Des êtres dangereux, s'exclamerait ma mère qui s'inquiète toujours copieusement pour moi.

Devant la salle des fêtes de Sarreguemines, c'est un peu la débandade. Certains partent déjà en live avant même que le live ait commencé ! Il y en a qui titubent, une bouteille à la main. D'autres qui semblent pas loin de chuter comme ça, en pleine rue et sans autre forme d'élégance. Un jeune homme vient à notre rencontre et nous propose de boire un Coca avec lui. Pour un peu, je me ferais avoir et je dirais « d'accord ». Ma mère, plus clairvoyante, répond du tac au tac (un tac au tac susurré comme elle peut) : « Non merci. Ça m'étonnerait qu'il n'y ait que du Coca là-dedans ». Non mais, qui fréquente les bals du samedi soir ? Je crois rêver, c'est le monde à l'envers. C'est ma mère, la plus aguerrie de nous deux ! Elle regarde le jeune homme qui vient d'essuyer un refus et lui adresse un grand sourire. Qui la rend d'emblée sympathique à notre « dealer » éconduit. Il nous avoue qu'en effet, il a mis aussi du whisky dans la bouteille. Mais rien qu'un peu, pour parfumer. Ouais, c'est ça, va conter ça à d'autres qu'à ma mère !!!

Dans le hall que nous traversons en retenant notre souffle, nous voyons de près les énergumènes avec lesquels nous allons passer la soirée. Ça fume dans tous les coins. Partout s'élèvent des nuages de fumée, alors que simultanément s'écroulent des ombres le long des murs. Chassé-croisé un peu flippant. Ma mère me lance des regards interrogateurs. Et même des regards qui hésitent entre l'étonnement et l'épouvante. « Et donc, toi la fille de bonne famille, tu écoutes le même chanteur que tous ces spécimens ? », semble-t-elle me demander. Pour me dérober à une éventuelle question de ce genre, j'évite le regard de ma mère. Toujours fuir ce qui pourrait m'affaiblir ! Finalement, ce n'est pas un mal qu'elle soit aphone en ce jour de gloire !

Je dois avouer que je suis moi-même interloquée. Mais pas en terre inconnue puisque (et ça, maman ne le sait qu'à moitié) je fréquente, en parallèle de la fac où je me sens dans mon élément, un monde interlope dans lequel je me sens tout autant dans mon élément. Je ne saurais expliquer cette espèce de schizophrénie. J'ai un penchant prononcé pour tout ce qui flirte avec les marges, les gouffres, les falaises poreuses ! À l'école, j'ai toujours préféré la compagnie des cancres à celle des intellectuels ! Je trouve qu'être du côté des cancres, c'est s'assurer de bonnes tranches de rigolade. Je ne suis pas loin de penser que ces mêmes cancres ont plus d'esprit que leurs exacts contraires (et dire que je deviendrai prof un jour, si c'est pas scandaleux). Depuis toujours, j'aime bien m'attirer la faveur de ceux qui s'assoient d'emblée près du radiateur en début d'année. À un moment de ma scolarité (qui ne deviendra studieuse que sur la fin), je suis même sur le point de basculer complètement dans leur monde. Mais des profs charitables, passionnés et passionnants sauront me rattraper de justesse avant que ne me grille le côté obscur de la force ! Alors je deviens une drôle d'intello qui, certes, se plonge avec délices dans Schopenhauer et Proust, mais qui ne renie pas ses attirances pour autre chose.

Durant ma vie d'étudiante, même topo : la semaine, je bûche à fond mes cours. Le week-end, je m'ouvre à un monde peuplé de dingues et de paumés, comme dans la chanson de Thiéfaine. Le week-end, je ne relis pas Hölderlin, je le relègue au fond d'un placard et je me casse vers les bas-fonds. Au grand dam de mes parents qui, s'ils étaient au courant de tout, m'interdiraient carrément de sortir !

C'est d'ailleurs avec des gens loufoques, pas du tout gendres idéaux, que j'ai découvert le chanteur qui m'a fait tourner la tête !

Tout cela pour dire que si le public d'HFT me surprend un peu ce soir-là, je n'entre pas non plus en panique totale ! En même temps, qui chante la marge s'en fait le chantre, quelque part. Et donc attire la marge !

Nous voilà dans la salle. Mêlées de près au joyeux bariolage qui grouille ici. À nos côtés, un type lance à son voisin : « Purée, t'en as, tu te demandes ce qu'ils viennent faire à un concert de Thiéfaine ». Et de nous toiser, ma mère et moi. Je me sens humiliée. Pourtant, j'ai mis mon jean et mes santiags. Mais il faut croire que quelque chose me trahit et me classe d'office dans la catégorie des pas trop dingues et pas trop paumés. Quoi donc ? Qu'est-ce que j'en sais, moi ? C'est peut-être la faute à ma veste en cachemire qui fait guindée là où seul le cuir semble de mise. Ma mère, quant à elle, n'a pas dérogé à ses habitudes : jupe et chemisier, et elle vous emmerde tous !

Tout de même, à la fin du concert, le jeune homme à l'anathème facile me dira : « Ouah, tu connais toutes les chansons par cœur, en fait ! ». En fait, oui, vraiment. Ces chansons ont commencé à composer la bande-son de ma vie il y a trois ans déjà, et ce n'est pas fini ! Alors évidemment que j'ai ma petite légitimité là-dedans ! Non mais !

Ce soir-là, j'expérimente pour la première fois ce que je vérifierai systématiquement par la suite : un concert de Thiéfaine, ça te transporte littéralement. Ça te fait perdre toute notion du temps, ça t'engloutit dans une brèche spatio-temporelle dont tu t'étonneras de devoir émerger quelques heures plus tard. « Comment ça, c'est déjà fini ? Mais ça vient à peine de commencer ! Où est la justice en ce bas monde ? ».

Durant toute la soirée, à Sarreguemines, j'oscille entre euphorie et crispation. Oui, crispation : c'est-à-dire qu'à chaque fois qu'une chanson me semble susceptible de heurter les convenances, je m'affole. Pour un peu, je prierais pour que ma mère, en plus d'être asthmatique et aphone, soit frappée d'une soudaine surdité ! Qu'elle ne recouvre l'audition que quand il sera question d'Hölderlin et de Baudelaire ! Raté : sur le trajet du retour, elle me dira qu'elle a remarqué que de nombreuses chansons étaient un peu olé-olé. Et que toutes les références littéraires lui ont échappé. Oui ben c'est pas ma faute si elle est sourdingue au mauvais moment !!!

Sa conclusion ? Pour une expérience, c'est une expérience ! Qui a de la gueule, s'il vous plaît ! Le genre de truc totalement inattendu quand tu as 47 ans, comme Thiéfaine, et que tu mènes une existence pépère (pas comme Thiéfaine !).

Elle me dit aussi que si elle n'a jamais fumé un seul joint de sa vie, elle croit savoir désormais quel effet ça fait. Ben oui : autour de nous, toute la soirée, ça a clopé à fond, et pas que de sages Marlboro ! Ça n'a pas sucé que de la glace non plus. Régulièrement, des effluves corsés nous ont chatouillé les narines. J'avais l'air d'une petite joueuse avec mes cibiches homologuées !

Quand nous traversons le hall de la salle des fêtes à la toute fin du concert, c'est un spectacle un peu triste qui se déroule sous nos yeux : c'est qu'il y a des comas éthyliques qui se perdent en cette jungle ! J'ai carrément mal au cœur pour ces gens qui, j'en suis sûre, n'ont pas pu profiter pleinement de la soirée. C'est mon côté abbé Pierre selon ma mère. Toujours à pleurnicher devant la misère du monde, même quand celle-ci n'est qu'un juste retour des choses.

Une fois à la maison, elle dit à mon père que j'écoute un drôle de lascar. Ouille. Mais elle prend ça avec beaucoup d'humour. Somme toute, cette soirée était bien marrante, comme sortie du fond des âges, venant frapper, telle une météorite, un quotidien par trop plan-plan. HFT, ça te secoue, c'est tout !

Mes parents demeureront toujours loin de l'univers de Thiéfaine. Pas grave, ce sera mon petit truc rien qu'à moi. Il faut que la jeunesse se construise contre les générations qui l'ont précédée, c'est une loi immuable que je vérifie désormais avec mes propres enfants !

Tout de même, pas de bol pour ma mère : à Sarreguemines, Thiéfaine ne joua pas Je t'en remets au vent. Ni L'Agence des amants de madame Müller, ni La fin du Saint-Empire romain germanique.

 

D'accord, c'était un peu la honte d'aller à ce concert en compagnie de la mother. Enfin, si on se met dans le contexte de l'époque. Car, maintenant qu'elle n'est plus là depuis longtemps, ma Mutti, et que toute vergogne me semble dérisoire au regard du temps qui broie tout menu menu, ce premier concert est l'un de mes plus beaux souvenirs. Et, à chaque fois que sur scène, Thiéfaine entonne Je t'en remets au vent, je me retrouve catapultée dans un monde où existent encore les cassettes qu'il faut rembobiner et elle, ma mère, cette héroïne qui a traversé la vie sur la pointe des pieds et l'a quittée trop vite...

29/05/2022

Thiéfaine aux Moissons rock de Juvigny : retour sur le concert d'hier soir

"Dans les entrelacs d'une vie, il y a des rencontres qui rejaillissent de manière surprenante". Simonetta GREGGIO

 

Samedi 28 mai 2022, moissons rock de Juvigny. À l'entrée du site, un panneau indique où se trouve le parking. Juste à côté, un autre signale « traversée d'animaux sauvages ». Cette juxtaposition (tout à fait thiéfainienne, à bien y réfléchir) me fait sourire. Il n'y aura pas d'animaux sauvages ici ce soir, si l'on excepte les fous furieux qui, comme moi, sont venus uniquement pour les beaux yeux d'Hubert ! Enfin, s'il n'y avait que ses yeux... Bien sûr qu'on vient pour tout le reste. Inutile, me semble-t-il, de préciser en quoi consiste ce « tout le reste » ! Bien sûr qu'on vient également pour les musiciens et cette façon qu'ils ont de remuer en nous les claviers intimes et les cordes sensibles.

Bien sûr que je viens parce que cette première date de festival me titille depuis quelque temps. Je ne suis pas à une folie près, alors celle-là ou pas, qu'est-ce que ça changerait, fondamentalement ? Depuis que ma région s'est fondue dans l'immense masse du Grand Est, je n'ai plus aucun scrupule à élargir le rayon des possibles ! La Marne, c'est le Grand Est, alors je ne vois pas où est le problème !

J'arrive sur le site vers 19 heures. Juste le temps de manger un petit truc. Ensuite, je rejoindrai la foule qui s'est déjà agglutinée près de la barrière de la grande scène. J'envoie un message à Philippe, je sais qu'il est là ce soir. Philippe, je l'ai rencontré il y a quelques années à Paris. J'avais été impressionnée par son « tableau de fan » : plus de 150 concerts au compteur. Il suit HFT depuis 1978. C'te veine d'être né encore plus tôt que moi ! Respect, mon camarade !

En guise de réponse à mon SMS, Philippe lance un « Catherine ! » fermement décidé à me faire réagir. Je fonce vers lui. Et m'installe, du même coup, parmi les acharnés qui font le pied de grue ici depuis l'ouverture des portes. Qui ont assisté sans grande conviction au concert précédent, rien que pour être sûrs d'être bien placés pour celui d'Hubert. Quand tu aimes cet artiste, il ne faut pas être du genre à en avoir vite ta claque de faire la queue !

Me voilà donc arrivée tout devant sans avoir fait le moindre effort pour parvenir à cette place de choix. Jusqu'où l'injustice ira-t-elle se loger en ce bas monde, je vous le demande !

J'adore les prémices de concert. Ces moments où tout n'est que frémissement et attente. Plus que tout, j'aime m'imprégner de l'ambiance qui règne autour. Prendre la température, l'air de rien. Je viens de faire la connaissance de Caroline, et je me demande comment nous avons fait pour nous louper pendant tant d'années alors que nous suivons Hubert avec la même frénésie ! À ma droite, une jeune fille au visage exempt de rides. Elle doit avoir l'âge que j'avais quand j'ai fait mon premier concert de Thiéfaine. 22 ans, je dirais. Elle est furax contre elle-même car elle est arrivée trop tard et n'a pas pu atteindre son objectif : la barrière pour être au plus près de la fournaise et aussi, pragmatisme oblige, pour avoir un appui tout au long de la soirée. Elle me fait rire. Elle râle parce que ça fume dans tous les coins, et pas que des Royal Menthol. Ah ben oui, ça... Le public d'HFT n'est pas vraiment constitué de communiants proprets. La sainteté, connaissent pas, ne voient pas ce que c'est, ne pratiquent pas non plus. Ce n'est pas dans les cathédrales qu'ils vont racoler leurs amours ! Ce public, je l'ai découvert en 1995 aux côtés de ma mère qui en fut légèrement effarouchée. Il m'a d'emblée séduite parce qu'il a quelque chose que les autres n'ont pas. Et, surtout, la capacité de mélanger des individualités a priori irréconciliables !

20 heures. Que la fête commence ! Nous n'aurons pas La ruelle des morts pour démarrer, mais Animal en quarantaine. Au total quatorze titres. Version écourtée d'une setlist vraiment splendide. Il n'y avait rien à jeter là-dedans, mais il a quand même fallu s'y résoudre pour les festivals. Ce qui reste : Juste une valse noire (après Animal en quarantaine), Lorelei, Je t'en remets au vent, Pulque mezcal y tequila, Elle danse, Demain les kids, Les dingues et les paumés (toujours avec ses orchestrations magistrales), La ballade d'Abdallah Geronimo Cohen, La fin du roman, Petit matin, Page noire, La queue et, évidemment, La fille du coupeur de joints.

Je sais, une heure et quart et quatorze titres, ce n'est pas bézef, mais c'est toujours mieux que rien. Cela permettra de patienter avant la reprise des concerts de deux heures (vous avez vu que des dates s'étaient ajoutées ? La région Grand Est étant ce qu'elle est, je pense pousser jusqu'à Meisenthal en novembre ; d'ailleurs, c'est mon département, c'est juste à l'autre bout, mais pas grave). Et puis viendra la tournée Replugged, le rock chevillé aux entournures pour notre plus grand bonheur.

Fin du concert. Je me retourne vers la foule qui déjà se disloque. Et là, qui vois-je ? Un couple rencontré à Bar-le-Duc, avec qui j'avais sympathisé et qui m'avait fortement encouragée à faire le déplacement jusqu'à Juvigny ! Je suis heureuse de revoir ces deux êtres lumineux. Ils dégagent un truc à part. Peut-être parce qu'ils possèdent cette indéfinissable aura des gens heureux. On les sent bien ensemble. Et ouverts aux autres. Comme à Bar-le-Duc, ils me font parler de ma passion pour HFT (je suis cet animal sauvage qui risque de traverser la chaussée à tout moment sans prévenir !). Je leur explique que par précaution, avant de partir aujourd'hui, j'ai pris de quoi dormir à l'hôtel en cas de grosse fatigue. Elle me répond que c'est beau de faire tout ça pour un artiste. Je ne sais pas si c'est beau ou si c'est plus fou que beau. Toujours est-il que c'est ma vie. « Je n'y peux rien, c'est elle qui m'a choisie », comme dans la chanson d'Adamo (je n'écoute pas qu'HFT !!!). La folie comme seul salut possible ?! J'y crois et, du coup, ne suis pas près d'y renoncer !!!

14/05/2022

Bernard Lavilliers à Amnéville hier soir : un enchantement !

"Je suis l'autre

Trop sensible". Blaise CENDRARS

 

« Pas moi qui ai fait les voyages, c'est les voyages qui m'ont fait », chante-t-il. Et ils lui ont taillé, ces voyages, un costume de baroudeur sublime, tissé de multiples influences, parfums et saveurs. Hier soir, au Galaxie d'Amnéville, j'ai découvert qu'assister à un concert de Lavilliers, c'était embarquer pour une sacrée expédition, ponctuée d'escales aussi nombreuses que variées. Le tout bercé par des rythmes venus de ces ailleurs respectifs où il posa son pied marin, illustrant en cela merveilleusement les mots de Cendrars qui lui sont chers : « Quand tu aimes, il faut partir ». Quand j'étais adolescente, je ne comprenais pas. Comment ça, partir alors qu'on a trouvé son port d'attache, son irremplaçable bercail ? Et puis, l'âge venant, je comprends mieux. Partir pour ne pas enfermer son histoire d'amour dans une routine plombante, partir pour la nourrir de ce qui la grandira. Partir pour mieux la retrouver.

Les chansons de Lavilliers ne parlent que de cela, partir, ou presque. Plus que la flânerie, elles évoquent une course folle livrée à tous les vents, jamais captive de quoi que ce soit, si ce n'est de l'air du temps. On flânera plus tard dans les souvenirs, quand il sera question de les coucher sur le papier et de les accompagner d'une musique qui racontera le grand large.

Les chansons de Lavilliers parlent aussi d'un monde prisonnier de ses archaïsmes : en haut les marquis (« jamais élus, toujours choisis ») et les patrons, en bas ceux qui triment. Lui, il a choisi son camp : celui des ouvriers qui suent sang et eau pour trois euros six centimes, ceux sans qui, pourtant, tout le système ne serait que dalle. Passé de boxeur oblige, il envoie des uppercuts bien placés à tous ceux qu'il vomit. Les hommes politiques en prennent pour leur grade que c'est un plaisir ! « Tous des escrocs », lance-t-il, et je ne vois pas qui pourrait démentir cette affirmation. À laquelle la salle entière acquiesce, et ça fait du bien, bon sang, moi je croyais que tout le pays était endormi, victime d'une dangereuse léthargie. Ben non, la preuve. Et Lavilliers de nous féliciter d'avoir encore un cerveau entre les oreilles. On l'espère bien, on fait ce qu'on peut !

On n'a pas qu'un cerveau, on a aussi un cœur. « Lorraine, cœur d'acier », lance-t-il entre deux chansons. Il faut dire que l'acier de Lorraine, il l'a défendu toutes griffes dehors, Bernard. On ne pourra pas lui reprocher de ne pas avoir mouillé la chemise. « Jamais retourné ma veste », dit-il encore. Force est de constater que c'est vrai.

Les chansons défilent à une cadence soutenue. On passe des années 70 à celles, moins glorieuses, que nous venons de vivre. La salle est unie à Bernard dans un consentement absolu. C'est qu'il a ce truc indicible qui vous fait d'emblée remporter l'adhésion de tous ceux que vous croisez. Il entonne On the road again, doucement, et la foule fait les chœurs. C'est un moment de grâce parmi tant d'autres. Et voilà que le public, jusque là bien sagement assis sur des sièges durs comme rocs, commence à se lever dans tous les coins. Des gens descendent par grappes des gradins et vont grossir la fosse, où tout le monde était assis aussi. Jusque là ! Maintenant, ça y est, ça se lève et danse et acclame de partout ! Je dis à mon voisin de gauche (Sam) : « Purée, ils n'ont même pas attendu La fille du coupeur de joints ! ». C'est magique d'observer tout cela de loin (je resterai dans les gradins presque jusqu'à la fin du concert, ma voisine de droite est trop sympa, je ne peux me décider à la quitter comme ça. Si je le faisais, il faudrait lui dire au revoir, ce serait la moindre des politesses, et je l'arracherais du même coup à son ravissement, ce qui me semblerait le comble de l'impolitesse. Je finirai par me résoudre à partir - c'est de mise ! - entre deux chansons, prenant congé comme il se doit de cette exquise dame).

Idées noires vient embraser un public déjà adonné à la transe. Et que je te remplace Nicoletta avec une assurance dingue ! La chanson date de 1983, rappelle Bernard. Punaise, 1983 ! J'avais dix ans et j'adorais ce morceau, je l'avais enregistré sur une BASF que je me repassais en boucle. À l'époque, je n'achetais pas encore mes propres disques, je devais attendre les coups de cœur de ma mère et, si possible, les partager. Mais je passais des heures devant le poste de radio à espérer les chansons qui me faisaient vibrer. Lointains souvenirs d'un monde révolu... Aujourd'hui, la puissance du clic a tout dégommé. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Ce n'est pas moi qui vous le dirai. C'est différent, c'est sûr. Peut-être un peu moins poétique quand même...

Reggae, salsa, bossa nova, tango, tout est bon pour faire bouger les corps. Et là, je dois avouer que Bernard n'a pas son pareil pour ce qui est d'atteindre le mouvement collectif ! Le voilà qui s'y met, lui aussi, abandonnant le tabouret sur lequel il s'est longtemps appuyé. Il monte dans les gradins sur La Salsa, il fend la foule comme un navire fendrait les flots. La communion est parfaite. Ici, l'artiste est en terrain connu et conquis. Ce qu'il a donné à ma région, celle-ci le lui rend avec gratitude. C'est qu'un cœur d'ouvrier, ça n'oublie pas. Et ici, nous sommes tous fils ou frères ou neveux d'ouvriers. La mine, même si nous ne sommes pas descendus en ses entrailles, nous l'avons connue à travers les récits des uns et des autres. Pas de mineurs dans ma famille, mais des premiers élèves (jamais oubliés, Laurie, Stevens, Albano et tous les autres) majoritairement fils et filles de mineurs, qui me racontaient les ravages qu'allait probablement faire chez eux la fermeture des aciéries...

À la toute fin du concert, grandi du don qu'il vient de nous faire, Lavilliers salue la mémoire de son père qui lui a, explique-t-il, donné le goût du travail alors qu'au départ le principe ne l'intéressait pas. Je suis bouleversée, je pense à mon propre père, qui se serait bien entendu avec un homme comme ça, c'est certain !

C'était une sacrée expédition, disais-je. Même pas eu peur de prendre l'avion et le bateau pour me retrouver propulsée à des lieues de là. Avec Bernard pour capitaine, l'équipage peut y aller en toute confiance. Vraiment, si le voyage est indiscutablement son carburant, la scène est, tout aussi indiscutablement, son point d'ancrage. Merci pour le périple et à la revoyure, j'y compte bien !

10/05/2022

Sausheim, pour boucler la boucle...

"Le stoïcisme, c'est quand on a tellement peur de tout perdre qu'on perd tout exprès, pour ne plus avoir peur". Romain GARY

 

Sausheim pour boucler la boucle. Parce que deux sans trois ce sera toujours bancal, c'est la sagesse populaire qui le dit. Celle-là même qui vous enseigne en même temps qu'à père avare fils prodigue et que tel père, tel fils. Toujours se méfier des « en même temps »... Mais pas de "jamais deux sans trois" ! Bref...

Sausheim parce que les folies sont les seules choses qu'on ne regrette jamais, dixit le grand Oscar Wilde qui s'y connaissait en matière de folies.

Sausheim parce qu'après tout, Grand Est ça veut dire Grand Est ! Dans ces cas-là, l'expression maudite me sied bien ! Sausheim, d'accord, ce n'est plus en Lorraine, mais cela reste dans le Grand Est. Donc jouable.

Sausheim parce que Thionville régal absolu et parce que Neuves-Maisons festin miraculeux. Sans Sausheim, je serais restée sur ma faim. « C'est évident, mais je préfère le dire », comme dans une pub que mes filles adoraient citer il y a quelques années. Comme quoi on peut écouter HFT depuis sa plus tendre enfance et se laisser tout de même influencer par des slogans à la noix.

Retour en arrière : j'ai pris un billet samedi matin pour Sausheim, portée par l'euphorie de la veille. Et déjà engloutie par cette nostalgie qui est tellement ma marque de fabrique qu'elle me visite avant même que les bonnes choses aient pris fin. Une erreur de programmation dans le computer, ai-je écrit dans mon précédent billet. Oui, il y a de ça. Peut-être une farce pas drôle d'un dieu qui s'est dit « on va essayer pour voir », et voilà le résultat. Cela donne une nana qui, à tout bout de champ, se dit, comme la pauvre Jeanne d'Une vie, « c'était fini d'attendre »...

Pour Sausheim, j'avais même deux billets. Un pour ma fille aînée aussi. Une autre façon de boucler la boucle : à Thionville, j'étais avec mon autre fille, Louise. Qui, soit dit en passant, m'a lâché avant de partir ce soir-là : « Oh, là, je vais voir Thiéfaine pour le principe ». Comme quoi on peut écouter HFT depuis sa plus tendre enfance et débiter de temps à autre quelques savoureuses conneries.

Heureusement, tiens, que pour Sausheim j'avais une accompagnatrice et copilote. Trois heures de route à l'aller, rien que ça ! D'accord, j'ai mis au programme un petit crochet par Sainte-Marie-aux-Mines, histoire de rendre hommage à Jacques Higelin (l'album Coup de foudre fut enregistré dans cette commune du Haut-Rhin). D'accord, je me suis arrêtée plusieurs fois pour faire des photos, tant était magique l'écrin de paysages dans lequel nous avancions. Mais bon, via Michelin annonçait 2h26 de route !

Une aubaine que le concert ait commencé à 18h. Sinon je n'aurais pas pu y aller. Debout à 5h55 le lundi matin, quand même...

Nous y voilà donc, après avoir désespéré plus d'une fois du côté interminable du trajet. Nous sommes dans les gradins. Un peu moyen, mais pas le choix quand on acquiert ses billets à la dernière minute. D'emblée, je constate que l'ambiance est plus molle qu'à Thionville et Neuves-Maisons. Ça réclame timidement Hubert ici ou là, mais ce n'est pas la fièvre du samedi soir. Neuves-Maisons, pour ça : imbattable ! Ça braillait de partout, ça suait la folie : un festin, vous dis-je ! Vieillissant, le public d'Hubert ? En apparence seulement. Si les cheveux grisonnent ou en sont carrément au stade où ce processus n'est plus qu'un lointain souvenir, l'ardeur, elle, est toute fraîche en sa jeunesse sans cesse renouvelée ! J'en veux pour preuve la mienne qui, malgré tout ce qui aurait pu finir par la mettre à terre, a traversé fièrement les décennies, telle une indomptable amazone. C'est peut-être le seul truc qui me donnerait envie de me vanter, et tant pis si c'est péché : au fond de moi, la jeune fille de 19 ans éblouie par sa rencontre avec l'œuvre de Thiéfaine persiste et signe, et ce depuis trente ans. Les désillusions n'ont pas eu raison de son ravissement ! Ouf, il demeure quand même quelques valeurs sûres en ce bas monde qui se délite...

Juste avant le concert, Jean-Marc Poignot vient, comme à l'accoutumée, nous rappeler qu'Hubert déteste les flashes et qu'il faudra en tenir compte. « Pas une date sans flash jusqu'à présent ». Zut, c'est bête, j'aurais adoré me trouver un soir dans une salle irréprochable à qui HFT aurait adressé des félicitations attendries à la fin. Raté partout, visiblement. Et zéro pointé à Neuves-Maisons où j'ai bien cru qu'Hubert allait nous rejouer le coup de Thionville 2004, quand il avait quitté la scène pour quelques minutes qui nous parurent à tous un immense tunnel. La raison ? Encore un flash ! Il faut se le mettre une bonne fois pour toutes dans le crâne, bon sang : Hubert, le flash, ça l'fâche !

Allez, c'est reparti : toujours cette version magistrale de La Ruelle des morts. Avec quelques plantages pour faire plus vrai. Il y en aura d'autres durant la soirée. Je dis ça comme ça, mais franchement je sais bien que l'essentiel est ailleurs. Et je défie quiconque d'interpréter les chansons d'HFT sans se ramasser plusieurs fois. Les textes sont si denses aussi... La voix, elle, reste claire et assurée du début à la fin. Une vraie prouesse en cette longue enfilade de concerts. Mine de rien, en un week-end, j'ai eu un léger aperçu de ce que pouvait être la vie de la troupe durant une tournée : à peine le temps de poser ses valises quelque part que ce quelque part est déjà du passé. C'est épuisant. Il faut être sacrément solide ! Heureusement qu'hier, j'avais le boulot pour me reposer de la grande fatigue accumulée en trois jours, mais Hubert et son équipe, eux : toujours la tête dans le guidon !

Retour à Sausheim après cette digression : le public est un peu mou. Ou recueilli, peut-être. Après tout, on ne sait pas. Discret ne veut pas dire terne, ai-je écrit dans un précédent billet. Discret veut parfois dire bouche bée devant tant de grâce offerte !

Mention spéciale aux interventions qu'Hubert fait entre deux chansons : on lui a souvent réproché de dire la même chose soir après soir, mot pour mot et à la virgule près, ben là, non ! Quelques constantes, mais pas tant que ça.

Juste une valse noire, plus que Vendôme, lui donne du fil à retordre en ce dimanche soir. Il ne démarre pas au bon moment et finalement la musique s'arrête, on va recommencer. Et Hubert de s'exclamer : « Il fait noir au fond de ce trou ». Allez, pas grave : ça arrive, même aux meilleurs.

Une fois de plus, les morceaux s'enchaînent à vive allure. J'essaie sans arrêt d'être dans ce qu'on appelle désormais la pleine conscience (une mode de plus). Je m'interdis de penser à autre chose qu'à ce qui se joue sous mes yeux, et pourtant, et pourtant, ça y est, Page noire vient signer la presque fin de la soirée... C'est pas possible que le temps passe comme ça sans pitié et comme un gros lourdaud qui s'en tape de nos émotions. Retiens la nuit, tu parles, mon coco : tu peux toujours tenter !

À la fin de Page noire, le public se lève, comme un seul homme, ou une seule femme, il faut faire attention à la parité maintenant. Et même attention à ceux qui se disent sans genre, dans un entre-deux flou : alors le public se lève comme un seul entre-deux flou ! Nul ne se remettra assis, malgré les vieux os qui tirent un peu. La jeunesse qu'on croyait perdue revient nous aveugler de ses bouquets de lumière. Vieillissant, le public d'Hubert ? T'as qu'à croire ! Plus vigoureux que jamais, oui ! Quand j'écrivais que discret ne voulait pas dire terne !

Durant La queue, je préviens ma fille : « Dès que tu entends les premières notes de La fille du coupeur de joints, tu te lèves et on va tout près de la scène ». Elle hésite, elle a peur de déranger nos voisins. Oui, ben tant pis. Il est des heures graves où il est impératif de se moquer des bienséances. On n'aura qu'à les bousculer pour passer, et puis c'est tout, ils n'avaient qu'à pas être là !

Après avoir gaillardement fendu la foule, nous y voilà donc, au cœur du volcan. Je veux être cette lave qui crame tout sur son passage, je veux dire ma gratitude à Hubert et à son équipe qui, depuis plusieurs mois déjà, se donnent à fond pour que chaque soir soit un embrasement et que pour qu'ici et là, pleuvent des pâmoisons à foison !

20h17. Ma fille et moi reprenons la route. Pas le temps de traîner. Dommage, j'aurais bien papoté un peu avec Jean-François Assy et Frédéric Gastard. La veille, à Neuves-Maisons, je leur ai dit « à demain » et j'ai trahi ma parole. Impossible de faire autrement, trop de route m'attend !

À Neuves-Maisons encore, en nous quittant, Lucas Thiéfaine nous a dit, à moi et à quelques autres : « On se revoit en 2023 ». J'ai répondu : « Et en 2024, et encore après ». Oui, comme ça jusqu'à la fin des temps, SVP, exigeons dès aujourd'hui cette immortalité qui ne vaudra d'être vécue que si Hubert vient régulièrement l'enchanter !!!