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14/02/2026

Vincent Delerm était au théâtre de Thionville mercredi soir et c'était bien d'y être aussi !

"C'est en voyant les amis et parents qui ont notre âge que le vieillissement se mesure le mieux. Ce que nous ne voyons pas sur nous, nous le lisons aisément sur les autres". Henry BAUCHAU

 

D'une certaine manière, les filles de 1973 auront toujours trente ans. Ce que dit une chanson un jour, elle le dit toujours ! De toute façon, ça aurait l'air de quoi, « les filles de 1973 ont cinquante-deux ans » ? Surtout, ça ne rentrerait pas dans les cases ! Bon, d'accord, ça m'arrange bien, ces trente ans figés à jamais dans un refrain, étant moi-même née en 1973 ! Et le concert de Vincent Delerm, mercredi soir au théâtre de Thionville, a renforcé mes convictions ! Quand on aime, on a toujours trente ans, n'est-ce pas ? Et moi, je passe ma vie à aimer. Je ne dis pas ça pour frimer, mais parce que c'est vrai !

Je dois d'abord rappeler que le théâtre de Thionville, de manière indélébile, restera toujours associé à HFT dans ma mémoire et dans mon cœur. À chaque fois que j'arrive là, je revois le Doc, je revois David K., et bien d'autres encore. C'est une immense fresque façon Delerm qui s'offre à moi en l'espace de quelques secondes. Elle est composée, cette fresque, de visages aimés. Et, au milieu, coule celui d'Hubert, parce que toujours je reviendrai à lui, en vieille junkie dingue et paumée qui ne trouve de véritable apaisement et de véritable miroir que dans son œuvre à lui : la grande, l'unique œuvre à lui, le grand, l'unique. Mais cette admiration débordante (peut-être un tantinet obsessionnelle, j'en conviens) ne m'empêche pas de naviguer régulièrement dans d'autres eaux, histoire de ne pas m'enfermer totalement dans une irrémédiable monomanie. Histoire aussi de mieux apprécier chaque retour au port d'attache nommé Thiéfaine. Mais stop avec lui, parlons de Delerm !

Oui, je sais, je sais, d'aucuns me diront que c'est lent, que c'est chiant. Eh bien moi, dans ce monde où tout va si vite et vers sa perte de surcroît, je trouve qu'un peu de lenteur ne nuit pas. Depuis 2003, la voix légèrement traînante de Delerm emplit fréquemment mon salon et/ou ma voiture. J'aime particulièrement l'écouter en alignant des kilomètres au volant de ma Clio et en regardant défiler des paysages qui ne cessent de se dérober à mesure que je les traverse. Hautement delermien, tout ça ! On dirait des courts-métrages qui se jouent puis se referment aussitôt.

J'aime l'univers de Vincent Delerm parce qu'il est un hymne aux souvenirs, un temple érigé à la mémoire de ceux qui ont compté. Et, d'ailleurs, tout le concert de mercredi tournait autour de cela. On aurait dit du Proust en chansons.

Vincent Delerm nous a offert un spectacle intimiste, nous livrant des moments-clés de sa vie : les cours de piano chez Nicole Bruyère, les discussions avec sa grand-mère qui ne se lassait pas de dire à ses enfants et petits-enfants « vous aurez connu deux siècles » - sans que personne ne sût jamais si ces mots étaient teintés d'une pointe de regret pour elle-même qui n'en verrait qu'un, de siècle, ou d'une pointe d'autre chose, mais de quoi ?-, l'incendie de la maison des Pascaud (si je me souviens bien du nom), les tournois de ping-pong, les instants précieux partagés avec sa compagne et ses enfants. Tout cela constitue une fresque (c'est d'ailleurs le titre du dernier album de Delerm) dans laquelle on se laisse glisser avec émotion. On vit un moment Proust, un moment Varda, un moment Modiano, le temps d'une soirée. Sur la scène, un écran où défilent des visages, des minutes immortalisées dans une vidéo, des lieux arpentés X fois. Ce que nous raconte Vincent Delerm en ce mercredi soir fait écho à ce que chacun de nous, dans la salle, pourrait raconter. Une histoire faite des blancs qu'y ont semés les absents. Une histoire faite des couleurs qu'y mettent chaque jour les présents.

Tout à coup, me voilà qui pleure sur le refrain pourtant enjoué de la chanson Les filles de 1973 ont trente ans. Parce que je sais bien, au fond de moi, si je cesse deux minutes de me mentir, que l'exacte vérité qui ne rentre pas dans les cases, c'est que ces filles-là, dont moi, ont cinquante-deux ans aujourd'hui. Peut-être même cinquante-trois. Peut-être même plus d'âge du tout. Ah, Vincent, ton univers impitoyable ! Univers où se croisent les vivants et les morts et où les disparus laissent partout leurs empreintes !

Bref, un char d'assaut de mélancolie nous fonce dessus en ce mercredi soir, accompagné de pelletées de nostalgie, mais toujours suivi de près par des monceaux de vie ! Et l'humour ne manque pas, n'allez pas croire autre chose !

En somme, c'est, presque deux heures durant, le film de l'existence qui se déploie sous nos yeux et dans nos oreilles.

Rien à ajouter. C'était chouette. Comme une parenthèse de douceur et de lenteur au milieu du fracas du monde. C'était plus qu'un moment Proust, ou Varda, ou Modiano. C'était un moment Delerm. Et c'était drôlement bien !