27/01/2012
Extrait de Chanson magazine n°14
La pensée du jour : "Quand, au lever, on est mal luné, il est inévitable qu'on aboutisse à quelques découvertes atroces, ne fût-ce qu'en s'observant". CIORAN

Voici ce soir le début d'une petite série bien sympathique !! Un thiéfainaute m'a envoyé une interview de Thiéfaine, datant de février 1985. Une interview parue dans le magazine Chanson, dont le rédacteur en chef n'était autre que Jean-Louis Foulquier !
STILL ALIVE ! HUBERT-FELIX THIEFAINE
Sus aux rumeurs ! Rangez vos chrysanthèmes ! L'artiste est toujours vivant, déteste toujours autant les interviews et nous en accorde une en exclusivité !
Secret et discret, Thiéfaine ne cherche pas à faire parler de lui. Il écrit ses chansons, les chante, et ne veut surtout pas avoir à expliquer quoi que ce soit. Il ne renierait sans doute pas cette dernière chanson de Couture : « Mille interviews pour lever le voile comm' s'il fallait que j'avoue un secret d'étoile ... »
Thiéfaine se tait. Et le voilà flanqué de quatre disques d'or. Les média peuvent aller se coucher. Thiéfaine se tait. Et voilà que depuis un an, les bruits les plus fous courent sur lui. La rumeur s'enflamme. Ça devient franchement délirant. Le courrier adressé à Chanson a pour refrain systématique : « On m'a dit que Thiéfaine était mort, c'est dégueulasse, personne n'en a parlé... » !!! Voir plus loin la réaction de la personne concernée... Laquelle refuse de se plier au petit jeu impliquant les balades télévisuelles et journalistiques à n'en plus finir. La belle occasion pour dire que l'artiste, devant son succès croissant, se prend la « grosse tête »...
Ceux qui l'ont un jour croisé vous parleront peut-être de la certaine simplicité de l'individu. Celui-là ne bave pas de prétention pour qu'on le supplie d'ouvrir la bouche; il rêve simplement qu'on lui foute la paix. Mais quand on persiste à faire des disques ravageurs, il faut s'attendre à devoir rendre des comptes !
Après trois albums déconnants, où les musiques oscillent entre le folk et le rock, où les textes se gargarisent d'humour noir tout en laissant parfois percer beaucoup de rage et de violence (voir Alligators 427), ont suivi deux disques d'une franche couleur rock, rock à la fois nerveux et limpide se mariant admirablement avec un univers complètement sombre où la dérision a pris ses cliques et ses claques. « On peut tout cacher derrière le rire et l'ironie jusqu'au jour où il n'y a plus rien parce qu'on a tout détruit », nous disait Thiéfaine l'an dernier pour expliquer cette coupure. Passer outre les tabous d'une société qui cache soigneusement tout désespoir et états suicidaires, en parler lui semblait une démarche importante pour ne pas « perdre son énergie à faire semblant de vivre ».
Dans Les dingues et les paumés, il écrit un tableau saisissant de la folie : « Ce sont des loups frileux au bras d'une autre mort piétinant dans la boue les dernières fleurs du mal... » Quand souffrance et désespoir arrivent enfin à être exprimés et non plus refoulés...
Aujourd'hui, après le « live » de 1983, sort son sixième album Alambic/sortie sud. Dans ce disque où l'on ne peut s'empêcher de sourire devant certaines expressions fatales comme « la terre promise en kit », la lucidité est tout aussi présente, sinon davantage qu'avant. Celui qui écrit « j'ai ma bombe à étrons et j'ai mes droits de l'homme et j'ai ma panoplie de pantin déglingué » ne peut être étranger à quiconque s'est un jour demandé ce qu'il foutait sur cette planète où le règne d'Ubu roi ne semble pas près de s'achever.
Les textes ne se privent toujours pas d'être parfois hermétiques, d'être parfois sordides, d'être souvent violents et souvent d'une particulière intensité. Loin d'être rassurant, Thiéfaine continue d'être dérangeant et dans une certaine mesure provocant.
Tous ceux qui se sont un jour plongés dans Nietzsche, Céline, Lautréamont, Castaneda et quelques autres ne peuvent que ressentir parfaitement ce disque et les précédents. Je précise que les noms cités ne sont pas des références destinées à étiqueter Thiéfaine, celui-ci poursuivant sa propre démarche.
Une dernière chose, cette interview s'est déroulée dans la décontraction et fut ponctuée de pas mal de rires. Ceci pour dire que Thiéfaine est de ces artistes qui aiment parler sérieusement, sans pouvoir pour autant se prendre au sérieux.
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