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19/10/2015

Thiéfaine au Palais des sports le 17 octobre 2015

La pensée du jour : "Les raisonnables ont duré, les passionnés ont vécu". Nicolas de CHAMFORT

 

 

A quoi bon une énième note sur un énième concert ? Peut-être vous poserez-vous la question avant de lire ce billet ? Sais-je moi-même pourquoi il m’est nécessaire, au retour de chaque extase, d’en garder une trace brûlante, le meilleur moyen de le faire étant de mettre des mots dessus, comme des pansements sur une plaie ? Car il s’agit bien aussi, me semble-t-il, de poser un baume sur une blessure. L’extase ne peut laisser indemne. Toutes ces émotions prises en plein cœur en si peu de temps creusent un manque dans les heures qui les suivent. En tout cas, il en va ainsi pour moi. Chaque après-concert me promène sur un grand huit vertigineux, oscillant sans cesse entre sommets et ravins, me trimbalant entre la joie d’avoir vécu quelque chose de puissant et la tristesse de savoir que c’est déjà fini !

 

 A chaque fois, je rentre chez moi avec toute une foule d’images et de visages plantés dans  la mémoire ! Avec les années, j’attache une importance croissante à ce qui précède chaque concert et à ce qui le suit. J’aime sentir cette chaleur humaine autour de moi. Tout à coup, le réchauffement climatique est perceptible !

 

Que dire du concert du 17 octobre ? Je l’ai trouvé moins chargé d’émotions que celui de Nancy. Peut-être était-ce dû à la présence des caméras ? Les gestes de Thiéfaine semblaient moins naturels. En revanche, le public, lui, était tout en spontanéité. J’ai vu des êtres transportés par ce qu’ils étaient en train de vivre, tels des brasiers étincelants, palpitant çà et là dans l’obscurité. J’ai vu des visages qui racontaient des déchirures et des tourments et qui, pour un temps, s’animaient d’un émoi qui effaçait tout. Sur scène, il y a eu un moment très émouvant : celui où Thiéfaine est reparti en coulisse, à regret, semble-t-il, et comme bouleversé par tout l’amour reçu. Tout à coup, l’homme de scène redevenait homme, tout simplement, avec ses fragilités et ses drames. Je l’ai senti très seul, le regard tendu vers un ailleurs déchirant. Il y avait, sur ce beau visage buriné par les orages de toute une vie, à la fois une ombre et un arc-en-ciel. Voilà, selon moi, le moment le plus marquant du concert, avec l’interprétation de la chanson Des adieux. J’ai bien peur que ce titre ne soit censé délivrer un message sans équivoque. « Le fou a chanté dix-sept fois »… Ne me dites pas qu’après cela, le fou va se taire irrémédiablement ? Je le crains vraiment.

 

Heureusement, après le concert, j’ai été happée comme tant d’autres par un tourbillon de retrouvailles, de rencontres et de nouvelles émotions ! Très vite, un petit groupe s’est formé et nous avons décidé d’aller boire un verre ensemble. Besoin, comme à chaque fois, de prolonger la magie, de ne pas retourner trop vite dans le froid !

 

Le peuple thiéfainien est constitué d’allumés, et je les aime, tous ces êtres dingues, paumés, fragiles, meurtris, le cœur ouvert à tous les vents ravageurs ! Certains se sont postés dès dix heures du matin devant le Palais des Sports. Ils ont attendu toute la journée dans l’automne glacial, emmitouflés dans leur seule passion ! « Mais que se passe-t-il avec ce public ? », s’est exclamé, paraît-il, un des médecins préposés aux malaises de la salle (et Dieu sait s’il y en a eu !!) Il se passe, docteur, que nous avons tous soif d’une même perfusion, il se passe que Thiéfaine nous accompagne depuis des années sur nos chemins, aussi divers soient-ils, entrant par la grande porte dans tout ce que nous vivons, joies, douleurs, rencontres ou adieux. Il se passe que chacun de ses mots résonne en nous, secouant nos profondeurs intimes ! On quitte quelqu’un sur un quai de gare et l’on se chante à soi-même, pour se donner du courage, « on n’pleure pas parce qu’un train s’en va ». On est désespéré par notre condition de bipèdes à station verticale, et l’on se prend à rêver de gadoue. On est chamboulé par un amour qui réveille des volcans dans notre vie jusque là dangereusement éteinte, et l’on voudrait murmurer à l’être aimé « je n’ai plus de mots assez durs pour te dire que je t’aime ». On est marqué à jamais par la perte d’un proche, et l’on prend de plein fouet ces mots terribles où il est question du violent silence des morts. Bref, Thiéfaine est toujours là, comme une sentinelle postée dans nos vies. « Guetteur mélancolique », frangin de tristesse, de déglingue et de doute, consolateur dans les ténèbres ! Comment, on n’apprend pas ça en fac de médecine ?! Thiéfaine, en allant parfois très loin dans la noirceur, annule la noirceur ! En nous disant qu’il se sent naufragé, il nous permet de ne pas sombrer, c’est une lanterne dans la nuit. Toujours il nous mène vers la fréquence qu’on n’attendait pas, toujours il nous donne du courage, et nous voilà prêts à ramer pour d’autres guernicas…

 

Je dédie cette note à tous les allumés des parkings, ceux qui n’ont pas peur de rester à papoter longuement entre deux voitures après un concert, je dédie cette note à ceux que Thiéfaine a parfois ramenés vers le rivage alors que tout les portait au naufrage, je dédie cette note à tous ceux qui s’en balancent pas mal d’être fauchés, ils trouveront bien une solution pour aller au prochain concert, tant pis si le banquier s’arrache les cheveux sur leur inconséquence (c’est son problème après tout) ! Je dédie cette note à la lumière bondissante que je vois dans leurs yeux à chaque fois qu’ils évoquent Hubert !