Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/05/2022

Thiéfaine à Thionville : or, grâce et perfection !

"L'homme, chaque soir en se couchant, peut compter ses pertes : il n'y a que ses ans qui ne le quittent point, bien qu'ils passent". CHATEAUBRIAND 

 

Vous attribuez ça à quoi, vous, ces moments qui épousent la perfection ? À un complet alignement des astres, à un répit accordé par les dieux soudain compatissants (personnellement, j'ai des doutes quant à leur capacité de compassion, mais bon, sait-on jamais) ? Vous savez, ces moments où tout s'emboîte merveilleusement, où pas une ombre ne vient obscurcir le tableau ? C'est la grâce qui nous visite durant quelques heures, puis repart discrètement, nous laissant au cœur la nostalgie de ce don qu'elle nous a accordé, on ne sait trop pour quelle raison. Ce n'est pourtant pas qu'on ait été plus sage qu'à l'accoutumée. Non, la sagesse, on ne connaît pas. Mais voilà : un cadeau nous est fait, ne cherchons pas ni comment ni pourquoi, prenons-le à pleines mains. Ne nous gênons pas, soyons comme Harpagon avec son or. D'ailleurs, dans ces moments-là, c'est de l'or qui s'offre à nous en cascade, et c'est ce qui rend la vie à peu près habitable (j'ai bien dit « à peu près » car, quand même, ce n'est pas pour rien que j'écoute Thiéfaine).

Thionville, hier soir, c'était donc ça : or, grâce et perfection. J'ai tout de suite senti que ça allait s'envoler vers les cimes. Difficile de dire pourquoi, mais vraiment, je l'ai senti. À 20h10, le concert n'ayant pas encore commencé, ça grondait « Hubert ! » un peu partout dans la salle. L'impatience faite braise. On avait affaire à des vrais, à des purs, à des durs. Jamais, je crois, je n'avais vu autant de tee-shirts à l'effigie d'HFT. Et moi qui n'avais même pas mis le mien (enfin, un des miens). Ben non, je n'y arrive pas trop, je ne saurais expliquer pourquoi. Toujours, quand j'en porte un, je me trouve légèrement ridicule avec ma passion déballée sans pudeur. Alors les tee-shirts s'entassent dans l'armoire, ne quittant leur odeur de renfermé que quand je daigne les sortir au grand air. Une fois par an, peut-être. De toute façon, j'ai trop peur de les abîmer, alors ils sont bien là où ils sont !

Bref...

Oui, donc, or, grâce et perfection. Une osmose de toute beauté entre le public et ceux qui se donnaient à fond sur scène. Frédéric Gastard égal à lui-même, mouillant la chemise comme un forcené, insufflant à tous les instruments qu'il touchait un supplément d'âme comme on en fait peu. Lucas toujours fougueux, entièrement abandonné à son extase et nous la communiquant. Jean-François Assy nous offrant, dans l'intro des Dingues, un solo de la plus pure des espèces. Discret ne veut en aucun cas dire terne, qu'on se le tienne pour dit, non mais ! Christopher Board un peu effacé lui aussi, mais efficace, comme à son habitude. Cela fait un certain nombre d'années que ça dure, pour notre plus grande joie.

Et Hubert dans tout ça ? Au sommet de son art, vraiment. Je sais, je ne suis pas un modèle d'objectivité quand il s'agit de parler de lui, mais tout de même. Il faut reconnaître que les années semblent à peine l'effleurer. Bien décidées à être avec lui ce qu'elles ne sont pas avec tout le monde : clémentes. Lui octroyant le traitement qu'elles réservent aux grands crus.

Allez, d'accord, oui, un petit accroc dans les paroles de La ruelle des morts. Allez, d'accord, oui, quelques égratignures sur Vendôme. Mais quoi, Hubert nous a prévenus : cette chanson lui donne du fil à retordre, alors un peu d'indulgence ! De toute façon, claudicante ou pas, elle me fait toujours vibrer jusqu'à la moelle ! Et puis, tout le monde sait bien que l'essentiel est ailleurs.

L'essentiel, il est dans les yeux inondés d'étincelles de ce jeune couple qui restera debout durant tout le concert et chantera à tue-tête du début à la fin. Aujourd'hui, ce sont deux voix cassées qui évoqueront avec nostalgie la soirée d'hier. À moins que ledit couple ne soit aussi allumé que moi (ce que je suis en droit de soupçonner au vu de l'ardeur qu'ils affichaient tous deux hier) : dans ce cas, ce soir, ce sera Neuves-Maisons, et la nostalgie sera priée de repasser dimanche ! D'ailleurs, le dimanche, c'est fait pour ça. C'est fait pour les lendemains de fête la tronche de travers, c'est fait pour les gueules de bois aussi mornes que les lundis...

L'essentiel, il est dans les interactions qui se jouent sans arrêt entre Hubert et le public, entre Hubert et les musiciens, entre le public et les musiciens et entre les musiciens eux-mêmes. C'est comme un boomerang qui n'en finirait pas de voltiger dans les airs, et qu'on se renverrait volontiers comme ça jusqu'au bout de la nuit.

Mais non, voilà que déjà retentissent les premières notes de La fille du coupeur de joints. Il va être l'heure de se quitter. Après la vague de démence qui aura secoué son petit monde dans la salle, il faudra s'arracher (comme la vie est cruelle) à la cascade d'or qui dégringolait sur nous il y a quelques minutes encore. Au revoir Hubert, au revoir Thionville, au revoir mes compagnons de fièvre bien sympathiques.

J'appuie sur le starter, je regarde droit devant parce que ce soir il y a encore Neuves-Maisons. Après, d'accord, on éteindra les lumières et on pourra pleurer un peu si le cœur est en berne. Il aura bien le droit de l'être, merde alors. Ça y est, j'ai fait plus de dates que je n'en ferai sur cette tournée. Attendez, c'est quoi, ce désastre ? Il n'y aurait pas moyen d'aller cueillir ici ou là une splendide perspective ? Un petit festival d'été, par exemple, pour lequel je prendrais un billet comme ça, sur un coup de tête, histoire de dire que la fête n'est pas finie ?!

Écrire un commentaire