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11/03/2011

Anna AKHMATOVA (première partie)

La pensée du jour : "Mais toi tu cherches ailleurs les spasmes élémentaires

qui traduisent nos pensées comme on traduit Homère

et tu m'apprends les vers d'Anna Akhmatova

pendant que je te joue Cage à l'harmonica".

Hubert-Félix THIEFAINE, "Fièvre résurrectionnelle".

 

Anna AKHMATOVA

Poétesse russe. Née à Bolchoï Fontan, près d'Odessa, le 23 juin 1889, morte à Domodedovo, près de Moscou, le 5 mars 1966. Son père, Gorolenko, est ingénieur de la marine du Tsar. Akhmatova est un pseudonyme emprunté à la grand-mère, tartare, d'Anna. Elle passe son enfance à Tsarskoïe Selo, près de Pétersbourg. Elevée au gymnase de cette ville, elle s'inscrit à la Faculté de Droit de l'Université de Kiev, puis à la Faculté de Lettres de Pétersbourg. Dès son enfance, elle découvre la poésie et écrit des vers. Elle voyage en Italie, en France. A Paris, elle fait la connaissance de Modigliani qui dessine plusieurs portraits de la poétesse. Un seul subsiste; les autres seront perdus pendant la Deuxième Guerre mondiale. Dès 1912, elle publie un premier recueil, Le Soir, suivi en 1914 par Le Chapelet. Sa gloire au sein de l'élite intellectuelle est immédiate. Le mythe Akhmatova prend forme. Elle devient la Sapho russe et, malgré son destin tragique – la terreur stalinienne qui l'aura réduite au silence pendant plus de vingt ans – elle va régner, un demi-siècle durant, sur la poésie de son pays.

En 1909, Anna Akhmatova épouse Nicolas Goumilev, chef de file de la renaissance poétique russe du début du XXème siècle. Avec leur ami Mandelstam, ils vont fonder l'Acméisme. Le mouvement entend opposer sa « belle clarté » à l'obscurité de l'école symboliste qui triomphait alors. A la veille de la Révolution, en 1917, Akhmatova fait paraître un troisième recueil, La Volée blanche. En 1921, paraît Le Plantain. Cette même année, Goumilev, resté fidèle à la foi orthodoxe et à la monarchie, se trouve compromis dans un complot. Il est fusillé. Il laisse un fils, Lev. Akhmatova épouse en secondes noces V. Chileïko, un savant orientaliste. Un dernier recueil paraît en 1923, Anno Domini MCMXXI. Ensuite, Akhmatova est condamnée au silence. Très liée au couple Mandelstam, elle assistera à leur martyre, l'exil, la déportation, et les aidera de son mieux. Au cours de ces mêmes années de terreur stalinienne qu'elle peindra dans son chef-d'œuvre, Requiem, son fils est arrêté et déporté (1935).La même année, son troisième mari, l'historien d'art N.N. Pounine, est condamné à la déportation. Akhmatova doit se consacrer à des travaux de traduction. Elle entreprend aussi une réflexion sur Pouchkine, qui aboutira à des essais, dont elle parviendra à faire publier certains. Dans le cadre de la nouvelle politique patriotique, adoptée en 1940, la censure autorise la publication d'une anthologie des cinq recueils antérieurs d'Akhmatova, suivie d'un nouveau cycle de poèmes, Le Saule. En 1941, la guerre mondiale la surprend à Leningrad. Elle vit le siège que soutient cette ville, dont elle chantera l'héroïsme et les souffrances. L'un de ses poèmes qui dit le courage des assiégés, Le Serment, sera placardé sur les murs de la ville. Evacuée à Tachkent, elle visite les hôpitaux, lit ses vers aux blessés. Elle tombe malade (du typhus) et on la croit perdue. En 1944, Akhmatova rentre à Léningrad. La politique stalinienne se durcit. Jdanov contrôle la vie culturelle du pays. Akhmatova sera l'une de ses victimes. Elle évite de justesse la déportation, mais se voit de nouveau réduite au silence jusqu'en 1958. Cette année-là, paraît une première anthologie, suivie d'une seconde en 1961. Celle-ci donne la mesure de sa gloire auprès du public soviétique, conservée malgré l'ostracisme dont elle fut la victime et les silences auxquels elle fut condamnée : les cinquante mille exemplaires d'un premier tirage sont épuisés en quelques heures. Cependant, Akhmatova compose et fait publier à l'étranger les deux grands poèmes où l'on a salué ses deux grands chefs-d'œuvre : le Poème sans héros à New York (1960) et le Requiem à Munich (1963). Sans jamais retrouver la faveur du régime, ni rentrer en grâce, Akhmatova vécut de dernières années adoucies par la tolérance krouchtchévienne. Son fils rentra des camps et de l'exil. Un prix international de poésie décerné en Italie (Etna-Taormina, 1964), un doctorat honoris causa de l'Université d'Oxford (1965) devaient lui permettre de revoir l'Europe occidentale et ses amis qui s'y trouvaient. Akhmatova fut emportée par une crise cardiaque le 5 mars 1966.

Source : Dictionnaire des auteurs de tous les temps et de tous les pays (Editions Robert Laffont, octobre 1990). L'article consacré à Anna Akhmatova est signé Jean BLOT.

 

La deuxième partie de cet article arrivera dans les jours qui viennent, ainsi que plusieurs poèmes d'Anna Akhmatova (merci, monsieur Thiéfaine, de m'avoir fait découvrir cette poétesse. J'ai feuilleté un de ses recueils de poèmes, et suis sous le charme de cette écriture).

09/03/2011

Thiéfaine, conquistador écorché

La pensée du jour : "Je m'évertue vers quelque point insaisissable. Le chemin qui y conduit, s'il y conduit, est incandescent. On s'y brûle. Je ne sais si j'y progresse. Je m'évertue". Louis CALAFERTE

Le vendredi 25 février, Patrice Demailly consacrait, dans Nord éclair, un magnifique article à Thiéfaine. Le voici (merci, Cath, de me l'avoir envoyé !) :

Hubert-Félix Thiéfaine est un artiste en mouvement qui ne se laisse pas capturer. Photo Yann Orhan

Honnêtement, on ne s'attendait pas à un tel uppercut. Avec "Suppléments de mensonge", dans les bacs ce lundi, Hubert-Félix Thiéfaine signe son chef-d'oeuvre. Douze morceaux pour autant de pépites. Saisissant.

Il a arpenté ciel et terre, de bas en haut, des fosses sulfureuses des enfers tièdes aux paradis artificiels où il s'est parfois brûlé les ailes. Au milieu de ce monde englouti, Hubert-Félix Thiéfaine est un sublime survivant. Qui cultive ses marges - dont celle du show-biz - et son existence pas toujours cadrée. L'homme a près de 35 ans de carrière derrière lui. Pour ceux qui s'intéressent d'un air seulement distrait à la musique, il est le créateur de La fille du coupeur de joints, un hymne qui s'élève au-dessus des cieux.
Dans la chambre d'un hôtel où il nous reçoit, il pourrait réciter la Bible qu'on resterait pendu à ses lèvres. Certainement le privilège des incandescents. Pas facile d'échanger avec ce grand incendie cérébral. Parce que son âme a une longueur d'avance sur la meute. Parce que la solitude est sa meilleure compagne. « J'adore ça. Si je me retire, faut pas venir m'emmerder. Je ne m'ennuie jamais quand je suis seul. Je m'amuse avec mes jeux préférés, il y a une sorte de télécommande dans ma tête ». Quand on lui demande en référence à la chanson sur le suicide Petit matin 4.10 Heure d'été s'il a déjà tenté de mettre fin à ses jours, il se recroqueville dans son fauteuil. Semble être ébranlé. Et répond par un expéditif « joker ». Plus tard dans la conversation, au sujet de son rapport à la mort, il glissera : « J'ai essayé donc je n'ai plus peur ».



Un bain bouillonnant de vie
à vif et de poésie

Thiéfaine fait partie de ces artistes qui ne s'arrêtent jamais, dont la vie est faite d'écriture et de questionnements, de chemins tortueux et de fureur, de mélodies et de parfums vénéneux. Il dit : « C'est une histoire de guerrier d'être chanteur. On va de combat en combat, il faut se maintenir debout et aller de l'avant ».
On l'avait quitté à l'été 2008 avec un album de blues délicieusement concocté avec Paul Personne (Amicalement Blues). Avant de refaire surface, Thiéfaine a encore morflé. Un burn out qui a nécessité une longue hospitalisation. « J'avais enchaîné les projets. Mon corps avait besoin de se reposer ». Il ne s'étendra pas davantage là-dessus. Juste précise-t-il qu'il avait dans son escarcelle un disque presque complet.
« Il devait s'appeler Itinéraire d'un naufragé, mais quand je me suis remis en selle, je n'avais pas envie de regarder dans le rétroviseur, je voulais des idées neuves ». Bien lui en a pris puisque Suppléments de mensonge (titre emprunté à un chapitre du Gai Savoir de Nietzsche), c'est un coup de chapeau magistral d'où s'échappent des myriades de mots patraques, biscornus, métaphoriques. L'écouter c'est se plonger dans un bain bouillonnant de vie à vif et de poésie. Le gaillard, lui, avoue ne pas savoir dissimuler la vérité.
« Je n'y arrive pas, j'ai les yeux trop clairs. On voit mon cerveau à travers eux quand j'essaie de mentir, il y a plein de lumières qui clignotent ». L'album est arrangé avec goût et, disons-le, avec maestria par Édith Fambuena et Jean-Louis Piérot, tandem génial des Valentins qui avait déjà notamment imposé sa patte sur l'exceptionnel Fantaisie Militaire de Bashung. « Je ne le savais pas parce que je n'avais jamais écouté cet album d'Alain. J'étais resté bloqué sur la pochette et le titre que je n'aimais pas ». Il ajoute, avec un sourire malicieux : « Le pire, c'est que j'ai chez moi des albums avec des pochettes superbes qui sont musicalement d'une nullité totale ».
Comme pour son précédent opus Scandale mélancolique, Hubert-Félix Thiéfaine a envoyé une partie de ses textes à des compositeurs extérieurs. Sont retenus : le duo de La Casa, Ludéal, Arman Méliès, Dominique Dulcan, Guillaume Soulan, JP Nataf, Robert Briot. « Hormis ces deux derniers, je ne les connaissais pas. Je suis allé à la cueillette. Il faut qu'il y ait une alchimie avec mes textes, une sorte d'étincelle ».
On le suit donc, avec vertige, au bord de ses gouffres profonds comme dans les mille et un détours de son écriture éblouissante. « J'ai fait plus de place ici à ma part féminine. C'est un peu moins cow-boy que d'habitude ». Une grande latitude émotionnelle émane d'ailleurs des morceaux.
C'est rarement léger, mais toujours marquant et profond, traversé par des fulgurances mais aussi par le froid des marbres. Le coeur du chanteur semble battre dans chacun de ses vers qui, sous une beauté destructrice, suggèrent les sentiments les plus brûlants. Les cicatrices sont palpables mais l'espoir ne semble pas être mort. On a l'impression que toute une vie se retrouve dans Suppléments de mensonge. Ne pas demander à Thiéfaine de faire l'exégèse de ses textes. Ce n'est pas son trip. « Je ne cherche pas à prouver quoi que ce soit. Je veux laisser les autres rêver ce qu'ils ont envie de rêver par rapport à ce que je donne. Je travaille avec des mots, je ne suis pas prosateur, ce sont les mots qui m'intéressent ».
Les obsessions existentielles de Thiéfaine le font vaciller en bordure du crépuscule mais la plupart des ritournelles lui confèrent une mélancolie étrange, quasi heureuse. Entre le festival d'oxymores crachés sur la rythmique punk Lobotomie Sporting Club, la nostalgie lumineuse de La ruelle des morts, le sexuel Garbo XW Machine, les cordes coulissantes comme des perles sur un collier d' Infinitives voiles et les trompettes à la Calexico de Petit matin 4.10 Heure d'été - sommet du disque - difficile de ne pas être littéralement conquis. « Le ton du disque, c'est d'être moins austère et de mettre plus de foi dans nos instincts vitaux. Mais je n'allais pas m'arrêter à être profond et percutant ».
Au final, sans doute un des plus beaux, des plus foudroyants albums jamais enregistrés sur le sol français depuis belle lurette. On s'y enfonce comme dans un paysage sombre et tourmenté et on en ressort paradoxalement apaisé, ébaubi et inondé de lumière.