26/10/2026
22 octobre, jeudi d'automne, à Yutz...
"On ne voit pas deux fois le même cerisier, ni la même lune découpant un pin. Tout moment est dernier, parce qu'il est unique". Marguerite YOURCENAR
22 octobre 2026. « C’est aujourd’hui, c’est aujourd’hui », me dis-je en ouvrant les yeux au petit matin. Un môme se réveillant le 25 décembre ne serait pas plus excité. Mais à cette excitation qui est la mienne en ce jeudi d’automne se joint une extrême confusion. C’est que, ce soir, comme tant d’autres soirs, je vais voir Hubert Félix Thiéfaine, certes, mais que cette fois, ça s’appelle tournée d’adieux.
Toute la journée, j’oscille entre une foule de sentiments assez contradictoires qui, dans un curieux maelström, tour à tour se répondent, se mêlent, s’entrechoquent, se repoussent. Bien sûr que je suis heureuse de revoir HFT, tu crois quoi ? Mais bien sûr aussi que ce bonheur n’est pas dénué de désolation. Tu crois quoi de nouveau ? Que trente-quatre ans de compagnonnage ça te laisse indemne ? Que la mauvaise nouvelle qui nous est tombée dessus il y a quelques semaines peut s’oublier comme ça ?
Je me souviens précisément comment cette aventure commença. C’était en 1992. C’était la nuit, c’était l’automne. J’avais du verglas plein le cœur et, bien que n’ayant pas beaucoup vécu, je me demandais si ça valait vraiment le coup de continuer. Je me sentais vieille et débordée par trop de trucs. Je n’avais pas, contrairement à d’autres, l’émerveillement chevillé au corps. Plutôt un écœurement, vois-tu. Je me trimbalais un putain de mal-être qui me collait aux basques. Un peu comme ces chewing-gums gluants qui s’accrochent à tes grolles et dont celles-ci conservent longtemps le souvenir tout poisseux tout dégueu. Je pressentais que la suite ne serait pas du bubble-gum et mon imagination, que j’eus toujours affolée et fertile, me peignait à l’avance des larmes et des drames en pagaille. Je n’avais pas vingt ans et ce n’était pas le plus bel âge de la vie, loin s’en faut. De plus en plus souvent, me venaient comme des envies de disparaître de la surface de cette Terre. Non pas comme des envies, des envies tout court. Et si je ne mis pas ce projet à exécution, c’est qu’arriva quelqu’un qui me remonta du précipice où je pataugeais. Ce quelqu’un, tu l’as deviné parce que tu n’es pas bête ou parce que tu le sais déjà pour avoir lu mes radotages, ce fut Hubert Félix Thiéfaine. Non pas en personne, mais par l’intermédiaire de son œuvre. Elle chantait, cette œuvre, et comme nulle autre, la mélancolie. Devenue carrément mélanco à force de rapprochement serré. Tout en chantant la mélanco, l’œuvre fournissait aussi le remède contre celle-ci. Allez savoir par quel truchement et surtout par quel tour de force. Ma trajectoire en fut à jamais changée. Dès lors, il me sembla que vivre ne serait pas si terrible et que j’en ferais mon affaire après tout. Quelqu’un, en mettant des mots sur tout ce bordel qui clignotait en moi, m’avait du même coup fait comprendre qu’on pouvait, par l’art, sublimer ce merdier. Un monde s’ouvrait à moi où quelqu’un traînait « une vieille caisse marquée fragile », avait sa « panoplie de pantin déglingué », n’avait plus faim depuis bientôt deux mille ans et se trouvait « dans un train-fantôme, bloqué sur une voie de garage ». Ah ben ça alors, on aurait dit moi, en mieux parce que capable d’exprimer tout ça avec des mots justes ! Ce fut comme un sauvetage en mer. Mais je m’égare, comme si souvent. Revenons à ce 22 octobre 2026.
HFT, le roi des oxymores, nous a donc conviés à ce que je pourrais appeler, imitant en cela Jean d’Ormesson, une fête en larmes. Pour imiter Thiéfaine puisque c’est plus approprié, je pourrais parler de valse noire. À quoi faudra-t-il donner le plus de poids ce soir ? À la valse ou au noir ? Toute la journée, je débats avec moi-même pour tenter de trancher.
En arrivant à l’AmphY, à Yutz, là où a lieu le concert, je sais : il faudra donner le change. S’enivrer de cette valse qui est avant tout un cadeau qu’Hubert nous fait. Montrer à notre artiste tant aimé que c’est bon qu’il soit là et que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Éviter le pathos, le mélo. Pas forcément simple pour moi qui ai un côté qui penche outrageusement vers ça. Mais, promis Hubert, je vais puiser dans mes réserves d’amour et ça ira, ça ira !
20h40. Ça commence. Ah, cette musiquette qui n’a l’air de rien et qui débouche sur Des adieux… Elle semble pleurer. Pleurer la tristesse qu’a Hubert Félix Thiéfaine à prendre congé de son public. Et donc, Des adieux pour commencer, pour envoyer du lourd dès le début, pour mieux s’en défaire par la suite. Un genre de « ça, c’est fait »… Pourquoi pas ? C’est un démarrage qui paraît nous dire « le plus dur est fait, passons à autre chose ». Et l’autre chose, c’est la vie. Celle de Thiéfaine, qui se déploie dans les dix-huit autres chansons qui vont suivre. L’amour, la paternité, les origines, voilà ce qu’elles racontent en grande partie. Ainsi que l’inéluctable effacement, celui vers lequel nous allons tous. Irrémédiablement. Parce que les dieux n’ont pas prévu mieux dans leur programme un tantinet perfide. Non, eux, ce qu’ils ont prévu, c’est que « les photos se dispersent au rythme des marées ». C’est ça leur plan absolument démoniaque. Tu parles de dieux, toi.
Si les gestes d’Hubert sont parfois hésitants, sa voix, elle, reste puissante. Elle est limpide et assurée. Magnifiquement belle.
Durant les deux heures de concert, je ressens un truc bizarre. Ça se passe du côté du plexus solaire. C’est comme un arrachement, une amputation. Bientôt, il ne me sera plus donné de voir celui que j’ai tant vu, et pourtant pas assez… Putain, comment je vais faire pour me dépatouiller contre cette fatalité ? Je savais bien qu’un jour ça arriverait, mais sur ce coup-là, j’ai choisi d’être la reine du refoulement. Ne pas y penser. Me dire « jusqu’ici tout va bien ». Et repousser l’image des adieux. Inévitables, comme tant et trop de choses dans nos vies.
À un moment donné, en voyant Hubert si fragile et tremblant, je ne peux réprimer les larmes qui me remplissent toute. Je m’écroule sur l’épaule de mon voisin, que je connais à peine, et qui doit se demander ce qui lui arrive et même se dire : « En voilà une grosse maboule ».
En voilà un gros chagrin, plutôt. Poussé à son extrême limite. Incaptable et indicible. C’est que moi, HFT, je n’ai pas envie de lui dire adieu…
Je suis désolée, je n’arrive même pas à te parler convenablement de la setlist royale, logique, évidente de cette tournée… Pas plus que je ne peux te parler des musiciens dont la dignité n’a d’égal que le professionnalisme. C’est du HFT, décalqué en suivant les pointillés du maître qui montre l’exemple.
Le concert s’achève sur Annihilation. On dirait que toute l’œuvre de Thiéfaine a été pensée pour ces adieux… Annihilation parle de transhumance, de morts qui pleurent sous leur dalle de granit (ah, mon Dieu, cette image, à jamais reliée dans mon esprit à mes parents sous la terre) et d’une toile d’araignée où l’âme est piégée, et je ne sais pas qui pourra « faire taire les grondements de bête, les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes ». Hubert lui-même ne le sait pas qui continue à demander, à la toute fin de la chanson : « Qui donc ? . La question reste en suspens, à jamais. Après le concert, je pleure dans les bras d'une amie qui, à peu près comme mon voisin de tout à l’heure, ne doit pas comprendre ce qui lui arrive…
C’est rien, c’est juste que, comme disait ma mère il y a longtemps déjà, je ne suis pas douée pour les adieux. Ni même pour les au revoir, c’est dire !
Tellement pas douée que je décide que cet au revoir ne sera que de très courte durée : s’il reste des places pour le concert qui aura lieu le lendemain à Liège, eh bien, j’y serai ! Dans le hall de l’AmphY, je dégaine mon téléphone : il reste des places. Alors … on the road again !
Et demain sera un autre jour. Tu verras. J’essaierai de te raconter un peu mieux le deuxième concert de ce diptyque. J’essaierai.
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