16/10/2016
Thiéfaine à Thionville hier soir, de la magie à l'état pur...
"Oh, c'était bien un voyage, cela ! avec tout l'imprévu des routes inexplorées". Guy de Maupassant
Depuis 21 ans, au lendemain de chaque concert de Thiéfaine, je me sens en vrac, en proie à une encombrante mélancolie. C’est que les redescentes sont loin d’être climatisées. C’est surtout que je n’ai aucune envie de redescendre des nuages où j’ai croisé, la veille, des petits lapins, un Cloclo mécanique, une Lorelei dont le chant lancinant amène les marins à percuter les récifs, et tant d’autres personnages baroques. Dingues et paumés en tous genres… Voyous virés de la Sorbonne, gamins en culottes courtes se livrant à toutes sortes de friponneries dans la ruelle des morts. On se frotte, dans les chansons de Thiéfaine, à une faune hétérogène, constituée de bric et de broc. Même chose à ses concerts. Je crois qu’aucun artiste ne parvient à fédérer des êtres aussi différents les uns des autres. Depuis quelques années, à ce « choc des genres » s’ajoute également celui des générations, et il est assez saugrenu de voir se mélanger des visages qui ont vécu à d’autres qui ont encore tout à vivre. J’adore me retrouver parachutée dans ce patchwork bigarré, subtile mosaïque aux couleurs vives, mais jamais criardes. Car tout ce petit monde s’harmonise très bien !
J’en reviens à cette foutue mélancolie qui, telle une couleuvre sournoise, s’enroule autour de moi au lendemain de chaque concert. Je pense systématiquement à la terrible phrase de Guy de Maupassant : « c’était fini d’attendre ». Nous voilà orphelins d’une attente et d’une extase. Quelque chose a eu lieu qui ne reviendra pas. Il nous en restera un souvenir ébloui, bien sûr, mais aussi une brûlure au goût de cendre. Comment ne pas penser, hier encore, que nous ne rajeunissons pas et notre Bébert pas davantage ? Combien de concerts à espérer encore ? Combien de trajets hallucinés vers l’apothéose, à se répéter à tue-tête « on the road again » ?! A force de suivre Hubert aux quatre coins de France et de Navarre, j’ai fait des autoroutes jeudi d’automne le décor de ma vie, me tissant une sorte de destin de toutes ces pérégrinations, le cœur léger et battant la chamade à l’aller, le cœur dans les godasses, écrasé sous la pédale de frein au retour… Le jour où Hubert arrêtera les tournées, un pan de ma vie s’écroulera. J’ai 43 ans et pourtant, chaque concert me replace en folle adolescence, en ardente illumination ! C’est que, me semble-t-il, le cœur ne vieillit pas et que certains de nos attachements, ayant pris naissance il y a belle lurette, ne se laissent pas détricoter. J’assume ! Il sera toujours temps de vieillir dans trente ans !!
Mais je m’éloigne de mon sujet : le concert de Thionville. C’était, comment dire ? Epoustouflant, étonnant, mirobolant ! Je redoutais un peu, je l’avoue, un esclandre de notre Bébert, que les flashes incommodent de plus en plus… Juste avant le début du spectacle, Jean-Marc Poignot est venu nous avertir : des photos, oui, si vous voulez, mais, de grâce, pas de lumière venant zébrer la bienfaisante obscurité. Le message a été entendu et le souhait de Thiéfaine respecté. Ouf ! L’embarcation était sauve ! Nous allions pouvoir nous laisser porter par les flots et cette écume enivrante, délicieusement vénéneuse, qui suinte de la poésie thiéfainienne. Au commencement était le calme, « intransitif et déroutant ». Nous étions sagement vissés sur nos sièges. Nous étions des assis, mais des assis en mal de décoller. J’observais du coin de l’œil les spectateurs qui m’entouraient. Beaucoup de mouvements réprimés, des envies de se hisser vers les hauteurs et de se trémousser un peu, beaucoup, passionnément. Tout à coup, au beau milieu de Lorelei, un jeune homme a quitté son siège et est allé se planter devant la scène. Un vigile a cru bon de venir le « recadrer ». Pascal Klein est allé trouver ledit vigile et lui a dit de laisser faire. J’imagine bien ce qu’il aurait pu lui murmurer : « N’ayez crainte, ces individus sont un peu barges, certes, et légèrement portés à l'exaltation, mais pas dangereux »… Vouloir brûler ne nous contentait plus, nous brûlions tout court ! Le public lorrain est comme ça : un rien suffit à l’embraser. J’ai suivi le jeune homme, entraînant à ma suite 655321 et ma fille Clara. D’autres nous ont rejoints. Et toute la salle s’est levée. Soudain est née devant nos yeux ébahis une osmose qui couvait depuis le début, sous-jacente seulement, n’osant d’abord éclore, puis jaillissant superbement. Hubert a été touché de ce mouvement de foule, me semble-t-il, et quelque chose de magique s’est produit. C’est comme si notre folie douce lui avait donné des ailes. Il était comme électrisé, il est allé tapoter le clavier de Christopher Board, titiller la batterie de Bruce Cherbit. Et a dit simplement : « Merci Thionville ».
Oui, merci Thionville, je le dis moi aussi aujourd’hui, merci Thionville d’avoir réparé un accroc (il y a douze ans, dans cette même salle, Hubert, fâché déjà par les flashes, avait quitté la scène quelques minutes, revenant ensuite, penaud et se confondant en excuses, certes, mais ayant légèrement rompu le charme et ne réussissant plus, par la suite, à le faire renaître). Merci, Thionville, de m’avoir montré un Hubert en forme, aux traits détendus.
A la fin du concert, après une Fille du coupeur de joints endiablée et Des adieux venant clore majestueusement un spectacle de toute beauté, je suis allée féliciter le jeune homme dont la hardiesse a su donner à toute la salle une gigantesque impulsion, déclenchant un véritable raz-de-marée. Thiéfaine n’est pas, je crois, ami des mers étales, il n’aime rien tant que le bouillonnement et les turbulences ! Ainsi en va-t-il de son public : la tiédeur, très peu pour lui, il lui faut de la lave en fusion !
Hier soir, plus que tout, j’ai aimé l’interprétation habitée que Thiéfaine a faite de Résilience zéro, j’ai aimé la parfaite maîtrise de la voix et des textes, j’ai aimé qu’il ne nous serve pas les mêmes discours que les fois précédentes entre les chansons. J’ai aimé sentir la joie autour de moi, et cette incandescence qui, deux heures durant, a traversé de la même folâtre façon les visages jeunes et les moins jeunes, les bon chic bon genre, rien qui dépasse, et les rapiécés… Une foule bigarrée, vous dis-je, qui est devenue indissociable de l’univers louftingue et bariolé de l’ami Hubert !
12:19 | Lien permanent | Commentaires (37)
13/10/2016
Quand Hubert met Fantin-Latour en musique...
"Par un besoin sans doute inguérissable d'affection, j'ai souvent fait confiance aux inconnus; certains se haussent jusqu'à l'image qu'on leur propose et s'inventent une bonté". Hector BIANCIOTTI
A l'occasion de la nuit blanche au Musée du Luxembourg, Thiéfaine a été invité à réaliser un parcours sonore autour de certains tableaux de Fantin-Latour. Il a choisi des musiques très variées. Une personne formidable vivant à Paris m'a permis de vivre dans mon salon cette exposition accompagnée des musiques sélectionnées par Hubert (car cette personne formidable m'a envoyé le catalogue de l'expo et toutes les musiques en question) ! J'ai bien envie de vous faire partager cela au fil des jours ! Mais d'abord, place à une petite introduction !
Nuit blanche : Hubert-Félix Thiéfaine met Fantin-Latour en musique
Le Musée du Luxembourg : La peinture est pour vous une source d’inspiration ; on se souvient de votre titre Compartiment C, voiture 293, en regard de la toile d’Edward Hopper. Qu’est-ce qui vous touche chez Fantin-Latour ?
HF Thiéfaine : A vrai dire, je connaissais surtout Fantin par le Coin de table qui, avec la fameuse photo prise par Carjat, est l’un des rares portraits que l’on ait de Rimbaud. Maintenant que je le connais mieux, j’apprécie son éclectisme et l’évolution de son œuvre. Ses thématiques sont multiples et même son style diffère en fonction des périodes de sa vie : ses portraits de groupe sont impressionnants, ses autoportraits puissants… Et puis c’est également un excellent technicien et il suffit de voir la finesse de ses natures mortes pour s’en convaincre.
Le Musée du Luxembourg : Un Coin de table, justement… Arthur Rimbaud, assis, est le deuxième personnage de gauche à droite. Le document « Rimbaud, le roman de Harar » porte votre voix. Jean-Michel Djian, le réalisateur, vous a choisi et explique « je trouve que la voix de Hubert-Félix Thiéfaine est proche de celle que j’imagine pour Arthur ». Pourquoi dit-il cela à votre avis ?
HF Thiéfaine : Je pense que ce doit être mon côté trafiquant d’armes qui l’a inspiré (rires) ! En tout cas, c’est très flatteur, mais à la fin du XIXème, je ne suis pas certain que Rimbaud ait pu connaître les premiers enregistreurs à rouleaux. Sa voix restera donc toujours un grand mystère !
Le Musée du Luxembourg : Vous auriez pu proposer votre très beau titre Affaire Rimbaud qui sonne comme un poème ?
HF Thiéfaine : Je n’aurais pas trouvé le geste très élégant de ma part… et aussi parce que Rimbaud n’occupant qu’un petit dixième du tableau, ça aurait été prendre la partie pour le tout. Et puis la parenté Rimbaud, Verlaine et Ferré m’est venue naturellement et cette chanson sur les poètes collait d’autant plus que les différentes personnes représentées sont d’authentiques poètes… y compris le bouquet d’hortensias ! (note : à l’origine le poète Mérat devait figurer à cet emplacement mais suite à une altercation avec Rimbaud il aurait refusé).
Le Musée du Luxembourg : De New Order à Léo Ferré en passant par Penderecki… des musiques qui accompagnent 14 œuvres de Fantin-Latour présentes à l’exposition. Comment les avez-vous choisies ?
HF Thiéfaine : Je me suis concentré sur les toiles qui me parlaient le plus et j’ai cherché à traduire mes émotions par des musiques et des textes. Parfois il s’agissait de mettre en valeur un regard ou une posture, ou bien une atmosphère ou un événement… Comme les tableaux sont hétérogènes j’ai refusé de m’enfermer dans un genre musical, on retrouve donc du classique, du rock, du jazz, de la chanson… C’était un exercice amusant mais aussi très personnel. Libre à chacun de se prêter au jeu.
Le Musée du Luxembourg : Fantin-Latour était passionné de musique ; ami de Wagner, Schumann et encore de Berlioz, il peignait en musique. Il a même évoqué ses toiles comme de véritables « traductions ». La musique et les couleurs se correspondent ?
HF Thiéfaine : Je suis d’accord pour reconnaître qu’il y a une forme de synesthésie à ce niveau-là. En revanche pour l’écriture, j’aime à manier les mots comme un peintre sa palette de couleurs, c’est ma façon d’écrire en tout cas. En juxtaposant les mots on crée des images nouvelles et progressivement il se forme un tableau d’ensemble. Puis on peaufine petit à petit en changeant un mot par-ci, un autre par-là, jusqu’à trouver ceux qui s’harmonisent le mieux avec l’ensemble et qui renvoient l’image la plus forte…
Le Musée du Luxembourg : Qu’est-ce qui vous inspire lorsque vous écrivez ou composez ?
HF Thiéfaine : Principalement mon propre vécu, mes rencontres, le monde dans lequel je vis. Mais ce peut être aussi une phrase lue dans un livre, une idée, un fragment de rêve ou un tableau bien sûr… Je pense que tout est sujet à donner de l’inspiration, même une chaussure dans un caniveau !
14:23 | Lien permanent | Commentaires (9)








































