19/10/2026
Je t'en remets au vent, à la brise et au zéphyr !
"Ceux que je voulais durables, bien accrochés à leur vie et à la mienne, où sont-ils ?" COLETTE
Fin novembre 2008. Je vois ma mère chez elle, pour la dernière fois. Lorsque j’arrive avec mes filles, elle est en train d’écouter de la musique, comme si souvent. Elle aime à répéter que sans la musique, la vie serait trop triste. D’ailleurs, est-on sûr que c’est Nietzsche qui a dit que sans la musique, la vie serait une erreur ? Ne serait-ce pas plutôt ma mère ?!
Ce matin-là, elle écoute L’anamour, de Serge Gainsbourg. Une chanson qu’elle aime beaucoup et que sa voix accompagne à tue-tête à chaque fois qu’elle l’écoute. Elle ne fait pas que l’écouter. Elle en livre sa version personnelle. Elle fait de l’écoute participative, active et créative !
La journée est froide, mais cela ne nous empêche pas d’aller dehors. Dans son jardin qu’elle aime tant et qu’elle façonne à son image dès que le printemps revient, je la prends en photo. L’un de ces clichés deviendra le dernier que je ferai d’elle. Je l’ignore, bien sûr, et c’est tant mieux.
C’est une période rieuse de ma vie. Mes filles sont petites et pleines d’énergie. J’ai changé de collège à la rentrée. J’ai des élèves très vifs et d’une grande curiosité. Je me donne à fond pour eux, je veux que mes cours soient à la hauteur de leurs attentes. Je travaille énormément et, en décembre, lorsque j’appelle mes parents, je remets sans cesse à plus tard ma prochaine visite. Je promets que nous nous rattraperons durant les vacances.
Celles-ci arrivent le 20 décembre et je suis bien décidée à honorer ma promesse. Je sais que ma mère est souffrante depuis quelques jours et j’aimerais la voir. Elle vomit beaucoup. Le médecin est venu et a diagnostiqué une gastro-entérite. On est en pleine épidémie. Ce qui nous surprend tout de même un peu, c’est que les vomissements ne s’arrêtent pas. Mes parents font confiance au médecin et ne s’alarment pas plus que ça. Pas autant qu’il faudrait… Je les appelle le matin de ce 20 décembre, je leur dis que j’aimerais venir passer l’après-midi avec eux. Ma mère refuse, elle a peur de nous contaminer, mes filles et moi.
Cette conversation fut la dernière que j’eus avec elle. Le lendemain, mon père devait la trouver inconsciente dans leur chambre. Ce qui avait été pris pour une gastro-entérite était en fait une série d’AVC. Nous allions l’apprendre quelques jours plus tard de la bouche du neurologue qui suivrait ma mère. On sait qu’en cas d’AVC, il faut agir vite. Je sais que dans le cas des AVC de ma mère, on n’a pas agi assez vite. Et que cela lui fut fatal. Le 21 décembre, emmenée par les pompiers, ma mère était déjà en train de s’enfoncer dans la mort.
Après cela, mon esprit associa toujours Méthode de dissection du pigeon à zone-la-ville à la course folle (à la course que j’imagine folle) du fourgon qui véhicula ma mère dans la nuit. Ce « fourgon sanitaire au galop » dont il est question dans l’une des strophes, il ne peut être que celui-là pour moi. C’est que chacun fait une lecture très personnelle des chansons qu’il entend. Les faisant passer par le prisme de son vécu. Ce que m’évoquent certains mots de Thiéfaine paraîtrait sans doute irrecevable à d’autres ! Inconcevable, indéchiffrable… Et les images que charrie dans mon esprit Méthode de dissection n’appartiennent qu’à moi. Quand je dis que l’œuvre d’HFT imprègne toutes les strates de ma vie, je n’exagère pas !
Ma mère, dans sa chambre d’hôpital, lutta sept semaines durant. À chaque fois que j’allais lui rendre visite en ce sous-sol sombre et sordide où tout me faisait peur (les paroles du neurologue, sans appel et sans espoir, les bruits des machines, les blouses, les portes qui claquaient), des mots s’imposaient à moi : « Descendre dans la soufflerie où se terre le mystère inquiet ». Encore Thiéfaine, toujours Thiéfaine ! Plus qu’inquiet, le mystère auquel j’étais confrontée chaque jour (celui de ma mère quittant progressivement, scandaleusement ce monde) me semblait inquiétant. Je ne m’en remettrais jamais totalement. Aujourd’hui encore, quand il m’arrive de faire la somme des épreuves qui ont jalonné ma vie, je qualifie la mort de ma mère comme le plus terrible des drames qu’il m’ait été donné de vivre.
À partir du 21 décembre 2008, la voix de ma mère se tut. Cette voix qui me racontait tant de choses depuis l’enfance. Cette voix que j’avais si souvent entendue me réciter des poèmes, m’amenant à aimer d’amour, et à jamais, la poésie ! Cette voix qui si souvent chantait.
Constater ce silence et n’en pas mourir, mais presque…
De Thiéfaine, ma mère n’aima réellement qu’une chanson : Je t’en remets au vent. Mais celle-là, alors, follement ! Au point de l’enregistrer X fois sur la même cassette afin de ne pas avoir à rembobiner celle-ci quand s’éteignaient les dernières notes ! Oui, ma mère avait de ces délicieuses fantaisies !
Elle mourut à soixante ans. Et puisque ma vie s’écoule en chansons comme la sienne, pour ne pas vaciller après cela, je puisai du réconfort dans le répertoire de je ne sais combien d’artistes. En premier lieu celui d’Hubert, évidemment. Un jour, en entendant Ferrat chanter « Tu aurais pu vivre encore un peu », je fondis en larmes en me disant qu’elle, elle aurait pu vivre encore beaucoup…
Mourir à soixante ans et me laisser démunie, déboussolée, désespérée, je sais qu’elle ne l’a pas voulu.
Cela fera bientôt dix-huit ans qu’elle n’est plus là. J’ai oublié comment sonnait sa voix, j’ai oublié quels sillons le temps avait inscrits sur son visage, j’ai oublié de quel bleu étaient ses yeux. Je sais qu’il n’était pas tout à fait le même que celui des miens. Mais de quel bleu était-il donc ? Je ne sais plus… J’en veux à ma mémoire qui s’effiloche. J’en veux encore au destin qui aurait pu se montrer plus clément, ce gros con. Il m’arrive souvent d’écouter L’anamour ou Je t’en remets au vent et de pleurer tant et tellement qu’on pourrait croire (et on aurait raison) à un interminable chagrin. Oui, il faut bien l’avouer : il est des blessures qui ne se referment jamais. Elles font juste semblant au dehors, par politesse…
Je sais qu’Hubert chante Je t’en remets au vent sur la tournée d’adieux et que, sachant désormais ce que je sais désormais, je pleurerai cent fois plus encore en entendant cette chanson. Cette chanson qui m’évoque le souvenir d’une cassette qu’on ne rembobine jamais, comme certains chagrins. Ils tournent en boucle, inlassablement. Les croit-on au repos qu’ils repartent de plus belle...
Cela dit : bon concert à celles et ceux qui seront à Troyes ce soir avec notre Hubert !
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